Sahara. Un Conseil : l'autonomie attendra
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

Sahara. Un Conseil : l'autonomie attendra

Mohammed VI recevant le
président et le secrétaire
général du CORCAS. (DR)

Le Maroc ne prend pas de risques. La marche vers l'autonomie démarre timidement avec l'installation du Conseil royal consultatif des affaires sahariennes. Déjà décrié parce que entièrement désigné et pas assez représentatif, il devra préparer l'autonomie mais avant, contenir la colère de la rue et comprendre ses doléances.


Finalement, que faut-il retenir de la visite de Mohammed VI au Sahara ? Au-delà de la symbolique politique du périple royal ou de l'ampleur des projets socio-économiques lancés ici et là, Mohammed VI a surtout
installé ce qui ressemble fort aujourd'hui à l'instance suprême du pouvoir local : le Conseil royal consultatif des affaires sahariennes (CORCAS). Le fils a donc ressuscité l'œuvre du père (puisqu'un premier conseil avait été installé par Hassan II en 1981), à cette différence près que sous Mohammed VI, le conseil devra, entre autres, préparer l'autonomie élargie qui devra être accordée au Sahara occidental. L'importance d'un organe pareil ? Il est directement rattaché au roi. C'est donc un médiateur direct entre les populations du Sahara et le monarque. “Le roi répond enfin aux vœux de tous les Sahraouis et court-circuite les réseaux traditionnels qui remontaient l'information vers Rabat , et la déformaient souvent”, analyse un observateur local. Grosso modo, trois missions principales sont assignées à ce conseil : le traitement des doléances des habitants du Sahara, le lancement des consultations “populaires” concernant la proposition d'autonomie marocaine et le travail sur le retour d'encore plus de réfugiés de Tindouf. Comme son nom l'indique, c'est un organe consultatif qui formule des recommandations et assure une mission de conseil auprès du roi.

Ce samedi 18 mars, Mohammed VI a donc fait au moins 141 heureux (membres du conseil) et à leur tête, Khali Hanna Ould Er-Rachid, nommé président dudit conseil. Pendant 25 ans, le politicien sahraoui n'a eu cesse de se présenter comme le Sahraoui unioniste en chef, seul capable de fédérer et de gérer un éventuel gouvernement local. Au sein du CORCAS, il sera épaulé par Maa El Aïnaïne Ben Khelli Henna, nommé secrétaire général. Gynécologue respecté au Sahara, il était jusque-là gouverneur de Larache où il s'est illustré l'été dernier par une spectaculaire chasse au kif (40.000 hectares brûlés) qu'il a supervisée en personne. Réputé “homme de terrain et de poigne”, il est appelé à faire ses preuves sur sa région de prédilection.

Mécontents
Surprise cependant, la désignation des membres du conseil royal a aussi fait plusieurs déçus. Selon plusieurs sources au Sahara, “le mécontentement serait même général”. A visage découvert, beaucoup (même parmi les unionistes) montent aujourd'hui au créneau pour fustiger le caractère non démocratique du conseil (tous ses membres sont désignés), sa non représentativité, etc. Quelques jours seulement après son installation, le conseil a même déjà eu son premier surnom : le conseil des familles (en effet, plusieurs membres des mêmes grandes familles du Sahara y siègent). Certaines désignations y sont même fortement contestées. “Certains de ceux qui ont été désignés ont déjà servi d'interface avec le pouvoir central. Des années durant, ils ont déformé les réalités et ont chanté laâm zin (tout va bien). Ils sont à l'origine de plusieurs de nos problèmes”, proteste un représentant des Aït Lahcen à Tan Tan.

“Quoiqu'il fasse, l'Etat n'arrivera jamais à plaire à tout le monde, reconnaît un élu à Laâyoune. Ceci dit, il aurait au moins sauvé les formes en organisant des élections, même partielles des membres du conseil”. Problème, les officiels n'avaient ni le temps ni la volonté politique de le faire. Tout a été géré dans la précipitation par une cellule de travail au niveau du cabinet royal. Sur la base de propositions des gouverneurs au Sahara, de proches collaborateurs de Mohammed VI ont étudié les CV qui leur étaient soumis et ont essayé de dresser une liste plus ou moins représentative.

“En organisant des élections, l'Etat aurait laissé les Sahraouis se chamailler entre eux au lieu d'être l'objet de toutes les critiques à présent”, affirme Lhoucine Boutssoufra, parlementaire à Tan Tan. Sauf qu'à ce stade, l'Etat ne veut pas prendre de risques. En désignant la totalité des membres, il préserve des équilibres difficiles mais nécessaires dans une zone sensible, à la veille d'un tournant décisif dans la gestion du dossier. “Il parie, selon un observateur local, sur une responsabilisation des élites désignées au conseil et attend qu'elles fassent leurs preuves sur le terrain”.

Premières épreuves
D'ailleurs, l'attente n'a pas duré longtemps. Dans la nuit de dimanche à lundi, des affrontements entre indépendantistes et forces de l'ordre éclatent à Smara. La célébration de la sortie de prison d'un détenu indépendantiste tourne vite à la manif. L'intervention des forces de l'ordre est brutale. Comme à chaque fois, des maisons sont saccagées, des policiers blessés et plusieurs manifestants sont arrêtés. Nouveauté cependant, le président du conseil se rend en personne à Smara. Il se réunit avec les familles et leur tient un discours qui en a étonné plus d'un. En substance, Khali Hanna aurait dit : “Il faut que les élus fassent leur travail d'écoute et de traitement des doléances des populations pour éviter ce genre d'interventions. Que ceux qui sont avec nous se manifestent. C'est le moment de choisir son camp. Je représente l'Etat de droit et jamais je n'encouragerai l'anarchie”.

Dans la soirée, le président du conseil a obtenu la libération de tous les manifestants arrêtés et Smara a retrouvé son calme peu avant minuit. Khali Hanna aurait-il changé ? “C'est possible, affirme anonymement ce membre du conseil. C'est un politicien qui sait s'adapter aux exigences de chaque étape. De toute façon, son intervention à Smara a marqué les esprits. Le conseil gagnera beaucoup à jouer au médiateur et contenir la colère de la rue, au lieu de laisser libre champ aux indépendantistes”. Prochaine épreuve pour le conseil, la désignation de son bureau central. Les 141 membres se réunissent mardi 4 avril pour élire neuf personnes qui siègeront aux côtés du président et du secrétaire général. “J'ai peur que le conseil ne perpétue les traditions des corps élus. Des traditions d'opposition, de fixation sur les personnes plutôt que sur les objectifs. Sauront-ils faire la différence entre la gestion d'une commune et les objectifs d'un conseil pareil ?”, se demande un membre du même conseil. Wait and see …

En attendant, le Maroc change de stratégie et prend son temps. Selon ce haut responsable, “nous ne sommes pas tenus de présenter une proposition d'autonomie en avril à l'ONU”. Il n'a pas tort. En avril, c'est le secrétaire général qui devra se prononcer sur le prolongement ou pas de la mission des Nations unies au Sahara. Pourquoi toute cette effervescence autour de cette date alors ? Mystère. Le Polisario ne risque-t-il pas de passer à l'offensive et gêner le Maroc ? “Et alors, répond le haut responsable. Au meilleur des cas, ils crieront à un référendum impossible à tenir”. Résultat des courses : statu quo avec un léger avantage pour le Maroc.



Khali Hanna Ould Er-Rachid. Monsieur le président

Khali Hanna Ould Er-Rachid revient par la grande porte. Depuis 1985, quand Hassan II l'avait nommé secrétaire d'Etat aux Affaires sahariennes, l'homme a patiemment attendu son heure et s'est contenté d'un gentil poste à la tête de la commune de Laâyoune, en plus de ses diverses activités commerciales et industrielles. Membre de la tribu la plus influente du Sahara (Rguibat), il ne s'est jamais fait d'illusions. Il continuait à se faire appeler “Monsieur le Ministre” et à gérer d'une main de fer, avec son frère Hamdi, les affaires de la plus grande ville du Sahara, non sans accrochages cependant. Décrié pour son arrogance, son enrichissement tapageur et ses calculs électoraux, c'est un personnage qui ne fait pas l'unanimité au Sahara. Pire, il incarne aux yeux de beaucoup, à tort ou à raison, l'image du Sahraoui qui a bien négocié son ralliement au Maroc (pour ses propres intérêts uniquement). Ceci dit, dans la précipitation qui a marqué l'installation du conseil, son CV s'est imposé aux collaborateurs du roi. Un choix de facilité, presque. Habile négociateur, expérience certaine, influence tribale et courage politicien, il avait le minimum requis. “Monsieur le ministre” a donc été nommé président... du CORCAS, en attendant des jours meilleurs…

 
 
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