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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Nadia Lamlili

Société. Karian Toma à cœur ouvert

(TelQuel)

Le bidonville des kamikazezs du 16 mai a changé. Il y a de plus de plus de logements sociaux et de policiers mais ce n'est que la face visible de l'iceberg. Les habitants font face à un nouveau danger, la drogue, qui prospère sous le nez des autorités. Une visite à un centre local renseigne sur l'étendue des dégâts.


Falloudja, 16h. Non, nous ne sommes pas en Irak mais à Casablanca, précisément à Karian Toma, le tristement célèbre quartier d'où provenaient les kamikazes du 16 mai ! Des dizaines de baraques du bidonville sont en ruine. Des carcasses de maisons aux murs carrelés
sont encore là pour témoigner de “l'horreur”. Mais qu'est-ce qui est arrivé ici ? Une bombe ? Un tremblement de terre ? Non, un énorme programme de logements sociaux qui s'étend dans la “cité maudite” à coups de bulldozer. Les habitants regardent leur quartier se rétrécir comme une peau de chagrin. Bientôt, plus de Toma? “Vous rêvez ! S'indigne Jawad, un jeune du quartier qui fréquente Dar al mowaten (la Maison du citoyen), la toute jeune institution du ministère du Développement social, située en face de Karian Toma. Même si douar Toma disparaît, il restera encore Douar Rhamna, Douar Sakouila, Zraba et tant d'autres bidonvilles”. Il a raison. La visite de ce tas de ruines peut nourrir des chimères. Mais, lui-même, ne perd-il pas un peu la tête quand il compare ce qui est arrivé à cette partie de son quartier à Jénine ?
Les jeunes de Karian Toma s'emballent ainsi parce qu'il sont désemparés face à ce raz-de-marée urbanistique qui a fait de leur quartier un patchwork où des immeubles flambant neufs jouxtent les baraques en zinc rouillé. Ils rapportent que le promoteur immobilier demande aux habitants du bidonville de payer 100 000 DH pour accéder à un logement en dur. Cette somme représente le tiers, si ce n'est la moitié du prix de l'appartement mis en vente (en fonction de sa superficie). “Comment peuvent-ils demander autant d'argent à des gens qui n'arrivent même pas à se nourrir convenablement”, tempête Younès, 23 ans.

Jawad et lui font partie de cette nouvelle génération de jeunes de Toma qui veulent en découdre avec l'image négative qui colle à leur quartier depuis les attentats. Avec 28 autres, ils ont constitué une ONG qu'ils ont baptisée Ahlam Toma (les rêves de Toma). Lesquels ? Combattre la marginalisation et les regards accusateurs des gens lorsque le nom de leur bidonville est évoqué. “Nous ne circulons pas avec des sabres et des explosifs !”, s'emporte Abderrazak, 20 ans.

Bye bye le jihadisme, bonjour la misère !
Oulad Toma (les enfants de Toma), comme ils se définissent, préparent une pièce théâtrale sur le triste feuilleton du 16 mai. But: réhabiliter leur quartier. L'histoire de cette pièce est simple, à la limite naïve, mais reste à méditer. Elle montre comment un groupe d'islamistes intégristes a été perverti par Satan (tiens !) et a décidé d'aller faire le Jihad. Satan, c'est Zouheir, 19 ans. Il compte porter un masque “diabolique” lors de la projection. Le zaïm de la bande intégriste, c'est Younès, 23 ans. Dans un arabe classique impeccable, il joue une séquence de son rôle où il appelle ses frères “à se révolter contre les impies”. Heureusement, nos kamikazes seront sauvés par un ange ! Ils ne se feront pas exploser comme cela s'est produit dans la réalité ! Le bien l'emportera sur le mal !
Faute de pouvoir combattre la pauvreté dans leur quartier, nos jeunes vendent du rêve. Est-ce efficace ? “L'animation culturelle est la principale piste à emprunter pour sauver Sidi Moumen”, assure Falk Louassi, directeur de Dar al mowaten, à l'écoute des habitants du quartier. Ce centre propose une panoplie de services qui vont du micro-crédit à l'écoute sociale, en passant par l'alphabétisation. Cette expérience est intéressante dans le sens où elle permet d'avoir une idée sur les attentes de la population après le 16 mai. Dire que les problèmes de l'endroit se résument à la montée de l'islamisme est une grossière erreur d'appréciation car “le secteur” a été “bien nettoyé”. “Les méchants islamistes ne sont plus là. Ils ont crevé dans les attentats ou sous la torture”, fait remarquer un jeune. “S'il y a bien un problème à Sidi Moumen, c'est la pauvreté absolue”, affirme Saïda, assistante sociale à Dar al mowaten. Selon les derniers chiffres du recensement 2004, le taux de précarité à Sidi Moumen s'élève à 15%, contre 11% à Sidi Othmane (moyen standing) et 9.5% à Anfa (haut standing).

Entre malades, chômeurs et drogués
Chaque matin, Saïda reçoit 6 à 8 personnes. Les problèmes les plus récurrents touchent la santé, le chômage, les divorces et les disputes familiales dues à la promiscuité. Ce matin-là, c'est Khellouk, un retraité habitant à Douar Rhamna, qui s'est présenté. Il demande une chaise roulante. Sa jambe droite a été mutilée pour cause de diabète. Les béquilles qu'il utilise lui font mal. Saïda va faire actionner son réseau de connaissances pour lui trouver cette chaise. Le cas de Khellouk montre le ravage causé par certaines maladies parmi la population de Sidi Moumen. “Le nombre de personnes diabétiques est impressionnant. De même pour ceux qui ont des maladies oculaires et qui demandent des lunettes”, affirme un acteur associatif. Les trois dispensaires qui existent dans la région sont incapables d'absorber les besoins d'une population qui a doublé en l'espace de 10 ans. De 134 697 habitants en 1994, elle est passée à 289 253 en 2004.

Le chômage des jeunes est une autre gangrène. Quand on sait que l'antenne de l'ANAPEC (Agence Nationale de la Promotion de l'Emploi et des Compétences) la plus proche se trouve à Mohammedia, il y a de quoi se poser des questions, surtout que les jeunes n'ont pas les moyens de se déplacer. 51 diplômés se sont présentés à une formation qualifiante qui sera organisée par la Maison du citoyen. “Les candidats ont accouru dès qu'ils ont entendu parler de ce projet. Je m'attends à des arrivages encore plus importants quand la formation démarrera réellement”, explique Louassi.

Le chômage, comme la pauvreté et la drogue, est une partie du décor à Sidi Moumen. A Karian Toma, les gosses vous renseignent en toute liberté sur les dealers qui prospèrent curieusement sous le nez de la police (un grand poste a été installé juste en face du bidonville). Les “M. Karkoubi”, “M. Maâjoune”, “M. Herbe” et “M. l'kala” sont un secret de polichinelle. Pardon, l'kala? Ce dernier-né de la drogue bon marché vient du verbe “caler” en français. C'est un morceau qui se prépare à partir des feuilles de tabac mélangées avec des cendres. “Pschttt ! Tu montes directement au septième ciel !”, explosent de rire les jeunes. Ce qui est encore plus hallucinant, c'est que ces morceaux se vendent à partir de 50 centimes.

Saïda raconte la descente aux enfers de Rachid, ancien mafieux en Italie, contraint de rentrer au pays pour cause de maladie. Atteint du sida, il a plongé dans la drogue au point que, maintenant, il s'est mis à sniffer le selissioune (la colle).

Les drames sociaux engendrés par la consommation de drogue sont innombrables. Un toxicomane en est arrivé à prostituer sa femme contre de l'argent pour pouvoir acheter sa dose quotidienne. Khadija veut divorcer de son mari parce qu'il la menace de mort. Cette jeune femme habillée en noir a vécu les pires moments de sa vie. Son homme était un des célèbres escrocs de Ben Hmed, une petite localité près de Settat. Il lui faisait subir des sévices sexuels et la trompait dans sa propre maison. Pire, il en a fait sa complice puisqu'il l'obligeait à participer à ses escroqueries. Pourtant, Khadija “ne s'est douté de rien”. “Je ne savais pas ce qu'il faisait”, dit-elle, avant d'éclater en sanglots, sous le regard attendri de son père.

À Sidi Moumen, une nouvelle forme d'extrémisme est en train de se dessiner, encore plus dangereuse que le fanatisme religieux. La création de plusieurs centres socio-éducatifs n'a pas encore apporté le changement souhaité. “La dynamique est là pourtant !”, conviennent les acteurs associatifs. La roue du chômage a failli écraser pas mal de monde sur son passage. Zidane, ancien prisonnier, a menacé d'aller se faire exploser si on ne lui trouvait pas du travail. Pourtant, ses écrits adressés aux autorités témoignent d'une grande lucidité d'esprit. Sidi Moumen se trouve menacé, non pas par une bande d'individus, mais par un esprit malsain qui biaise les efforts fournis par la société civile.

De loin, le bidonville paraît comme pris en sandwich entre les logements sociaux et le poste de police…

 
 
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