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Par Abdellatif El Azizi
Fanatisme. Les DVD de lapocalypse
Les salafistes sont de retour à travers le marché chaotique du multimédia. Leur discours est moins politique et plus moralisateur. Tour d'horizon des VCD et DVD les plus en vogue.
Que ce soit à travers des CD, des VCD, ou des DVD, le renouveau de la propagande salafiste se met désormais à l'heure du multimédia. L'apocalypse, les djinns, le corps de la femme sont les thèmes récurrents au marché. Si le contenu est neuf, le discours est ancien. Nuance de taille, ce salafisme, le plus souvent moralisateur, évacue un jihadisme plus hard où le politique était prépondérant. On est loin |
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du discours haineux qui appelle franchement au combat contre les croisés, les juifs et leurs alliés imposés à la tête des états arabes. La doctrine du Takfir (apostasie) n'a plus droit de cité. Oublié le discours hérité de la guerre d'Afghanistan et exacerbé par les énièmes succès de Ben Laden, qui faisait la joie des vendeurs de cassettes vidéo.
Changement de cible : du pouvoir à l'individu
Après le 11 septembre, et plus précisément après les attentats du 16 mai, la police marocaine a commencé à s'intéresser de près aussi bien au contenu de ces cassettes qu'à ceux qui les commercialisaient. Au lendemain de ces attentats, les autorités publiques ont affiché leur ferme intention de combattre ces prédicateurs d'un genre bien particulier.
Conséquence, les émirs à la petite semaine qui participaient au jihad en vendant sous le manteau (entre autres) le célèbre Enfer des Russes en Tchétchénie ont été jetés derrière les barreaux après des procès expéditifs.
Aujourd'hui, un tour dans le souk parallèle (à Derb Ghallef et aux abords des mosquées) suffit pour découvrir le retour en force du phénomène avec d'autres priorités. Les prédicateurs visent beaucoup plus la mise en place d'un projet civilisationnel que la prise du pouvoir par la force, explique un spécialiste. Désormais leur première cible, c'est l'individu : le transformer, c'est changer la société. De nombreux observateurs pensent que ce changement de cap du discours islamiste arrange bien les régimes en place dans la plupart des pays arabes. Mohamed Darif va encore plus loin : il explique que ce discours centré sur la morale est encouragé d'une manière ou d'une autre par les autorités. Son instrumentalisation permet d'éloigner les gens de la politique puisque désormais l'essentiel, ce n'est pas la politique, c'est la religion, une religion basée notamment sur l'observation des rites et la bonification de l'individu. Il cite d'ailleurs dans le même registre, l'encouragement de l'Etat aux confréries soufies qui se veulent totalement apolitiques.
Dans cette nouvelle littérature salafiste, se croisent problèmes sociaux et références culturelles où les prêcheurs puisent à satiété pour dénoncer l'immoralité, la corruption, l'adultère, la dépravation des murs et la dissolution des valeurs. Au Top ten des thèmes de prédilection des VCD salafistes, on trouve l'apocalypse, l'éternel hégémonie des djinns contre les hommes et la sempiternelle question de la femme, source de bien des malheurs, matraquent-ils.
La femme, source de tous les vices
Des CD comme celui du prêche sur le voile du vendredi du prédicateur Abdellah Nihari font fureur. Le personnage, barbe de rigueur et avec force imprécations violentes, explique comment la perversion des femmes induit automatiquement la perversion de la société. Pour lui, le hijab est une prescription divine et son abandon engendre la maladie du corps social. Comme le voile est une obligation, le prédicateur appelle les bons musulmans à se méfier même des femmes voilées. Il explique ainsi qu'une femme, même voilée, qui mettrait du parfum, est adultère parce les hommes qui la reniflent pourraient avoir des idées lubriques. Ceux-ci sont également taxés de dépravés parce qu'ils se seraient laissés aller à sentir son parfum. Pour les salafistes, les femmes sont des suppôts de Satan. C'est pour cela que l'on trouve beaucoup de préjugés relatifs à l'inégalité des sexes dans les DVD consacrés à la femme. D'où les nombreux interdits religieux, et les multiples obligations qui en découlent, conditionnant la condition féminine. La libération de la femme est ainsi considérée comme responsable de tous les maux.
Pour les fanatiques, pas question de prôner l'égalité entre les hommes et les femmes. Ce refus est catégorique. Il est justifié à force de versets et de hadiths. Dans un style feutré qui ne cite pas nommément la nouvelle moudawana, la plupart des prêches insistent sur la tutelle des hommes sur les femmes, qui doit être perpétuée pour préserver la société de la dépravation parce qu'une femme sans tutelle est une proie facile pour Satan. Corollaire de ce droit de tutelle, l'obligation d'obéissance pour la femme vis-à-vis de son tuteur, insistent-ils, doit être maintenue à tout prix même par la correction physique. Elément central du discours islamiste, les femmes sont au centre de la dualité du bien et du mal. A vrai dire, ce sont des représentations mentales bien commodes pour expliquer les maux de la société arabe musulmane. Pour ce sociologue, qui a flirté pendant longtemps avec les islamistes d'Al Adl, le discours islamiste insiste sur le fait que la seule échappatoire pour remettre la société dans le droit chemin est le rétablissement d'un système islamique basé sur l'application de la charia. Une attention bien particulière est réservée à la femme dans ce projet de société.
Le monde effrayant des djinns
Encore plus captivant, le monde des djinns fait partie également des VCD que s'arrache allègrement le petit peuple à la devanture des mosquées et autres kissariate. Confectionné comme un véritable film d'horreur, le film est composé d'un mélange subtil de déclarations de savants en exégèse islamique, de scènes d'exorcisme d'une rare violence et de témoignages de possédés, le tout étayé par une musique à donner la chair de poule. A coups d'effets spéciaux, on apprend ainsi que les djinns peuvent changer de forme et d'apparence, qu'ils sont capables de procréer et qu'ils ont également des relations sexuelles avec les humains ! Selon le chercheur Bassim Hamzaoui, ils peuvent prendre une forme humaine ou animale telle que celle d'une vache, d'un scorpion, d'un serpent, d'un oiseau
Le spécialiste nous apprend que le chien noir est le diable des chiens et que les génies apparaissent souvent sous cette forme.
Pourquoi ne les voit-on pas souvent ? Tout simplement parce que lorsqu'un djinn prend une forme humaine ou animale, il devient alors vulnérable puisqu'il est astreint aux lois biologiques de cette forme. Conséquence, il est possible de le tuer d'un coup de feu ou de le blesser d'un coup de couteau. Professeurs en charia, chercheurs et même un prêtre chrétien se relaient pour expliquer que les djinns ont leur propre communauté, qu'ils peuplent des endroits où il y a de l'eau, des lieux inhabités, des maisons en ruines et tout autre endroit désert. Mais ce sont les scènes d'exorcisme qui sont les plus insoutenables : un enfant de dix ans subissant une flagellation en règle, une jeune fille soumise à une séance de gifles à répétition ou encore un jeune homme en convulsions, maîtrisé de force par trois solides gaillards, le tout ponctué de versets coraniques.
Frustrations sexuelles, épilepsie, grand mal, les explications rationnelles n'ont pas droit de cité dans ce monde clos et angoissant. La maladie de l'âme viendrait de forces du Mal à extirper, voilà le message que les prédicateurs s'évertuent à faire passer. Et qui extirpe le mal en l'occurrence ? Un fqih qui sait ce qui est le bien pour un musulman. De quoi faire des individus, soit des assistés, soit des aliénés.
Acopalypse now, version islamiste
Autre sujet de prédilection de ces prédicateurs on line, l'apocalypse et l'au-delà. En quelques minutes, toutes ces grandes villes ont été détruites. Regardez le tsunami : il a tout ravagé en une heure. Les signes sont là mais les gens sont toujours ignorants. La voix est grave, soutenue par un bruit de fond assourdissant. C'est Apocalypse Now version islamiste. Atophan al qadim (le prochain déluge) est une compilation de séquences prises avant, pendant et après le passage du Tsunami qui a ravagé plusieurs côtes asiatiques l'année dernière. Les séquences sont agencées dans une mise en scène qui montre des femmes, des enfants et des hommes en train de s'ébattre joyeusement dans la mer. Pris au dépourvu par le raz de marée, les uns sont engloutis dans les flots, les autres sont jetés contre les arbres et d'autres encore enterrés sous les décombres des hôtels. Les scènes sont horribles. Elles sont commentées par la même voix qui ponctue le commentaire de versets coraniques. Un discours sur le déluge relate des pluies catastrophiques et les inondations consécutives qui décimèrent les hommes et les animaux.
Le nec plus ultra de cette littérature d'outre-tombe reste sans aucun doute le fameux VCD qui raconte l'histoire de ce jeune homme de 19 ans, mort à la suite d'une longue maladie. Tandis que la caméra s'attarde sur la lente agonie du jeune garçon, le commentateur insiste sur le fait que le jeune homme est plutôt un maskhout : il fait partie des réprouvés, ceux qui ne font pas allégeance à leurs parents. De plus, il ne faisait pas sa prière et écoutait des chansons. Comme par hasard, quelques jours après sa mort, ses parents, pour une raison obscure, ont éprouvé le besoin de déterrer le corps de leur fils. Preuve de sa damnation, son corps porte les stigmates de profondes souffrances et ses cheveux ont blanchi. Le commentateur n'hésite pas à expliquer que le personnage a commencé à subir les affres de l'enfer dès qu'il a été enterré, à cause de l'inobservance des rites religieux et d'une vie consacrée à jouir des plaisirs de la vie, dont bien entendu le chat sur Internet et les chansons frivoles !
Les fondements d'une pensée inique
Pour expliquer le succès de cette littérature apocalyptique, le recours au psy semble indispensable. Pour Hachem Tyal, l'explication est à chercher dans le sentiment d'humiliation ressenti au quotidien par les masses arabo-musulmanes. Traînées dans la boue par un Occident victorieux, trahies par des chefs d'état à la lâcheté reconnue, dépitées par un quotidien des plus douloureux, les masses musulmanes se réfugient dans l'irrationnel pour essayer de trouver des explications à cette déchéance. Pour les uns, c'est l'intervention des djinns, pour les autres, c'est le châtiment divin. La vogue de la littérature d'outre-tombe est une compensation psychologique puisque les mécréants (nos ennemis) seront de toutes les façons sévèrement punis par un dieu acquis d'avance à la cause musulmane.
En attendant, les prédicateurs à la petite semaine divisent le monde en deux, entre le bien et le mal, entre les musulmans et les non-musulmans. Gardiens des portes du paradis, la plupart des prédicateurs des CD et autres multimédias de l'obscurantisme distillent de véritables leçons de morale, destinées à imposer au chaland ce qu'il doit penser sur tout, a fortiori sur les thèmes d'actualité. Une véritable offensive au service de la pensée unique et
inique. |
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Réseau. Qui distribue quoi ?
Livres, cassettes audio, CD-Rom et enregistrements vidéos au contenu intégriste sont vendus essentiellement par des vendeurs ambulants qui le font autant par profit que par conviction politique. Il s'agit de faux pélerins qui reviennent d'Arabie Saoudite, les bagages chargés d'outils de propagande ou encore de faux contrebandiers qui traversent régulièrement la frontière algéro-marocaine pour distribuer leur marchandise sur les marchés parallèles ou sur l'esplanade des mosquées. Ils appartiennent souvent à des réseaux islamistes locaux qui contrôlent tout le processus, du financement à la diffusion alors que la production est laissée aux soins de réseaux saoudiens et algériens.
La plupart des productions portent la griffe de maisons de production appartenant à des structures qui ont pignon sur rue, comme la Mouassassat Al Haramaïn Al Khayriya, l'association Alothaymin ou encore l'association Bel Baz. Au niveau des Algériens, la société Zahra, située à Oran et proche du FIS, se fait un plaisir d'inonder le marché marocain de CD dont la principale caractéristique est un amateurisme évident dans la confection et une certaine simplicité dans le discours. |
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