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Par Chadwane Bensalmia
Photo. Un siècle à Casablanca
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La première banque dEtat
du Maroc, dans lancienne
médina de Casablanca (DR)
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En l'espace d'un siècle, Casablanca a eu une double vie. Une première où le mythe de la ville s'est construit. Et une seconde où elle a tout perdu. Voyage dans le passé, histoire de se souvenir
et de comprendre.
1907. Une tribu de la Chaouia attaque un wagon de train qui transportait des ouvriers européens. Trois d'entre eux y laissent la vie. La France, à l'affût du moindre prétexte y voit l'occasion de décider du débarquement. Tangi est aujourd'hui tout fier de compter dans son petit musée, un reportage photo et des centaines d'articles sur les |
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minutes de ce débarquement. Affrontements, rébellions, morts et blessés se comptent par dizaines mais l'histoire a décidé de prendre son tournant. Un nouveau Casablanca prend naissance. La France, pour être égale à son ambition de grande puissance enchaîne les chantiers de construction. Le béton armé se substitue à la terre battue. L'architecture est au cur des préoccupations. La ville finit même par devenir un laboratoire architectural. On la repense donc , la réaménage, trace les grands boulevards, installe un tramway et les premières lignes de chemin de fer. Et puis, comme il faut bien offrir du divertissement aux centaines de Français désormais installés à Casablanca, on construit alors salles de cinéma, opéra, arènes, théâtres, casinos. A côté des mosquées et des synagogues, viennent cohabiter églises et cathédrales. Les généraux de l'armée française se font édifier des statues sur les places publiques. De véritables chefs-d'uvre de la sculpture dont le plus grand est baptisé le monument de la victoire. Mettant en scène une poignée de mains entre un officier de l'armée française et un Spahi marocain, il est réalisé en 1924 par Paul Landowski qui a par ailleurs sculpté le fameux Monument aux morts de Rio de Janeiro. Le monument de la victoire sera démonté, en 1961, car dira-t-on, le cheval marocain était représenté en position de soumission. Il sera ensuite transporté et remonté à Senlis en France. Le même sort sera réservé plus tard à la statue du général Leclerc des jardins de la ligue arabe, ou encore à celle du Maréchal Lyautey, aujourd'hui, abritée par le consulat de France.
Un mythe nommé Casablanca
1948, une petite annonce parue dans le journal Le Paris propose un échange d'appartements entre Paris et Casablanca. La pratique est alors courante. La ville est prisée par tous les chercheurs de rêve. Le marché de l'immobilier s'épanouit, grappillant chaque jour plus de terres avec le souci de se rapprocher de plus en plus des gares et du port. Le cimetière de Sidi Belyout, alors tombeau des trois grands saints de la ville, en l'occurrence Sidi Belyout, Sidi Maârouf et Sidi Boulefaâ, est le premier site à passer sous les bulldozers. Le mausolée de Sidi Maârouf est déplacé vers son adresse actuelle. On se débarrassera également de Sidi Boulefaâ (on ne sait pas s'il a été complètement détruit ou simplement déplacé). Seul Sidi Belyout échappera à ce déracinement, mais il sera cantonné à la petite bâtisse actuelle. A la place, on construit immeubles et hôtels, toujours plus hauts et plus beaux. C'est sur les décombres de ce cimetière que naîtra le premier quartier des affaires de Casablanca : l'avenue des FAR. C'est également là que choisira de s'installer, la Métro Goldwyn Mayer. L'arrivée du géant de Hollywood finira par donner au mythe toute sa grandeur et à la ville sa dimension universelle. Dès les années 20 déjà, Casablanca alimentait l'imagination des scénaristes américains. La Môme vert de gris, Casablanca Express, Les hommes nouveaux, Une nuit à Casablanca, Casablanca nids d'espions, Curs brûlés, des dizaines de films sont tournés dans ou autour de la ville. Et pour l'occasion, de plus en plus de stars défilent dans ses hôtels, et ses casinos. D'autres y installentdes résidences secondaires. Peu à peu, Casablanca se transforme en une ville cosmopolite, multiraciale, multiconfessionnelle et très animée.
Elle a son propre carnaval, ses salons, son opéra comique, ses salles de cinéma, ses immenses et très raffinées galeries marchandes, et ses rallyes automobiles. Casablanca pouvait même se vanter d'avoir son propre rallye formule 1. Le Rallye Aïn Diab a eu le temps de boucler trois éditions avant qu'on ne décide d'y renoncer. Le parcours a été jugé trop dangereux, après la mort d'un pilote. De ce rallye, Tangi garde amoureusement une miniature du vainqueur de l'édition de 1958.
Universels noceurs
Années 60. En ce temps-là, comparée à Casablanca, Genève et sa triste paire de boîtes de nuit sont un vrai cauchemar pour les noctambules. A Casa, sur la côte d'Aïn Diab, une dizaine de night clubs se font déjà concurrence. Le Zoom, La Mirotée, Le Calypso, Le Tangage, Le Tube, Le Balcon, La Notte et le légendaire Topkapi, aujourd'hui disparu. Le week-end, les noceurs arrivent par dizaines de Paris ou de Madrid pour se mêler à la faune nocturne de la Corniche. Toilettes raffinées, manteaux en fourrure, costumes et nuds papillon, la sortie devait se faire dans les règles de l'art. Un parfum de femmes flotte dans les airs. Les couples, jeunes ou vieux, défilent en voiture le long boulevard de la Corniche. Cette première virée a pour objectif de repérer la meilleure ambiance. Et c'est au nombre de voitures garées devant l'entrée d'une boîte de nuit qu'on l'élit pour passer la soirée. Tout ce beau monde se connaît, se salue à l'entrée, s'invite à la table les uns des autres. On repère vite les intrus. Et on cherche toujours les meneurs, les clients comme les patrons de boîte. Bouch, alias Bouchaïb le plus célèbre d'entre eux, a son verre partout où il va. Il n'est pourtant ni le plus riche ni le plus jeune des noceurs, mais le plus grand danseur de rock'n'roll de la ville. A soixante ans, Bouch fait danser toutes les femmes et les hommes suivent, naturellement. Les nuits de Casa relevent de la magie. A côté des night clubs, les cabarets ont également leurs amateurs. Au Sijilmassa, au Négresco ou encore au Rissani, les sorties se font en famille. On y accourt de partout pour écouter chanter les plus grandes voix de l'époque ou simplement pour la beauté de spectacles programmés.
Mais ce temps-là est désormais révolu. Finalement, les années 70 auront annoncé l'agonie de la légende de Casablanca, morte petit à petit à mesure qu'on détruit ses salles de cinéma, son théâtre, ses arènes et son opéra. La marocanisation délestera la ville d'une bonne partie de ses chefs-d'uvre d'architecture et de ses joies cosmopolites. Au début des années 80, il ne reste plus à la ville que sa vie nocturne. Mais l'exode rural et l'arrivée du pétrodollar se chargeront de finir le travail. Aujourd'hui, le mythe n'est plus. Et de la beauté de la ville, seuls quelques bâtiments ont pu être sauvés. |
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Portrait. Un homme, une ville, une histoire d'amour
Cest un Casaoui, un vrai. Un enfant de la Chaouia, le cur sur la main, bon vivant, jaloux de sa ville et fier comme un indigène. Mohamed Tangi, la cinquantaine entamée, est une sorte de justicier de l'histoire. Depuis quinze ans, il parcourt le monde à la recherche du passé de sa ville. Littérature, cinéma, musique, photographie, journaux, calligraphie, cartes postales, correspondances privées ou publiques, tout est bon à prendre pour reconstituer l'histoire de son Casablanca natal. Rue d'Alger, il a aménagé son bureau en musée où trônent les uns à côté des autres, des affiches de films, des livres rares, des planches, des miniatures de finalistes de rallyes, des bouteilles de lait de la centrale laitière datant des années 40, des correspondances de consulats, des circulaires administratives, etc. Et tous les jours, il classe, répertorie, recoupe les faits, vérifie l'authenticité, lance de nouvelles recherches. Plus qu'un collectionneur, Tangi est un chasseur de vérités. Il nous a ouvert la porte de sa caverne pour une brève visite guidée
dans le passé. |
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