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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Sekkouri Alaoui

Procès symbolique.
Dilapidation des fonds publics. L’Etat marocain (encore) coupable !


De gauche à droite :
Abdelilah Benabdeslam,
Mohamed Bensaïd Aït Idder,
Abderrahim Jamaï,
Fettouma Tawfik et
Fouad Abdelmoumni (AIC PRESS)

L'Etat marocain est à nouveau jugé coupable lors d'un procès symbolique. Cette fois-ci, il est accusé d'être le principal responsable des dilapidations de biens publics dans ce pays. Un jugement sans conséquences, mais c'est le geste qui compte.


Il y a du monde ce samedi 25 février au Complexe culturel et social des avocats à Rabat. Et pour cause, les dilapidateurs de biens publics y sont assignés en justice. Quelques mois après le procès symbolique intenté contre les responsables des exactions des années de plomb organisé par l'AMDH et le Forum vérité et justice, c'est au tour des
“corrompus” de se retrouver au banc des accusés. Toujours pour le symbole bien sûr ! “Le but étant d'attirer l'attention de la société civile et des responsables politiques afin qu'ils s'impliquent dans notre combat”, souligne Mohamed Meskaoui, secrétaire général de l'Instance nationale de défense des biens publics, ajoutant sur un ton alarmiste que “les Marocains sont fatigués de se réveiller tous les matins depuis maintenant cinquante ans dans un pays continuellement pointé du doigt par les rapports internationaux”. Après avoir largement galéré pour trouver leur fausse salle d'audience et s'être accrochés avec les autorités rbaties qui ne leur ont pas permis de coller d'affiches pour divulguer l'événement, les organisateurs peuvent enfin souffler : le procès auquel ils ont tant aspiré a enfin lieu.

Jeu de rôles
Et c'est du haut de l'estrade d’où il domine l'assistance qu'Abderrahim Jamaï, qui a troqué sa robe d'avocat pour celle de juge, annonce le début de l'audience au nom… du droit et de la justice. Sa Majesté, au nom duquel sont habituellement rendus les jugements, n'a pas droit de cité. Sa présence se limitera donc à son seul portrait accroché en fond de salle. Jamaï est assisté, entre autres, par un Mohamed Bensaïd Aït Idder, toujours souriant et en pleine forme et dont la seule présence a ravi le public et par l'élégant Fouad Abdelmoumni, le gestionnaire résistant. Le rôle du procureur général, quant à lui, a été confié à maître Mohamed Tarek Sbaï. Et c'est Khalid Soufiani, aidé par trois confrères qui assumera le rôle d'avocat principal de l'accusation. Le moins que l'on puisse dire c'est que très souvent lors des interventions de ce dernier, on se serait totalement cru dans un meeting électoral tant on avait l'impression qu'il essayait plus d'enflammer le public présent que de convaincre monsieur le juge. L'enjeu symbolique et le verdict connu d'avance y étaient probablement pour quelque chose. Quant à la défense, elle est encore une fois représentée par le très populaire président du Forum vérité et Justice, Mohamed Sebbar qui, semble-t-il, n'est pas venu pour faire de la figuration comme lors du premier procès. D'ailleurs, il sera largement plébiscité non seulement par le public (et également les victimes) mais aussi par l'accusation qui avouera publiquement : “Les accusés ont la chance d'avoir de leur côté l'un des plus brillants avocats de ce pays. Espérons que dans le futur, si vrai procès il y'a, on ne le trouvera pas en face de nous”. L'avenir nous le dira.

Haro sur l'Etat marocain
Ceux qui s'attendaient à assister au procès de hauts responsables marocains impliqués dans des affaires de dilapidation devaient forcément être déçus. Quelques jours auparavant, la presse rapportait que les banquiers Moulay Zine Zahidi et Abdellatif Laraki ainsi que le colonel Hilali faisaient partie des personnes qui seraient jugées. Des convocations leur auraient même été envoyées, disait-on. Cela a en tout cas permis de drainer du public, ce jour- là mais une fois sur place, tout le monde s'est rendu compte que le procès était (vraiment) symbolique et les accusés plutôt anonymes. L'Instance nationale de défense des biens publics qui se portait partie civile, accusait en vrac “l'Etat marocain et ses institutions”, à savoir le premier ministre comme représentant de l'Etat marocain (à la place du roi, bienséance oblige), le ministre de la Justice à qui on reproche l'absence d'indépendance de notre justice, celui des Finances à qui incombe le manque d'enquêtes en matière de dilapidation de biens publics et enfin celui de l'Intérieur en tant que responsable des institutions les plus visées notamment les préfectures, communes et wilayas.

Des témoins à charge
Sur quoi reposait alors l'accusation ? Des témoignages tout d'abord ! Emanant pour la plupart de citoyens comme vous et moi venus dénoncer les abus qu'ils rencontrent dans leur “patelin”. C'est le cas de cet originaire de Oulmès qui, après avoir dénoncé le squattage de 85% de sa région par trois grandes familles de notables, a tenu à brosser à l'assistance un portrait stupéfiant d'un ancien président de commune “qui a aujourd'hui en sa possession quatre immeubles et une villa à Oulmès, une à Tiflet et une autre à Rabat, un hôtel à Azrou, deux téléboutiques, plus de 600 têtes de bétail… je vous laisse deviner comment il y est arrivé” lance-t-il à une assistance dégoûtée. Des représentants d'associations sont également invités à témoigner. C'est le cas, entre autres, des victimes d'Annajat et des diplômés chômeurs venus en force même si certains d'entre eux n'ont aucun rapport avec le procès en question. A ce sujet, Sebbar exposera à la Cour son étonnement : “Monsieur le président, je ne comprends vraiment pas quelles relations ont certains témoins avec le sujet du jour”. Quant aux victimes, si peu nombreuses soient-elles, leurs interventions, émouvantes pour certaines, ont apporté un plus à l'accusation. C'est le cas de cet ancien caïd de Fès qui a été viré pour avoir publié un livre dont l'héroïne n'est autre qu'une administration corrompue et aux ordres. Enfin deux spécialistes, Najib Akesby (Transparency Maroc) et Mehdi Lahlou, ont clôturé la série des témoignages avec la précision et l'objectivité qui manquaient jusque-là.

Après délibération, le verdict est tombé : l'Etat marocain est le responsable principal des exactions en matière de dilapidation de biens publics. Il est condamné non seulement à verser le dirham symbolique à la partie civile mais surtout à veiller à la mise en place d'une instance indépendante pour la vérité et la restitution des biens spoliés. Les sommes récupérées devraient, selon le jugement, “être allouées à un fonds spécial qui financerait la lutte contre le chômage, la construction d'écoles et d'hôpitaux et la mise à niveau de toutes ces régions tellement délaissées depuis maintenant cinquante ans d'indépendance”. Le message est passé.

 
 
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