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N° 218
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Zakaria Boualem s’inquiète : si les moqaddems veulent hreg eux aussi, qui va rester ?

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem, à son corps défendant, se rend à la commune urbaine pour légaliser un papier. Evidemment, il faudrait être au moins ministre de la guerre sous Saddam pour oser prétendre qu'il s'y rend le coeur léger. Comme tout le monde, il déteste l'administration marocaine. Il lui semble qu'il s'agit d'une abominable machine à blocages divers, un système complexe qui constitue à lui seul une manifestation éclatante du génie collectif de notre peuple. Déjà, le concept de la légalisation lui semble des plus louches. Comment expliquer, en effet, qu'on nous demande sans arrêt de tout légaliser ? Pourquoi un papier fourni par une administration doit-il être légalisé avant d'être fourni à une autre administration ? Y aurait-il de la magouille, des faux qui circulent entre les administrations d'un même pays ? L'administration marocaine se méfie d'elle-même, ce qui est un peu normal, d'ailleurs. Ou alors il s'agit tout simplement de multiplier les occasions de demander aux Zakaria Boualem des timbres de toutes les couleurs… Il y a autre chose qui énerve le Boualem, c'est cette étonnante manie de lui demander régulièrement le prénom de ses ancêtres. Pourquoi a-t-on besoin de savoir si son grand-père s'appelle Lakhdar ou Boumedienne ? Pour l'identifier, répond l'administration. Soit. La carte nationale ne suffit donc pas. Bizzare. Et surtout dommage, puisque cette carte nationale a été précisément conçue pour identifier le citoyen. Lui donner un beau jour un numéro pour être sûr qu'il est bien lui. Zakaria Boualem, à Guercif, a fait faire sa carte à l'âge de dix-sept ans. On a enquêté rigoureusement sur ses origines,
on lui a mesuré la tête, on lui a sali les doigts et on a fini par lui donner le numéro ZG 376299, particulièrement élégant au demeurant. Insuffisant selon nos administratifs, il lui faut régulièrement décliner son arbre généalogique. Nous en concluons qu'il peut exister, selon l'administration marocaine, un autre Zakaria Boualem, avec la même date de naissance et le même numéro de CIN et que pour les distinguer, il faut connaître les prénoms de leurs grand-pères. Question : et si leurs grand-pères respectifs s'appellent pareil ? Comment règle-t-on ce problème ? Toutes ces considérations sont vaines, puisque notre homme, une fois arrivé à la commune urbaine, constate avec désespoir que les fonctionnaires sont en grève. Cette information, à elle seule, le perturbe considérablement. Il fut un temps où le monde se divisait en deux catégories. Il y avait “nous” et “eux”. Eux, c'étaient les fonctionnaires. Ils ne se mettaient jamais en grève, au contraire : ils contrôlaient ceux qui essayaient de le faire. Zakaria Boualem se souvient même que le concept de gréviste, dans l'esprit de l'administration, flottait dans le même champ sémantique que “traître à la patrie”, ou un truc comme ça. Aujourd'hui, les moqaddems font grève, lassés de surveiller leurs compatriotes. Ils sont sous-payés, ce qui est exact si on s'en tient à leur salaire. Zakaria Boualem ne comprend plus rien. Car si eux-mêmes sont mécontents, alors qui est satisfait ? Si les moqaddems veulent hreg eux aussi, qui va rester ? Reste enfin la question : un moqaddem harrag, ça donne quoi, en termes de réinsertion professionnelle en Europe ? Ses compétences seront-elles utiles à l'économie italienne, par exemple ? Sa parfaite maîtrise du certificat de résidence, ses connaissances approfondies en collage de timbres seront-elles sufffisantes ? Non, sans doute. On va lui demander d'apprendre Word ou Excel. D'où l'angoisse, d'où la grève... Elle est donc légitime, sauf que Zakaria Boualem a un papier à légaliser et qu'il a pris une demi- journée de congé pour cette délicate mission. Il lui faut une solution. Il ne met que deux minutes pour découvrir qu'un fonctionnaire en grève, tranquillement installé au café, a délocalisé son activité. Il travaille sérieusement, contrôle les documents à légaliser puis applique le fameux tampon, le tout dans un cadre largement plus agréable que son habituel bureau. Tout en travaillant, il explique à tout le monde qu'il est en grève, parce que l'administration part dans tous les sens, et que tout le monde fait n'importe quoi. En effet...

 
 
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