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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benshemsi

Le “droit” à l’irresponsabilité

Ahmed R. Benshemsi
Ce que le gouvernement a fait, seul le roi peut encore le défaire, par un discours ferme et bien senti.


ça y est, c’est fait. En s’aspergeant d’essence avant de craquer une allumette, certains groupes de diplômés chômeurs ont fini par mettre en pratique leur slogan psychotique, “la fonction publique ou la mort” (!!). Dieu merci, personne n’est décédé parce que les ambulances sont arrivées à temps. En revanche, plusieurs journaux ont publié des photos atroces de ces jeunes, brûlés au second, voire au troisième degré, d’insoutenables cloques noirâtres sur le torse et le visage. Certains,
dans cet état effrayant, trouvaient encore la force de lever les doigts devant les caméras, pour un surréaliste “V” de la victoire ! D’autres encore, il y a moins de dix jours, ont ingurgité de l’essence après avoir prévenu les médias. L’allumette, ils n’ont pas eu le temps de la craquer, mais on imagine sans peine les dégâts internes… Ne condamnons pas ces pauvres diables. Au contraire, plaignons-les de tout notre cœur. Comme les kamikazes, ce ne sont que les victimes d’un long et impitoyable lavage de cerveau qui leur a fait perdre, progressivement, tout sens des réalités.

Pourtant, il suffit de s’intéresser un minimum à la marche de l’économie mondiale (à priori la moindre des choses, pour des détenteurs de diplômes supérieurs) pour comprendre que l’Etat-providence, c’est fini depuis longtemps, au Maroc comme ailleurs. Que l’administration publique n’a plus, ne peut plus avoir pour vocation d’absorber tous les demandeurs d’emplois, diplômés ou non. Que pour faire quoi que ce soit de sa vie, aujourd’hui, il faut avoir le goût du travail et le sens des responsabilités.

C’est le nœud du problème. Ce pour quoi les diplômés chômeurs “militent”, qu’ils l’admettent ou pas, ce n’est pas le “droit au travail” (quel énorme malentendu !), mais bel et bien le “droit à l’irresponsabilité”. Ça commence déjà par ce qualificatif insensé de “mouâttaline” (“enchômagés”) dont ils s’affublent toute honte bue. Comme s’ils n’étaient en rien responsables de leur situation ! Bien sûr, s’ils en sont là, c’est aussi la faute à un système éducatif déplorable qui leur a dispensé des formations totalement inadaptées au marché du travail. Mais quand on leur propose des stages de formations qualifiantes à l’emploi, ils refusent par réflexe, sous prétexte qu’ils sont… “déjà diplômés” !!

Désemparé face à une mauvaise volonté aussi flagrante, l’Etat a choisi la voie de la démagogie et même, disons-le, de la lâcheté. En s’engageant à recruter les diplômés chômeurs dans la fonction publique (par écrit !), juste pour faire retomber leur pression, le gouvernement a définitivement accrédité la “légitimité” de leur combat. Résultat, une fuite en avant dans le fanatisme… la bonne conscience en prime ! Il leur suffit désormais, pour légitimer leurs invraisemblables exigences, de réclamer que “le gouvernement tienne ses promesses”…

Ce que le gouvernement a fait, seul une autorité supérieure au gouvernement peut le défaire. Le roi, évidemment. Il est le seul qui puisse encore désamorcer cette crise, en délivrant un discours ferme et bien senti qui dirait, en substance : “L’administration n’embauche plus, un point c’est tout. Si le gouvernement vous l’a promis, eh bien je défais cette promesse. Ceux qui veulent vraiment travailler doivent se remettre en question et accepter de se doter de nouvelles qualifications qui, seules, leur permettront de trouver un emploi. L’Etat fera tout pour aider ceux qui feront preuve de bonne volonté. Quant à ceux qui refuseront, qu’ils n’attendent aucune mansuétude de quiconque”. Peut-être qu’un tel discours (à condition évidemment qu’il soit “backé” par des mesures sérieuses) aurait, sur les diplômés chômeurs, l’effet d’un électrochoc salutaire. En tout cas, c’est la dernière chose qui reste à essayer. Sinon, il ne nous restera plus qu’à compter les morts.

 
 
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