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Par Khalid Tritki
H5NI. Le marché grippé du poulet
Les éleveurs vendent à perte, les importateurs réduisent leurs contingents et les commerçants sont obligés de se remettre en cause dans un marché qui vacille sous le feu nourri des rumeurs.
Nous sommes le 25 février 2006, le premier ministre, Driss Jettou, rend visite à l'abattoir avicole Sabav du groupe Koutoubia, à Had Soualem dans la région casablancaise. Au menu : des cuisses de poulet à déguster devant la caméra et les flashs des photographes. Les rumeurs, la veille, battaient leur plein sur l'existence de cas de grippe aviaire au Maroc, il fallait donc agir en donnant l'exemple. Driss Jettou |
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s' en est fort bien acquitté et le geste a porté ses fruits : du jour au lendemain, le marché du poulet a bondi de 8 DH le kilo de poulet vif à 12 DH, une occasion inespérée, dans ces moments de crise, pour les éleveurs, producteurs d'oeufs et importateurs de poussins. Mais la joie a été courte. Le prix du poulet a rechuté quelques jours plus tard : une rumeur, encore plus folle, faisait état de l'hospitalisation de Driss Jettou à la suite de son show télévisé au poulet de la veille. Un coup dur pour le marché qui s'est donc grippé pour de bon. Le kilo du poulet non égorgé coûte actuellement 11 DH dans les riachas, ces magasins exigus qui servent à la fois d'entrepôts de stockage et de lieu d'abattage. C'est mieux qu'il y a une quinzaine de jours, certes, mais ce n'est pas encore le prix réel du marché.
Les éleveurs du roumi dans le flou
Les éleveurs de poulet Chair (catégorie destinée à l'abattage), premier maillon surexposé de la chaîne, ne savent plus à quel saint se vouer. Nous vendons à perte depuis un bon moment et nous continuerons à le faire jusqu'à la fin de cette crise. Mais nous ne savons pas quand ni comment tout cela va s'arrêter, reconnaît Jaouad Nasri, un éleveur de la région de Casablanca. Le manque de visibilité au sein de la profession est d'autant plus patent que le spectre de la grippe aviaire plane sans échéance fixe. Première conséquence directe, le kilo de poulet vif est vendu 7 DH, à la sortie de l'élevage, alors qu'il doit se stabiliser à 11 en temps normal, ce qui englobe le prix de revient et les bénéfices de l'éleveur. Dans notre métier, le stockage est censé être quasi nul. A un certain stade, nous ne pouvons plus garder le poulet chez nous. Il faut le vendre, même à perte, explique notre éleveur. Pour comprendre cette particularité, il faut suivre la filière.
L'éleveur de poulet roumi achète le poussin importé, le nourrit et le soigne. Au bout de 42 jours, le poussin devient un poulet plein, pesant deux kilos et plus, l'âge et le poids parfaits pour la vente sur le marché de l'abattage. Chaque jour de retard, équivaut à des frais additionnels. Ainsi, à titre d'exemple, un élevage de 10 000 poulets coûte à peu près 5400 DH/jour. Cette dépense se justifie amplement quand elle s'accompagne par une prise de poids conséquente. Or, à partir de 42 jours, le poulet engraisse difficilement et s'empiffre donc à perte. La vente est la seule solution possible, même à des prix bradés.
Les importateurs réduisent leur activité
Or, les choses se compliquent en temps de crise puisque les acheteurs ne se bousculent pas au portillon. Certains éleveurs préfèrent baisser la production, portant par la même un coup dur aux importateurs de poussins. L'un d'entre eux, Hicham Didi, en fait les frais actuellement : Mes importations ont chuté de 70% à cause de la baisse de la consommation et donc de la production, reconnaît-il. L'évolution à la baisse ou à la hausse des importations de poussins est un indicateur fiable sur la santé du secteur du poulet roumi. En septembre 2005, juste avant que l'hystérie de la grippe aviaire ne s'installe, le marché tournait avec une moyenne de 5,5 millions de poussins par semaine. Actuellement, il en est à la moitié. En gros, le marché avicole, dans son ensemble, cumule 240 millions de dirhams de perte sèche entre février dernier et les deux semaines écoulées de mars 2006. Et si la folie des rumeurs ne s'arrête pas, la facture sera encore plus lourde. Je ne sais pas ce que nous réserve demain. Le secteur repartira certainement, mais nous ne savons pas quand. Nous croisons les doigts et nous attendons, confie Hicham Didi.
Les semsara ont toujours leur bifteck
Les intermédiaires sont les seuls à tirer à peu près leur épingle du jeu. Que l'éleveur vende à perte ou que le consommateur boude le poulet, l'intermédiaire, lui, continue à faire affaire. C'est le maillon fort de la chaîne, puisque sa marge de bénéfice est toujours intacte, ou presque. Il intervient à la vente à l'élevage. Il achète actuellement à 7 DH le kilo et revend de 8 à 9 DH à un autre semsar qui, lui, inonde le marché des magasins de quartier. Rien qu'à Casablanca, le secteur compte 2300 points de vente, tellement le réseau de commercialisation est dense et implanté dans les différents quartiers de la ville. Dans leur majorité, ces intermédiaires travaillent dans l'informel. Ils n'ont pas de charges fixes et font affaire par téléphone portable, précise Youssef Alaoui, président de la Fédération interprofessionnelle du secteur avicole (FISA). 90% de la production du poulet vif transitent par eux : cela laisse deviner les volumes qu'ils brassent et qui passent sous le nez du fisc. Leur emprise diminuera quand le circuit de l'abattage moderne se renforcera, poursuit le président de la FISA. Les prémices de cette mutation sont déjà là. Des industriels préparent en effet des projets d'unités d'abattage, alors que d'autres travaillent sur les unités de conditionnement des ufs, en préparation à la disparition annoncée des détaillants ambulants. Nouvelle réglementation oblige.
La grippe aviaire réveille le gouvernement
En fait, la loi sur l'aviculture date de 2000, mais il lui manquait les arrêtés ministériels, qui viennent d'être adoptés tout récemment
presque six ans après ! Le risque de grippe aviaire a servi, paradoxalement, de catalyseur. Nous avons accumulé tellement de dysfonctionnements qu'il devenait urgent de mettre de l'ordre dans le secteur, confie un responsable ministériel. Mais pourquoi a-t-on pris tant de retard ? Des raisons sociales et politiques bloquaient l'application de la loi, nous confie un fin connaisseur du secteur. La filière du poulet fait travailler plus de 250 000 personnes dont 180 000 indirectement. Le gros des emplois est ainsi créé au niveau du circuit de la commercialisation. Transporteurs, revendeurs, détaillants, bouchers improvisés, tueurs et plumeurs
le secteur est donc un grand employeur et la pression sociale y est forte. Or, la loi votée en 2000 impose des procédures, des mesures sanitaires et des contrôles réguliers. En clair, elle vise, théoriquement, à mettre fin à un laisser-aller qui n' a que trop duré. La mise à niveau du secteur est inévitable, mais elle avance à deux vitesses, l'une accélérée dans le segment de la production en amont, l'autre très lente dans la commercialisation. Les mesures récentes chambouleront la donne, souligne Youssef Alaoui. Désormais, le commerce de la volaille obéira à des règles strictes, notamment l'heure de fermeture, le nettoyage journalier, la séparation du stockage du vif et de l'abattage
Bref, rien que du bon pour le consommateur. |
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Consommateurs. Optimistes ou résignés ?
Au marché de Maârif, les spécialistes du poulet restent confiants, malgré l'appréhension, de plus en plus visible, des consommateurs. Mais des acheteurs, il y en a toujours. Cette baisse des prix est une bénédiction pour moi, jubile cette vieille dame habituée des lieux. Et d'ajouter : Nous n'avons jamais boycotté le poulet même quand les rumeurs parlaient de mort d'oiseaux à Settat ou à Khémisset. Autant certains consommateurs hésitent au premier bruit de pandémie, autant d'autres restent sereins, soit qu' ils croient (ou s'accrochent) au discours officiel niant l'existence de cas de grippe aviaire au Maroc, soit qu'ils ont compris qu'on peut sans danger manger du poulet (en cas d'une éventuelle contamination, la cuisson suffit, dès 70°, à neutraliser le virus) ou, tout bêtement, parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement : le poulet est actuellement la protéine la moins chère du marché. Et ce qui régale les uns, ne fait pas forcément le bonheur des autres. |
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