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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Nadia Lamlili

Congrès. Dans une zerda populaire

La grand-messe
des Harakis réunis. (DR)

Après une fusion historique, le Mouvement populaire est devenu le premier parti politique au Maroc. Le trio Aherdane-Laenser-Fadili trône à la tête d'une grosse machine qui pèse près de 6000 élus communaux. Radioscopie d'un parti uni par le consensus… le temps d'un congrès.


Quand la tribu des harakis se réunit, la fête est assurée. Youyous, festins et coups de gueule ont ponctué le congrès de la fusion des trois composantes de la famille populaire (Mouvement populaire, Mouvement national populaire et Union démocratique). Il ne manquait
plus que les danseurs d'Ahouache et la fantasia, comme l'a réclamé Mahjoubi Aherdane lui-même, pour faire de ce meeting une “zerda” inoubliable. Mais qu'importe. Les harakis ont réussi l'essentiel : une fusion historique qui fait d'eux la première force politique du Maroc. Le Mouvement populaire (MP), c'est le nom du nouveau parti, représente en effet 27% de l'échiquier parlementaire. Sur les 595 députés et conseillers du Parlement, le MP en a 160, bien devant l'Istiqlal, 106, et l'USFP qui arrive à peine à 69. Sa suprématie est incontestable. Au niveau communal, il compte 6 000 élus. Le congrès est là pour célébrer le chiffre.

Le show médiatique du trio gagnant
Dans les statuts, adoptés en plénière pour la première fois dans l'histoire des harakis, Laenser est désigné secrétaire général (SG) avec des pouvoirs qui font de lui le véritable homme d'appareil. C'est lui qui a désigné son dauphin, Mohamed Fadili, ex-chef de l'UD qui est maintenant le vice-secrétaire général. Mahjoubi Aherdane est le président du parti mais ses pouvoirs sont limités. Selon les statuts, “il veille à l'unité du mouvement et applique ses programmes en collaboration avec le secrétaire général”. Aherdane a hérité ainsi d'un “placard doré” ce qui n'a pas manqué d'offusquer son entourage. Un congressiste dénonce l'isolement du président et menace de se retirer. Aherdane sursaute. Il intervient pour tirer les oreilles du récalcitrant. “Taisez-vous ! J'ai passé toute ma vie dans cette sale ratatouille avec vous.Vous voulez qu'on devienne la risée de tout le monde ?”, s'enflamme-t-il. Du coup, comme par magie, la salle se tait. Plus de colères, plus de protestations.

Evidemment, cette répartition déséquilibrée des pouvoirs n'a pas échappé à un vieux routier de la politique comme Aherdane. “Nous l'avons choisi en tant que symbole. Et il en est conscient”, précise Mohamed Fadili. A voir comment le trio dirigeant a été plébiscité et ovationné, le congrès offrait l'image d'un show médiatique, organisé pour les simples besoins des caméras. Et le discours sur le rajeunissement de la classe politique ? “Il a ses limites”, lance un ex-parlementaire du MNP. Désigner un président autre qu'Aherdane équivaudrait, selon Khella Saïdi, ex-membre de la Chambre des conseillers, à “placer un calife à la place du calife”. Du calme ! Dans cette affaire de présidence, il n'y a eu ni Iznogoud ni coups bas. Personne ne s'est présenté face à l'Amghar. Même ses anciens détracteurs, qui l'ont quitté pour aller créer l'UD, ne cherchent plus qu'à lui faire plaisir, surtout après l'éviction de leur ancien chef Bouazza Ikken.

Un pot-au-feu électoral
C'est dans des circonstances pareilles que l'on mesure l'importance du culte de la personne. Le MP ne s'en cache pas d'ailleurs. Il fait du consensus un motif de fierté et d'union. A tous les étages de cette formation politique, le consensus est présent. Le trio dirigeant a été désigné de cette façon. De même pour les listes provinciales qui ont servi à la constitution du conseil national (600 membres). “Nous avons opté pour la procédure la plus démocratique, en l'occurrence des élections à la base”, se targue un Saïd Ameskane fringant et sûr de lui. Ben voyons… Selon plusieurs témoignages, beaucoup de provinces n'ont recouru ni aux urnes ni au vote. Le terme “élection” a-t-il été si galvaudé que des politiciens en ont oublié la signification exacte ? En réalité, le choix des membres du Conseil national s'est effectué dans un curieux mélange des genres dont seuls les membres du MP connaissent le secret. A la base, les provinces ont fourni des listes composées essentiellement “de notables et d'élus”. “Nous avons choisi des gens bien”, rapporte un originaire d'Azilal. Notez-le ! il s'agit de “choix” et non d'“élection”. Les harakis d'Ifrane soutiennent, pour leur part, qu'ils ont réellement élu leurs 8 représentants au Conseil national. Il en ressort que le recours à l'élection n'était pas systématique. Pour bien des régions, cette élection n'était ni plus ni moins qu'une opération de “tri” de personnes. L'on comprend mieux pourquoi le MP demande le rétablissement du mode de scrutin majoritaire. “Ce mode s'approche le plus de la nature des Marocains”, résume l'un d'entre eux.

La nature des Marocains exige-t-elle que les dirigeants aient aussi des pouvoirs de cooptation ? Ces derniers peuvent désigner jusqu'à 10% des membres des instances décisionnelles. Un pouvoir qui gagnera en importance au moment de la constitution du comité central (plus de 300 membres) et du bureau politique (35 membres). Vu les convoitises que suscitent ces deux organes, le consensus haraki est en danger. D'où la “sage décision” d'en reporter la constitution à une date ultérieure. Un proche de Laenser ne manque pas de signaler que le congrès se serait mal passé s'il n'avait pas coïncidé avec le déplacement royal au Sahara. Le meeting a dû être écourté parce qu'une grande partie des congressistes a été convoquée à Laâyoune. Et tant mieux ! Les organisateurs ont mis le turbo pour faire valider les documents du congrès, ce qui a dilué bien des résistances. Malgré cela, il y en a eu. Le ministre Saïd Oulbacha a failli en venir aux mains pour régler son compte à un jeune d'Al Hoceima, qui l'avait traité de “ministre parachuté”. Oulbacha a lâché un gros mot avant de tourner les talons, écumant de rage.

Papotage et maquillage
Le congrès a offert un panorama de scènes cocasses. Des congressistes enturbannés ont raillé discrètement les femmes, habillées en tailleurs et escarpins. Eh oui, le Mouvement populaire a aussi ses super-nanas! Mais celles-ci ont circulé en bande fermée. Raison : dans certains cercles du MP, la femme n'est pas toujours la bienvenue. Jugez plutôt. Un congressiste n'a pas apprécié le quota de 15% accordé à la gent féminine dans les instances du parti. “Je ne comprends pas pourquoi on accorde autant d'importance à ces dames. Je ne les vois qu'à la télévision, maquillées et absorbées par le papotage”, lâche-t-il. Malheur lui est arrivé. Une femme voilée a pris la parole pour laver l'honneur de ses consoeurs “moutabarijates”. “Oui, nous sommes des femmes. Et nous sommes fières de l'être”, vocifère-t-elle en lançant un regard fielleux “au barbare”.

La sottise de ce haraki n'est heureusement qu'un incident isolé. Car la question féminine a cristallisé l'attention mais dans le bon sens. Beaucoup de participants ont demandé l'augmentation du quota féminin. Pourquoi pas 20% à l'instar de l'USFP et d'autres partis ? “Tout simplement parce que nous n'avons pas assez de profils féminins au niveau des provinces”, répond Laenser, réaliste.

Le MP a grandi. Il connaît ses limites mais aussi ses points forts. Le mouvement est maintenant ouvert à toutes les alliances, y compris avec le PJD avec qui il dit partager “le référentiel religieux”. Il ne faut pas chercher de logique dans cette éventualité de rapprochement. La loi du nombre est la seule constante dans le paysage politique marocain.



Souvenirs. Papy Mahjoubi

À 93 ans, Mahjoubi Aherdane peut se vanter d'être le plus ancien chef d'un parti politique dans le monde. Malgré son âge, il a encore toute sa tête et il n'arrête pas de bouger. Flanqué d'un garde de corps, il franchit une foule déchaînée. Bénissant celui-ci, sermonnant celui-là, l'Amghar (c'est son surnom) jouit d'un pouvoir incommensurable. Il tend son épaule ou sa main le plus naturellement du monde pour qu'on les embrasse. S'il y a un zaïm dans le lignage haraki, c'est bien lui. Partout où il passe, on l'applaudit et on écoute religieusement son discours comme on écouterait un grand-père. Le passage de Laenser ne rencontre pas autant de fougue, mais ce dernier ne semble pas s'en inquiéter. Son poste actuel de secrétaire général du plus grand parti politique du Maroc facilitera la réalisation de ses ambitions politiques et sa probable candidature à la Primature. Maculé de blanc comme un prince d'Ahidous, Aherdane récupère son Mouvement populaire qu'il a fondé en 1957. Il n'a que des souvenirs en tête…

 
 
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