Aït Ourir. Meurtre, colère et insécurité
Recensement. Le top 10 de nos villes
Maroc / Afrique. Les limites de la stratégie M6
Mauritanie. Le refuge des pateras
Enseignement. La mission à tout prix
Émigration. Contrats pour la misère
Algérie, Tunisie, Libye. Qui a libéré les intégristes ?
Liban. Un printemps éphémère
H5NI. Le marché grippé du poulet
Photo. Un siècle à Casablanca
Communication. Do you speak darija ?
N° 217
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Bart Schut

Aït Ourir. Meurtre, colère et insécurité

La famille de Hamid Boulhilat
dont l’assassinat est à l’origine
des manifestations de Aït Ourir
(B.S / TelQuel)

En une semaine, Aït Ourir devient un haut lieu d'insécurité. Un agriculteur est abattu, la population exige la protection des autorités… Puis la colère des forces armées s'abat sur les villageois. Reportage.


“Les hélicoptères tournoyaient dans le ciel. Il y a eu des tirs de sommation, avec de vraies munitions. Ensuite, les forces de sécurité ont tiré des balles en caoutchouc sur la foule. Et quand elles ont commencé à lancer des bombes lacrymogènes, j'ai vu des femmes et des enfants, de simples badauds, s'évanouir. Un gamin a ramassé une
bombe et l'a renvoyée vers eux. À un moment donné, les autorités ont chargé, matraque à la main”. Mohamed n'en croyait pas ses yeux, ce mardi 4 mars.

Ce témoignage ne provient pas de Gaza ou de la Cisjordanie ou de toute autre région du monde où ce genre d'événements capture l'attention des médias tous les jours. Non. Les troubles auxquels Mohamed a assisté ont eu lieu là où on les imaginerait le moins, à Aït Ourir, un petit village à 30 km au sud-est de Marrakech, qui, il n'y a pas si longtemps, coulait des jours tranquilles sous le soleil hivernal. Difficile d'imaginer cette bourgade, idéalement située au pied des pics enneigés du Haut Atlas, comme une poudrière potentielle. Pourtant, elle a bel et bien explosé.

Pendant presque une année, la population a multiplié les plaintes à la gendarmerie royale et au pacha. Protégez-nous, suppliait-elle, protégez-nous des gangs violents qui nous attaquent et nous rackettent, des dealers de drogue et de mahia (alcool artisanal) qui hantent les rues. Au bout du compte, quand un habitant a été assassiné, le 28 février, Aït Ourir a arrêté de demander justice et protection. Elle l'a exigé. Et c'est là que le volcan est entré en éruption.

La manifestation qui dérange
A en croire plusieurs personnes qui étaient présentes, quelque 2000 villageois en colère (soit presque le 10ème de la population de la région qui compte 25 000 âmes) ont marché dans Aït Ourir. La présence des forces de sécurité était massive, on parle de plusieurs centaines, tous corps confondus : gendarmes, forces auxiliaires et police anti-émeute. Quand la foule a décidé de bloquer la route Marrakech - Ouarzazate, les choses ont tourné au vinaigre. “Un gendarme a giflé un des manifestants, je ne sais pas pourquoi …alors, la bagarre a éclaté, c'était confus. J'ai vu plusieurs blessés, des deux côtés”, se remémore Mohamed.

Des souvenirs qui en chassent d'autres, pourtant pas si lointains. “C'était un village normal, toujours calme”, se souvient Abderrahmane, un autre témoin oculaire des violences du 4 mars. “Mais quand on s'est plaint de l'insécurité et des gangs à la gendarmerie, on nous a humiliés. On nous a littéralement dit : allez vous faire foutre”, s'indigne-t-il. Et pourquoi la gendarmerie a-t-elle refusé de pourchasser ces criminels ? Abderrahmane comme Mohamed affirment sans la moindre hésitation : “Le chef de la gendarmerie locale est soudoyé par ces mêmes gangsters”. Serait-ce une simple paranoïa locale ou y a-t-il du vrai dans ces accusations ? Nous avons explicitement posé ces questions au supérieur de l'adjudant qui est en charge d'Aït Ourir, mais il n'a pas jugé bon d'y répondre. Les slogans des manifestants, eux, étaient véhéments : “La hiouare mâa chaffar (pas de dialogue avec le voleur). Hada âar, Hada âar, ladjoudane dima sekrane (c'est une honte, l'adjudant est toujours ivre)”. Des griefs qui n'épargnent ni les autorités locales ni les élus. “Beaucoup de nos politiciens se sont fait construire de larges maisons aux environs du village”, ajoute Abderrahmane.

“Pour les manifestants, il ne s'agit pas seulement d'insécurité”, explique Omar Arbib, membre du bureau de l'AMDH, section Marrakech. “Chômage, corruption… les habitants d'Aït Ourir en ont marre de voir les autorités leur tourner le dos, trop occupées à s'enrichir. Il y a incontestablement une composante sociale dans cette manifestation”. Selon les témoins, c'est l'exacte raison pour laquelle les forces de sécurité ont réprimé aussi massivement les protestataires. “Cela relevait d'une véritable démonstration de force”, estime Mohamed. “Les autorités craignent beaucoup ce genre de manifestations car elles rassemblent de simples citoyens qui défendent eux-mêmes leurs droits. Si cela arrive à Aït Ourir, cela peut se produire n'importe où ailleurs, et c'est cela qui fait peur au pouvoir”, renchérit Abderrahmane.

Le meurtre de trop
A l'origine de ce chaos, un crime. Il fait encore sombre ce matin du 28 février, quand Hamid Boulhilat quitte sa maison, chevauchant sa mobylette en direction du souk hebdomadaire voisin. A portée de vue de sa ferme familiale, il est attaqué, volé, battu puis tué à coups de couteau. Ses meurtriers le laissent agonisant, dans un ravin au bord de la route. D'après Mohamed, quelques heures avant que Hamid soit assassiné, un autre villageois avait été agressé au même endroit par le même groupe ! “Mais quand il s'en est plaint à la gendarmerie, on ne l'a pas pris au sérieux”, poursuit notre homme. “S'ils avaient réagi, Hamid serait encore vivant et toute cette violence n'aurait pas eu lieu”.

La famille de Hamid Boulhilat est profondément meurtrie. Son père, Omar, se demande désespérément “Qui va travailler maintenant ? C'était mon seul fils !” Il n'est pas le seul à considérer l'avenir avec effroi. L'épouse du défunt, Hanane, s'évertue à consoler leur fille Ibtissam de deux ans et demi. Un autre orphelin est en route, la jeune femme est enceinte de six mois.

C'est lors des funérailles, le lendemain du meurtre, que l'idée de la manifestation est née, explique Omar Arbib. Les quelques centaines de participants décidèrent d'organiser une marche plus importante le 4 mars. “Mais les forces de sécurité sont venues en nombre, elles aussi, poursuit Arbib. Personne n'aurait imaginé qu'elles useraient de moyens aussi excessifs. Les bombes lacrymogènes, personne à Aït Ourir ne savait ce que c'était. Alors les gens ont paniqué”. “Certains de nos enfants souffrent encore des séquelles du gaz”, ajoute Hassan Atwil, un autre membre de l'AMDH, vivant dans le village.

Attablé à un café de la place de la Marche verte, Atwil, tout en devisant, jette un regard discret vers des hommes qui l'observent avec insistance : “Ils travaillent pour la police. Rares sont les habitants qui acceptent de raconter ce qui s'est passé, la peur règne maintenant”. Pas étonnant que “Mohamed” et “Abderrahmane” préfèrent taire leurs vraies identités. Qui songerait à les blâmer ? Certainement pas l'AMDH qui affirme qu'un voisin du défunt Boulhilat a été interrogé par la gendarmerie, et ce pour avoir aidé à réaliser ce reportage.

Alors, que va-t-il arriver à Ait Ourir maintenant ? L'avenir le dira. Celui d'une dizaine des quelque 60 manifestants arrêtés semble compromis. Ils séjournent actuellement à la prison civile de Marrakech en attendant leur procès. D'ores et déjà, les juges du Tribunal de 1ère instance ont refusé la requête des avocats de relaxer les prévenus. Au village même, il semblerait que la gendarmerie soit enfin passée à l'action, enfin… celle que la population attendait d'elle. Trois des membres du gang qui aurait tué H. Boulhilat, dont une femme, ont été arrêtés peu après les troubles du 4 mars. Trois autres seraient en fuite. Pour la population, c'est trop peu et trop tard. Cela ne rendra pas à Omar son fils, à Hanane son mari, à Ibtissam… son père.



Réplique. Paroles de gendarmes

Les gendarmes nient tout excès dans l'utilisation de la force. Ils motivent leur intervention par la résistance des manifestants qui ont refusé de dégager la voie. “Nous sommes intervenus en dernier recours, quand les manifestants ont procédé à des jets de pierres”, se défendent-ils, précisant que leur action n'avait “engendré aucune victime ou dégât matériel parmi la foule”. Avec la même fermeté, la gendarmerie prend la défense du commandant de brigade d'Ait Ourir, le capitaine Laksar. Ainsi, ce dernier “n'a jamais fait l'objet d'observation” dans son cercle local. Sous son commandement, aucune affaire d'homicide n'a été enregistrée en 2005. Comment un commandant aussi brillant n'a pas pu prévenir les crimes commis en 2006 ?

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés