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Ahmed Maânouni. Le revenant
N° 216
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Cinéma.
Ahmed Maânouni. Le revenant


(AIC PRESS)

À 62 ans, après une éclipse d'un quart de siècle, le réalisateur de “Transes” et de “Alyam Alyam” est de retour, avec une fiction et une trilogie documentaire. Retour sur le parcours (et les silences) de l’un de nos plus grands réalisateurs .


Et si le protectorat n'avait été qu'une fiction, une sorte de colonisation maquillée, une “pénétration” dont le Marocain moyen porte encore les séquelles, près d'un siècle plus tard ? Voilà la question que nous propose, avec les relations maroco-françaises en toile de fond, la série documentaire réalisée par Ahmed Maânouni pour la deuxième chaîne.
Un projet ambitieux qui permet au cinéaste, au passage, de réaliser un come-back que l'on n'attendait plus. Transes (Al Hal), son dernier film, remonte à 1982, déjà. Vingt-quatre longues années de silence, c’était d’autant plus incompréhensible que Maânouni restait sur deux excellents premiers films : Transes mais aussi Alyam Alyam, deux authentiques OVNI dans le triste ciel du cinéma marocain des années 70-80. Le cinéaste explique les raisons de ce long silence : “Je n'arrivais pas à monter mes projets, alors je suis revenu à mon premier amour, le théâtre. Et, pour vivre, j'ai fait de la télévision”. Alors résident en France, Maânouni a fait de la télévision comme d'autres l'usine, ou n'importe quel travail à la chaîne : “Je bossais à un rythme soutenu, pratiquement une émission par semaine ; cela m'a permis de gagner tranquillement ma vie et j'ai alors plongé sans voir passer le temps”.

Retour à ses premières amours
A 62 ans, Maânouni a aujourd’hui entamé sa course contre le temps perdu. Après avoir mis en boîte, en un an, trois documentaires sur l'histoire commune entre le Maroc et la France, il s'apprête à sortir, enfin, son troisième long métrage: Les cœurs brûlés, l'histoire d'un ingénieur qui revient de France pour assister un oncle sur son lit de mort. “C'est un retour sur l'enfance maltraitée, pratiquement volée, arrachée à un enfant du terroir installé en France”. Un peu comme l'histoire du cinéaste, qui peut être déclinée comme un retour continuel vers le passé. Parti faire des études en économie, Ahmed Maânouni découvre le théâtre et le cinéma en France et décide d'en faire son métier. Le jeune économiste se prend évidemment de passion pour son pays d'origine et décide, en 1978, de réaliser un petit film fauché, à mi-chemin entre le documentaire et la fiction : Alyam alyam. “L'idée, au départ, était de raconter l'histoire d'un phénomène peu traité à l'époque : l'émigration en Europe”. Le cinéaste choisit un douar de Médiouna, dans la région casablancaise et écrit, pratiquement au jour le jour, des scènes faites pour ses personnages, campés par des amateurs recrutés parmi les ouvriers agricoles de la région et candidats, pour la plupart, à l'émigration. Alyam alyam, qui sort dans l'indifférence générale au Maroc, devient rapidement un film culte - grâce à sa justesse, à sa “nouveauté” (c’était le premier véritable “docu-fiction” du cinéma marocain) et à ses nombreuses audaces (lire encadré ci-contre). Le film voyage vite et bien, faisant même un petit détour par le festival de Cannes, où il est projeté en marge de la sélction officielle. “J'ai redécouvert le film vingt ans plus tard, à l'occasion de sa diffusion sur France 2. J'en avais le cœur serré, parce que je me suis rendu compte que les problèmes dont parlaient mes personnages sont les mêmes aujourd'hui encore... pour ne pas dire qu'ils ont empiré”. On l'aura compris, Alyam Alyam est un valeureux petit film qui reste d'une étrange actualité, par son thème bien sûr mais aussi par son traitement épuré, d'une modernité étonnante pour l'époque.

La tentation Ghiwane
Encouragé par ce premier coup d'essai, le cinéaste se lance dans un projet encore plus ambitieux, une nouvelle plongée dans le bled toujours au croisement de la fiction et du documentaire : saisir une fois pour toutes le phénomène Nass El Ghiwane sur pellicule. “Le mérite, se souvient aujourd'hui le réalisateur, en revient à ma productrice Izza Génini. Elle était une fan absolue de Nass El Ghiwane, elle m'a dit : vas-y, le groupe fait une tournée en Tunisie, accompagne-les pour saisir la vérité du moment”. Ahmed Maânouni se plie volontiers à la tâche. Mais au lieu de se contenter de filmer les concerts du plus grand groupe marocain de l’histoire, il décide d'aller plus loin et filme les musiciens dans leur intimité, arrachant ça et là des confessions bien senties. Le résultat est étonnant. Omar Sayed, membre du groupe, y dit entre autres cette belle phrase: “Nous sommes arrivés en réaction contre la musique égyptienne, celle de l'establishment par excellence”. Le groupe est alors à son apogée, malgré le décès quelques années auparavant de Boujemiaâ, finalement bien remplacé par l'excellent Abderrahmane Paca. En Tunisie, en tous cas, les fans se comptent par milliers, et Nass El Ghiwane donne du souci à un service d'ordre tunisien habituellement bien tranquille. “La même hystérie s'est emparée du public à la sortie du film, se souvient Maânouni. Transes est devenu un succès authentique, autant local qu'international”. Un nouveau film-culte, surtout. Près d'un quart de siècle plus tard, Martin Scorsese, s'expliquant sur le choix de Nass El Ghiwane pour illustrer la bande-son de son fameux La dernière tentation du Christ, dira ainsi en public : “C'est en visionnant un petit film marocain, à la télévision, Transes, que j'ai découvert cette musique, et que je l’ai aimée au point de la programmer dans mon film suivant”.

Avec deux premiers films de la qualité de Transes et Alyam Alyam, Ahmed Maânouni est bien parti, à l'orée des années 1980, pour devenir le meilleur cinéaste marocain du moment. Il s'arrête pourtant net, et ne tourne plus rien pendant 25 ans . “Je le répète, je n’ai aucune explication valable à avancer. J'ai simplement fait de la télé et travaillé pour les autres, sans voir le temps passer”. La sortie prochaine de son troisième film, Les Cœurs brûlés, nous dira si Maânouni est bien un cinéaste de notre temps ou si, comme d'autres, il n'aura été que l'auteur d'une brillante entrée en scène jamais confirmée. à voir la qualité de sa trilogie documentaire sur le protectorat, on est tenté de cocher la première réponse.



Alyam Alyam. L'histoire d'une affiche

Quand il tourne les premiers plans de Alyam Alyam, Ahmed Maânouni découvre une vieille femme, un peu folle, régulièrement prise en grippe par les gosses de Médiouna. “On m'avait prévenu qu'elle entrait dans une rage folle quand on l'appelait wa jrana (eh, la grenouille), elle m'a demandé une cigarette et je l'ai filmée passant devant les gosses, qui criaient ‘wa jrana, wa jrana !’ à ma grande surprise, elle n'a pas bronché, passant tranquillement son chemin. Quand je lui ai demandé les raisons de ce self-control qu'on ne lui connaissait pas, elle m'a répondu : mais c'est fini, tout ça, je suis partie visiter un marabout qui m'a guérie depuis longtemps…”. C'est le plan de cette femme, grillant rageusement sa cigarette, qui fera l'affiche et peut-être, dans un premier temps, la célébrité du film. Malgré la désapprobation du Centre cinématographique marocain (CCM) et des exploitants, l'affiche sera finalement maintenue, déclenchant au passage une mini-polémique. Mais une scène du film est coupée, sur demande du CCM. “On voyait un automobiliste draguer vaguement une fille mineure ; le CCM a exigé que cette scène soit retirée pour m'accorder le visa d'exploitation du film”. Si le film était sorti de nos jours, la scène de la voiture aurait pu être sauvée... mais peut-être pas l'affiche de la vieille femme, clope au bec. Etrange évolution des mœurs...

 
 
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