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Par Chadwane Bensalmia
Danse.
Anania. Danser la vie
Il y a quatre ans, trois chorégraphes marrakchis relèvent un défi : créer une compagnie de danse contemporaine made in Morocco, en recrutant de jeunes profanes aux portes des lycées. Aujourd'hui, profs et élèves entament leur première tournée en Europe. Un autre rêve qui devient réalité.
Mes parents ne me regarderont plus jamais de la même manière. Maintenant, je sais qu'ils me feront confiance, qu'ils croiront en mes choix, Karima, ses vingt ans à peine bouclés, est l'une des plus jeunes interprètes de la compagnie chorégraphique Anania. Il y a deux ans à |
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peine, cette étudiante en géologie ne connaît de la danse contemporaine que le nom. Ses perspectives d'avenir se limitent à réussir sa licence et à décrocher un poste, étatique de préférence. Tous les ans, son père, inspecteur au ministère de l'Education nationale, lui fait une liste de concours à passer. La danse, ce n'est pas un vrai travail lui dit-on. Alors, pour échapper au diktat de sa famille, Karima invente une infinité de prétextes et de faux-fuyants. Elle va même jusqu'à mentir sur la réalité de ses notes de fin d'année pour se rendre non éligible à ces fameux concours, Je racontais que j'avais une mention passable alors que je réussissais toujours avec une mention bien ou très bien. Ce qui est drôle dans l'histoire, c'est que mes notes n'ont commencé à s'améliorer que lorsque j'ai intégré Anania. Mais tout cela est fini désormais. Karima n'aura plus à imaginer d'échappatoires pour fuir le destin d'instit sans vocation qui la guettait. Ce vendredi 24 mars, au Théâtre Meervart d'Amsterdam, sous les applaudissements d'un public charmé, elle a trouvé l'argument infaillible pour défendre son choix. Ici, on la prend au sérieux. Et quoi de plus sérieux dans la carrière d'un artiste qu'une tournée.
Au sein d'Anania, ils sont une demi-douzaine d'interprètes à avoir vécu des histoires similaires. Rachid, Meryem, Ahlam, Fatema Zohra et sa jumelle Hassania, Zakaria et Amal, tous n'auront plus peur qu'on leur rie au nez. Après tout, avant eux, c'est au nez des fondateurs d'Anania qu'on a ri.
Il y a un peu plus de quatre ans, quand Taoufiq Izeddiou, Bouchra Ouizguen et Saïd Aït El Moumen se sont décidés à fonder une compagnie de danse contemporaine made in Morocco, on ne s'est pas gêné pour ironiser sur leur naïveté, les quelques chorégraphes que compte le pays refusaient d'y croire. Ils disaient que c'était un projet condamné à l'avance, qu'il n'y avait pas et qu'il ne pourrait pas y avoir de compagnie de danse contemporaine et de surcroît professionnelle au Maroc, raconte aujourd'hui, toute fière d'avoir prouvé le contraire, Bouchra Ouizguen.
Un projet mobilisateur
Les trois chorégraphes ont donc pris leur bâton de pèlerin et sont partis recruter leurs futurs danseurs, dans des maisons de jeunesse, d'étudiants, aux portes des lycées ou simplement dans la rue. Et première surprise, quelque 400 jeunes profanes ont répondu à leur appel, pour la seule ville de Marrakech. Beaucoup plus que le trio ne l'a espéré et suffisamment pour prouver aux réticents que le projet d'Anania n'était pas une lubie. Nous n'avions pas les moyens de former tout ce monde. Du coup, on s'est dit que comme il n'y avait pas un énorme public pour la danse contemporaine au Maroc, nous allions nous-mêmes le créer et effectivement, les candidats qui n'ont pas été retenus, sont devenus un public assidu, explique Taoufiq Izeddiou.
Les autres, ce sont les Ahlam, Karima, Meryem et compagnie qui ont reçu, ce vendredi 24 mars, les félicitations de la vice-ministre de la Culture et de la Jeunesse néerlandaise, Medy C. Van Der Laan. En les regardant jouer, on sentait qu'ils avaient peur de décevoir. Et puis, il y avait une telle sincérité dans leur jeu, a affirmé celle-ci à la sortie de cette première de Clandestin, rejointe dans son élan par le directeur artistique du World Music Theatre Festival, Robert Van Den Bos. C'est cet homme qui est à l'origine de la tournée d'Anania, lui qui a décidé de donner carte blanche à Taoufiq : Une première discussion d'une dizaine de minutes avec lui m'a suffi pour réaliser qu'il avait un tel potentiel, une telle rage qui ne demandait qu'à être libérée, à exploser. Des pays comme le Maroc regorgent de talents qui ont beaucoup à nous apprendre et à transmettre. Et puis, il est temps que l'Europe réalise qu'il n'y a pas que les Gnaouis au Maroc, crie presque notre homme avant de conclure : Je suis fier d'eux, fier de les avoir choisis.
Finalement, au bout de quatre ans de recherche, de formation, d'ateliers et de démarchages de sponsors, Taoufiq, Bouchra et Saïd auront réussi leur challenge : créer et asseoir la première formation de danse contemporaine marocaine.
Une chorégraphie peaufinée
Depuis deux ans qu'il a créé son spectacle, Clandestin, Taoufiq, perfectionniste, encore et toujours, n'a cessé d'en remodeler le contenu, de le retravailler et de l'enrichir allant jusqu'à greffer d'autres disciplines sur la pure performance de danse contemporaine.
Résultat, Clandestin est devenu un beau mix de danse, de chant, de jeux de scène, de théâtre, d'improvisation, qui raconte la réalité de milliers de jeunes Marocains, la propre réalité de son créateur et celle de ses interprètes : tous clandestins, chez eux et chez les autres. La clandestinité telle que je l'entends, ne s'arrête pas au hrig. On n'est pas clandestin juste parce qu'on émigre dans un pays de manière illégale, précise le chorégraphe mais on est clandestin parce qu'on évolue dans une société qui ne respecte pas la différence de l'autre. C'est ça la clandestinité. Et si on part de ce principe, nous sommes des millions à vivre clandestinement dans notre propre pays comme ailleurs, simplement parce qu'on n'est pas libre d'être soi-même. Ce vendredi 24 mars, au Théâtre Meervart, le message est passé auprès d' un public dont le vécu est totalement à l'opposé de celui des membres de la famille Anania. A Amsterdam, la liberté est un acquis. Pour les jeunes interprètes de Clandestin, c'est en dansant qu'ils ont effleuré le sens du mot liberté. C'est ce soir qu'ils ont fait le premier pas vers la liberté. Il y a encore 4 ans, j'étais complètement désespérée. Mes études étaient une succession d'échecs. Aujourd'hui, grâce à la danse, j'ai un but et je vois le bout du tunnel. J'ai même décidé de rassurer mes parents en reprenant mes études. Si c'est le prix à payer pour continuer à danser, j'y suis prête, avoue, à la fin de la représentation, les yeux pétillants de bonheur, Fatema Zohra, avant de rejoindre ses nouveaux confrères pour le cocktail de l'occasion. Ce soir, ils ont quelque chose à célébrer, la naissance d'une success story. |
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Mini-portrait. Chorégraphe de la providence
Taoufiq Izeddiou est un Marrakchi pure souche, éternellement souriant, plein d'humour et ne se prenant jamais au sérieux. Son diplôme de technicien spécialisé en architecture en poche, ce chorégraphe de la providence avait du mal, il y a une douzaine d'années encore, à se projeter dans l'avenir, toujours à la recherche de sa véritable vocation. Alors, tantôt il se lançait dans une hypothétique carrière footballistique, tantôt il s'imaginait boxeur professionnel pour ensuite s'intéresser au théâtre, avant de se passionner pour la danse contemporaine mais il faudra attendre 2001 pour que sa carrière prenne le bon tournant. Cette année-là, le chorégraphe Bernard Montet le prend sous son aile et lui confie Danse Nord, un solo créé par une véritable légende de la danse moderne, Susan Buirgue. C'est à Taoufiq qu'il reviendra désormais de le transmettre à qui le méritera. Cette technique de transmission est d'usage dans le milieu mais c'est aussi la plus belle reconnaissance qu'on puisse avoir pour le talent d'un danseur. En 2002, avec Bouchra Ouizguen et Saïd Aït El Moumen, deux autres chorégraphes de son Marrakech natal, Taoufiq fonde Anania et chorégraphie leur première performance Fina kenti
. Puis, à trois, ils décident à leur tour de transmettre. Ils mettent alors en place un atelier de danse, Al Moukhtabar, et enchaînent les résidences pour assurer la relève. |
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