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Par Armandine Penna
Littérature. Le poisson, la plume et le conteur
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Mohamed Mrabet
(A.P / TelQuel)
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Après la mort de Paul Bowles, tout le monde a cru la voix de Mohamed Mrabet éteinte à jamais. Le conteur tangérois a enfin un nouveau médiateur pour exister sur la scène littéraire. On le croyait mort, il revient à la vie avec un nouveau livre.
Un jour, Mohamed Mrabet a trouvé, échoué sur la plage, un poisson de presque 200 kilos. S'il l'avait vendu au souk, il aurait gagné beaucoup d'argent. Rien d'autre. Heureusement, Mrabet a écouté l'énorme poisson quand celui-ci lui a demandé de l'aider à rejoindre sa famille à bronches. Il l'a remis à l'eau et il a gagné un océan d'inspiration. |
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Depuis, mon ami le poisson vient souvent me rendre visite et, chaque fois, j'ai plein de stories (histoires) dans la tête, raconte le conteur, Mohamed Mrabet, dans le salon - atelier de sa maison tangéroise du quartier Souani. Il tousse un peu, bourre son sebsi de kif et fume, assis sur une peau de mouton, entre ses quatre murs ornés de ses dessins et de photos de jeunesse.
Eric Valentin, sa deuxième chance
Un jour, un jeune homme de théâtre, EricValentin est venu rendre visite à Mrabet. Ce Français préparait un documentaire sur l'écrivain Jean Genêt et cherchait quelques anecdotes croustillantes auprès de ceux qui l'avaient peut-être côtoyé. Très vite, le conteur l'emmène dans le labyrinthe de sa narration, entre autobiographie et fiction. Des premières histoires qu'il m'a racontées en darija, je n'ai pas compris grand- chose. Mais moi qui viens du théâtre, j'ai été séduit par son oralité, par le rythme et la musicalité de sa langue et par sa capacité à jouer, à improviser, confie Eric Valentin. Il est une fois de plus assis aux côtés de Mohamed Mrabet, comme pendant ces longues heures où il a travaillé avec lui, où il a été attentif à la parole du conteur mais aussi à ses respirations, ses mimes, ses rires et ses moues, pour pouvoir les retranscrire au plus juste. Au début on passait par la darija, puis finalement directement en français. Il vouvoie son ami tangérois avec respect : Mohamed, vous vous souvenez de ce fameux repas ? Alors que nous mangions, vous m'avez dit que le poisson était avec nous et qu' il disait que nous allions faire des livres.
Un jour, l'éditrice Fabienne Pavia vient à son tour à Tanger, à l'occasion du salon du livre. Elle a lu que Mrabet n'était plus de ce monde depuis 1994. Elle demande à la ronde : Est-il vraiment mort ?. Eric Valentin extirpe de son sac le manuscrit tiré de son travail avec lui. Fabienne Pavia a rendu elle aussi visite au conteur qui lui a, bien sûr, raconté ses histoires. En sortant de chez lui, je me suis dit que ce livre devait exister, dussé-je endetter ma maison d'édition, raconte l'éditrice.
De la rencontre de ces trois personnages est donc né un livre qui vient d'être publié aux éditions Le Bec en l'air : Le poisson conteur et autres stories de Tanger. Il commence par l'histoire du poisson-muse trouvé sur la plage et l'animal à écailles revient régulièrement nager dans la dizaine d'autres stories du recueil. La story est un genre littéraire unique dont Mohamed Mrabet est l'inventeur. Ce sont des nouvelles inspirées de l'imaginaire tangérois où il puise décors et personnages. Elles naissent de la fusion de trois strates de sa mémoire : autobiographie, fiction et fantastique, explique Fabienne Pavia. Les pages du livre sont ornées des dessins de l'artiste, entremêlements d'animaux, de monstres et de fleurs, écho pictural de son imagination fantasmagorique. Mohamed Mrabet retrouve enfin la parole après des années de silence, dans l'oubli. aux marges de la folie.
De la darija aux récits de Paul Bowles
La vie du conteur Mohamed Mrabet, né à Tanger le 25 mars 1936, a en effet failli finir en queue de poisson avec la mort de Paul Bowles, à Tanger, en 1999. Le célèbre écrivain américain a révélé Mrabet dans les années 60. Le premier - avec sa femme Jane - il a senti sa force littéraire. Ils ont su apprécier les récits de ce jeune garçon qui travaille avec les pêcheurs depuis l'âge de onze ans et qui a su apprendre de la vie et des contes narrés le soir par les anciens dans les cafés. Moi qui ne savais ni lire ni écrire, quand Paul et Jane m'ont dit que j'allais faire des livres, je ne les ai pas crus !, sourit encore Mrabet, avant d'expliquer : Paul ne parlait pas très bien la darija, je racontais en espagnol, il enregistrait sur des bandes puis il prenait des notes et enfin tapait en anglais sur sa machine. De cette collaboration naissent plusieurs livres : l'Amour pour quelques cheveux (1967), le Citron (1969), M'haschich (1969) etc. Dans un placard, Mrabet en a toute une pile, rédigés par Bowles en anglais mais aussi traduits en français, en allemand, en espagnol
Je ne dirai jamais de mal de Paul ! Il a fait beaucoup pour moi, insiste Mrabet, assis en dessous d'une photo d'eux deux en noir et blanc. Bowles lui a permis de gagner reconnaissance et argent grâce aux livres, mais aussi à la vente de ses dessins (notamment exposés aux Etats-Unis). Mrabet a lui aussi fait beaucoup pour l'écrivain, surtout lors des longues années de sa maladie. Je faisais le traducteur, le chauffeur, le ménage, je le portais dans mes bras jusqu'à la baignoire et le lavais. S'il y a eu quelques vagues, c'est à la mort de l'écrivain : des histoires de partage financier, des problèmes avec l'entourage de Bowles quand Mrabet a voulu récupérer des bandes et des dessins. Il faut dire qu'il n'a jamais pu lire les contrats qu'il a signés.
Du kif, du kif
puis une providence
Bowles n'est plus, Mrabet n'a plus de plume. S'ensuit la traversée d'un désert littéraire. Lui qui n'a pas bu une goutte d'alcool depuis 1961 fume et fume encore, que du kif. Je restais là, dans cette pièce, je dessinais et dessinais encore. Et je me racontais des histoires, je les enregistrais, confie-t-il en se rallumant une nouvelle pipe. Il essaie de faire savoir qu'il cherche quelqu'un pour travailler avec lui. Personne ne répond. Seuls le poisson-conteur, son agent littéraire Roberto de Hollanda et la libraire tangéroise Touria Haji Temsamani continuent de croire en lui. Moi je savais qu'un jour Dieu m'enverrait quelque chose de bon. En bas, j'étais mort, mais en haut bien vivant, dit-il en désignant sa tête. Il tousse de nouveau. Un jour, Touria lui envoie un jeune homme de théâtre du nom d'Eric Valentin
Vous connaissez la suite de l'histoire. Eric est plus qu'un ami, c'est comme un fils, précise Mrabet en le prenant par l'épaule. Moi je n'étais pas le fils de Paul, mais plutôt celui de sa femme Jane. Car c'est avec elle qu'il a eu la relation affective la plus forte.
Lorsque Mrabet a présenté son livre devant le public du Salon du livre de Tanger, il a bien sûr raconté une story. Ses yeux brillaient. C'était le moment le plus vivant et le plus émouvant de la manifestation, le plus imprégné de culture marocaine aussi. C'était merveilleux, se souvient-il, une petite flamme dansant encore dans ses yeux. L'année de ses 70 ans, il a ressuscité des auteurs disparus. Certains ont dit que j'étais mort, mais je suis peut-être Dracula !. Il parle déjà d'écrire un nouveau livre avec Eric. Le jour où il est venu manger avec eux, le poisson a en effet promis qu'ils en feraient plusieurs ensemble. Je veux raconter l'histoire de ma vie. Une histoire à tiroirs. |
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Trajectoire. De conteur à co-auteur
Pour Mrabet c'est un nouveau bébé, une nouvelle vie. Une aventure à la fois dans la lignée de celle avec Paul Bowles et différente, jubile Claude Thomas, traductrice en français du texte de M'haschich, qui réside toujours à Tanger. A ceux qui reprochent à Bowles d'avoir utilisé l'imagination de Mrabet pour faire du Bowles, elle répond, formelle : Bowles était fidèle au style oral de Mrabet, n'utilisait pas de mots savants qui n'auraient pu sortir de la bouche du conteur. Simon Hamelin, responsable de la librairie des Colonnes qui connaît bien Mohamed Mrabet et Eric Valentin, analyse : Cette fois c'est Mrabet le maître, c'est lui qui transmet. Eric est co-auteur mais parce qu'il est issu du théâtre et non écrivain, il a su mieux que Bowles respecter la voix du conteur.
En tout cas, comme le précise Simon Hamelin : Au-delà des histoires de personnes, un patrimoine oral a vraiment été sauvé. Cela pose la question de la culture marocaine : passe-t-elle par les livres venus de l'Occident ou par les contes scandés sur la place publique ? Mrabet, grâce à ses médiateurs, a su lier les deux. Et finalement cela ne pouvait se faire qu'à Tanger. |
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