Aït Ourir. Meurtre, colère et insécurité
Recensement. Le top 10 de nos villes
Maroc / Afrique. Les limites de la stratégie M6
Mauritanie. Le refuge des pateras
Enseignement. La mission à tout prix
Émigration. Contrats pour la misère
Algérie, Tunisie, Libye. Qui a libéré les intégristes ?
Liban. Un printemps éphémère
H5NI. Le marché grippé du poulet
Photo. Un siècle à Casablanca
Communication. Do you speak darija ?
N° 217
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Pour ZB, l’arrêt d’une heure à Sidi Kacem est une atteinte aux droits de l’Homme.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Pour une raison qui ne regarde que lui, Zakaria Boualem a décidé de se rendre à Tanger ce week end. La Zakariamobile étant hors d'état de nuire depuis plusieurs semaine déjà, notre homme a décidé de parcourir cette distance en train. Au guichet de Casa Voyageurs, il débourse 116 dirhams en méditant sur le message qui clignote : “notre ambition, votre satisfaction”. Il embarque à l'heure, signe incontestable que le message clignotant n'était pas du pipeau. Et le train de se lancer vers la perle du détroit (cette dernière phrase est une tentative médiocre de satisfaire les lecteurs de plus en plus nombreux à se plaindre du faible niveau littéraire de cette chronique). Le train mettra plus de six heures à rallier Tanger. Six heures vingt exactement, soit trois cent quatre vingts longues minutes pour parcourir une distance de 350 kilomètres. Une moyenne de 55 kilomètres/heure légèrement inférieure, en fait, aux derniers chiffres avancés par le TGV. Comment expliquer une telle lenteur ? Il suffit de regarder une carte. Un esprit rationnel, pour relier Casa et Tanger, passerait tout droit, Rabat-Kénitra-Larache et le tour est joué. L'ONCF, elle, a décidé qu'il était judicieux de passer par Sidi Kacem. Mieux encore, cette précieuse institution a estimé utile de faire patienter Zakaria Boualem environ une heure dans cette belle cité. La ville de Sidi Kacem, de son côté, a décidé, en son âme et conscience, de placer la gare pile en face d'une raffinerie malodorante, histoire que les millions de touristes de la vision 2010 en prennent pour leurs bronches. Zakaria Boualem, qui
n'est pas complètement idiot, se doute bien qu'il doit y avoir une raison pour faire passer les gens par Sidi Kacem. Il doit y avoir tout un tas de raisons, en fait. En vrac, il doit y avoir des raisons liées à la colonisation, un petit peu de politique et d'économique, quelques raisons techniques sans doute aussi. Mais il ne veut pas connaître ces raisons, il s'en fout. Il considère que cet arrêt d'une heure à Sidi Kacem est une atteinte aux droits de l'Homme. Il considère que le parcours de ce train constitue une punition infâme. C'est que le train s'arrête à peu près partout. Une véritable manie. À chaque arrêt, le préposé au micro explique que le “train entre en gare de quelque part”. A cause d'un défaut de prononciation sans doute dû à une moustache trop longue, l'homme prononce d'un jet la fameuse phrase, ce qui donne “le trentrengare de quelque part”. C'est ainsi que le trentrengare de Aïn Sebaâ, de Mohammédia, de Rabat Agdal, Rabat Ville, Salé Ville, Salé Tabriquet, Sidi Slimane puis, enfin... Sidi Kacem. Sur place, il faut changer de machine, et repartir en sens inverse, pour ensuite s'arrêter à Mechraâ Bel Qsiri. Cet arrêt mérite quelques mots car il est très déconcertant. Outre le fait que personne ne monte ni ne descend à Mechraâ Bel Qsiri, il faut également préciser qu'il s'agit d'une halte qui n'est indiquée nulle part : ni sur les dépliants, ni sur le web, ni dans les gares. Peut-être une explication au fait que personne ne monte ni ne descende, en fait. Le train repart ensuite pour Moulay Mehdi, Asilah... et Tanger. Durant toute cette période de sa vie, Zakaria Boualem a pu visiter les toilettes des trains de l'ONCF. Seule la décence le retient de vous les décrire. Pour sa culture générale, il est allé voir les toilettes de la première classe, et il en est revenu rassuré : elles étaient tout aussi dégueulasses. Sur Internet, ce train est qualifié de “noble”, ce qui laisse planer une terrible angoisse sur l'état des toilettes des trains qui ne le sont pas. Ce qui est encore plus noble, c'est l'attitude de nombreux passagers qui s'obstinent à enlever leurs chaussures pour repousser tout voisinage et bénéficier ainsi de plusieurs places pour eux tout seuls. Ils vous regardent du coin de l'oeil en agitant leurs orteils sous leurs chaussettes, l'air satisfait de leur stratégie. Zakaria Boualem les déteste... puis il finit par faire comme eux. Six heures et demie dans un train, avec une heure devant la raffinerie de Sidi Kacem, ça peut vous rendre fou.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2005 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés