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Par Anna d'Herria
Liban. Un printemps éphémère
Il y a un an, emmenés par la jeunesse étudiante, un million de Libanais manifestaient à Beyrouth pour demander le départ des troupes syriennes. Aujourd'hui, les jeunes vivent leurs premières désillusions des lendemains de révolution. Mais ils sont toujours prêts à se mobiliser pour leur pays.
Chez eux, c'est Hi ! Kifak, ça va ?. On mélange les langues, comme on mélange les cultures. Il y a les boîtes de nuit huppées pour les uns, les transports collectifs pour les autres, un taux de chômage très élevé, des universités privées ou publiques, et bien sûr, des confessions. Ils |
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sont druzes, chrétiens maronites ou orthodoxes, ou encore sunnites. Autant de barrières qui les ont divisés dans le passé. Ils ont entre 15 et 30 ans et ont fait la révolution des jeunes, selon les mots de Samir Kassir, journaliste assassiné en juin dernier. Les jeunes, c'est d'eux dont on parlait dans toute la presse étrangère. On était un exemple. Et on n'oubliera jamais qu'ils ont fait la révolution des cèdres, affirme Nayla Tuéni, fille du journaliste Gibran Tuéni, assassiné en décembre 2005.
Les jeunes ont réagi les premiers. Quelques heures après l'annonce de la mort de l'ancien premier ministre Rafic Hariri, des centaines d'entre eux se sont déjà retrouvés spontanément sur la place des Martyrs, au cur de Beyrouth. Du 14 février au 14 mars 2005, ils vont préparer la fameuse manifestation du million, qui sera pour beaucoup dans le départ des troupes syriennes du pays, après trente ans d'occupation. Les jeunes ont occupé la place, planté des tentes, préparé des slogans et décidé de défiler sous un seul drapeau, celui du Liban. Le 14 mars, c'était le Big day, pour nous, se souvient Roland Khoury, représentant des étudiants au sein du parti du général Michel Aoun. C'était un rêve de pouvoir faire descendre tous les jeunes dans la rue et de parler le même langage.
Cette génération qui a grandi avec la guerre et au sein d'une société fragmentée, se rencontre pour la première fois. Avant cela, les jeunes étaient en marge de la vie politique, ils vivaient leurs idées surtout entre eux. Mais là, ils ont eu accès à la parole et à l'espace public. C'était la première expression collective de la jeunesse, explique Frédéric Maâtouk, doyen de la faculté de sociologie de l'université libanaise. Sans ces jeunes, il n'y aurait pas eu de mouvement global et national et surtout, pas aussi effervescent. Regardez ! Il continue à pétiller jusqu'à maintenant.
Plus d'icônes, mais des martyrs
En un an, les jeunes Libanais ont beaucoup donné. Ces jeunes si souvent critiqués pour leur apolitisme et leur goût prononcé pour les plaisirs futiles (
). Nous avions douté d'eux. Qu'ils acceptent nos excuses !, a écrit Samir Kassir. Mais ils ont aussi beaucoup perdu. A commencer par leurs icônes qui ont été la cible de la campagne d'attentats qu'a subie le pays - quinze bombes en un an. Samir Kassir, et surtout Gibran Tuéni, directeur du quotidien An Nahar, ont rêvé avec eux d'un nouveau visage pour le Liban, ils étaient leur voix. Leur perte a donc profondément touché la jeunesse. J'ai pleuré, avoue Mahmoud, étudiant et militant. Gibran me manque, il nous manque. Et aujourd'hui, il n'y a personne pour le remplacer.
C'est vrai qu'il y a un vide au niveau de la représentation de la jeunesse au Liban, confirme Frédéric Maâtouk. Nous vivons toujours dans un système patriarcal, donc c'est aux adultes et aux personnes âgées qu'il revient de décider de tout ». Les jeunes le disent tous : personne aujourd'hui n'occupe la place des deux journalistes assassinés. Pour combler le vide, chacun est donc retourné derrière son drapeau et son leader traditionnel. La jeunesse de la révolution des cèdres, qui a déjà ses martyrs, connaît ses premières déceptions.
Ce 14 mars, la place des Martyrs était vide. Déserte. Un an après la manifestation du million, on ne trouve au cur de Beyrouth que quelques militaires. Depuis une dizaine de jours, les leaders politiques - les mêmes que durant les 15 années de guerre - se sont réunis au centre-ville pour discuter des questions qui fâchent. La tente des jeunes s'est vidée, confirmant que depuis l'an passé, les politiciens ont repris les rênes. A l'époque du 14 mars, c'étaient les hommes politiques qui suivaient les jeunes, se souvient Roland Khoury. On n'était pas conscient qu'ils allaient en profiter, on avait confiance et on pensait qu'on allait bâtir le Liban.
Le retour des politiciens
Beaucoup, comme Roland, ont le sentiment d'avoir été manipulés. Le premier coup a été reçu lors des élections législatives de l'an dernier, lorsque, malgré la révolution, les Libanais ont élu les mêmes députés que dans l'assemblée précédente. Nombre de jeunes se sont ensuite essoufflés en constatant que la pratique politique ne changeait pas et qu'ils n'avaient toujours pas de place dans l'arène politique. Le seul espace qui leur a été laissé est la rue : ils ont montré le 14 février 2006 qu'ils pouvaient encore l'occuper, en manifestant par milliers, mais cette fois-ci sur invitation des partis politiques.
Nous les laissons nous guider, parce que nous, nous ne pouvons pas mener. Ce sont eux les leaders et nous sommes les jeunes, se résigne Mohammad, membre du bureau politique du mouvement étudiant Moustaqbal, de Saâd Hariri. Pourtant, quand le ton est monté entre les leaders et que le dialogue a été suspendu, les jeunes se sont retrouvés sous la tente. En tant que jeunes, nous avons un dialogue beaucoup plus facile que nos dirigeants, explique Mohammad. Un dialogue qui fluctue parfois en fonction des tensions entre les leaders des différents partis, mais qui n'a jamais été interrompu.
Contrairement à leurs aînés, les jeunes anti-syriens entretiennent un dialogue régulier avec le Hezbollah, mouvement chiite et allié de Damas. J'appuie le fait que les jeunes aient manifesté. Il était temps pour les Libanais de sortir de la guerre et d'utiliser un moyen démocratique de s'exprimer, affirme Youssef Mehri, représentant de la jeunesse du Parti de Dieu. Le Hezbollah a pourtant organisé une manifestation le 8 mars 2005, en soutien à la Syrie, manifestation à laquelle a répondu, une semaine plus tard, celle du million.
Aujourd'hui, de nouveaux défis attendent la jeunesse. L'enjeu politique du moment est la démission du président de la République, Emile Lahoud, allié des Syriens. Il y en a d'autres, nombreux, pour parvenir à une entente dans un pays qui compte 17 communautés. C'est nous, les jeunes, qui avons un rôle à jouer. C'est à nous d'être unis pour notre pays. Mais il ne faut plus utiliser cette langue de bois à laquelle les hommes politiques ont recours. Nous devons être un exemple pour les politiciens, clame Nayla Tuéni. |
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Livre posthume. Le printemps enterré
Le livre devait être publié en août mais le 2 juin dernier, Samir Kassir était assassiné en plein cur de Beyrouth. Le titre prévu était Un printemps inachevé ? et l'ouvrage devait être une analyse des événements qui se sont déroulés entre la mort de Rafic Hariri et le retrait syrien. Après la mort de Kassir, son éditeur a décidé de publier un livre sous le titre choisi par le journaliste. Liban : un printemps inachevé ? regroupe des textes piochés parmi ceux que Samir Kassir a publiés dans Annahar, à partir du 18 février, quatre jours après la mort de l'ancien premier ministre Rafic Hariri. Au fil des mois et des articles, le lecteur sent poindre la déception de Samir Kassir pour qui le printemps de Beyrouth serait condamné à rester inachevé s'il n'était pas un printemps arabe. La victoire se résume à un moment éphémère, au lieu d'être le point de départ inaugurant un nouvel avenir, regrette-t-il. |
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