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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Bart Schut

États-Unis. Les artistes contre Bush

(AFP)

Hollywood s'est enfin réveillée. Fahrenheit 9/11, le docu-fiction de Michael Moore, n'est plus une exception. Plusieurs films à gros budgets, Syriana, Jarhead et Munich, critiquent la vision de Washington sur le Moyen Orient. Quoique inachevée, la guerre en Irak suscite déjà la réaction des artistes.


“Everything is connected” (tout est lié) est le slogan du film Syriana, écrit et réalisé par Stephen Gaghan, et tourné en partie au Maroc. Le slogan est bien choisi car dans cette histoire de conspiration politique, la guerre américaine contre le terrorisme semble être complètement
subordonnée aux intérêts de l'industrie pétrolière et des cabinets d'avocats qui les représentent. L'agent de la CIA Bob Barnes (interprété par George Clooney) est envoyé à Beyrouth pour assassiner l'héritier du trône d'un état fictif du Golfe, non pas parce que le prince a des liens avec des terroristes, mais plutôt parce qu'il a vendu des concessions de gisements pétroliers aux Chinois.

Clooney, Spielberg… coup sur coup
Les choses vont se compliquer pour l'agent Barnes. Il sera kidnappé, torturé puis presque tué et, ironie du sort, c'est le Hezbollah qui va le sauver. Les déboires de l'Américain ne s'arrêteront pas là puisque ses propres maîtres à Langley vont le trahir : ils réussiront à tuer le prince héritier tout en attribuant le meurtre à des militants islamistes. Même le missile utilisé par des terroristes pour détruire un pétrolier américain accosté dans le port de l'émirat fictif est indirectement fourni par la CIA. Le message de Syriana est clair: la guerre de Bush contre le terrorisme est en fait une bataille pour le pétrole et les intérêts économiques. Basé sur le livre See No Evil de l'ex-agent de la CIA Bob Baehr (la similitude avec le nom du personnage campé par George Clooney est loin d'être fortuite) ce film est un pamphlet contre le cynisme et l'hypocrisie politiques. Bien qu'il soit complexe et parfois difficile à comprendre, Syriana a tout de même emporté l'adhésion autant des critiques que des spectateurs aux USA, décrochant même un oscar pour l'interprétation de Clooney. Un succès pour la Warner Bros, productrice du film, et une manière pour les grands studios hollywoodiens de dire au chef de la Maison Blanche : vous avez assez tiré profit du 11 septembre, le temps de la critique saine est arrivé.

Le film Jarhead (Tête de cruche) de Sam Mendes est un deuxième exemple de ce changement d'attitude. Produit par un autre méga-studio, Universal, il relate l'histoire du marine Anthony Swofford et s'inspire de sa nouvelle autobiographique. Avec un réalisme cru et bourré d'humour, Jarhead révèle un côté insoupçonné de la vie des soldats américains à la veille de la 1ère guerre du Golfe : le vide au quotidien, l'oisiveté sous le soleil infernal, la lente déshumanisation devant les sables éternels. Dans le désert séparant le Koweït de l'Irak, Swofford et ses collègues tuent l'ennui à cous d'alcool, de masturbation et d'agressions réciproques, malades de jalousie à l'idée d'être trompés par leurs petites amies laissées au pays. Quand l'opération “Tempête du désert” commence, la seule angoisse des jeunes marines est de rater l'action et de ne pas avoir leur part de combat, d'ennemis tués.

Tout comme Syriana, Jarhead ne fait pas explicitement référence au conflit actuel en Irak mais il est clairement critique sur la manière dont la guerre du Golfe de 1991 a été conduite et sur ses implications pour le Moyen-Orient. De jeunes Américains sont envoyés dans des contrées lointaines pour tuer des “sandniggers” (nègres du désert) et des “towelheads” (têtes à serviettes), pour des raisons qu'ils ne saisissent pas et auxquelles ils ne sont même pas censés penser, tel semble être le message de Jarhead. Dans le film pourtant, le commandant du bataillon de Swofford ne manque pas de tirer les choses au clair : “Messieurs, je vous parle de pétrole, beaucoup de pétrole !”, déclame-t-il devant ses hommes ce qui fait dire à un Swofford, amer, dans son livre : “Aucune des récompenses de la victoire ne sera mienne car il n'y a de récompense ni sur le champ de bataille, ni pour les hommes qui se sont battus. Les récompenses vont à Washington, Riyad, Houston et Manhattan, au sud de la 125ème rue”.

Steven Spielberg dans son dernier opus, Munich, semble adopter la même approche que celle de Jarhead, évoquer sans les nommer les troubles politiques actuels. Ainsi, Munich met-il en scène la campagne vengeresse du Mossad contre les Palestiniens qui ont, lors des jeux olympiques de 1972, assassiné onze athlètes israéliens dans la capitale bavaroise. Dans l'esprit de Spielberg, ce film est-il une métaphore de la guerre contre le terrorisme ? En tout cas, tout comme Bush, le Mossad après 1972 ne pense qu'à faire punir les auteurs de l'attentat, sans s'attarder sur le contexte ou les motivations de tels actes. Dans Munich, Avner, le leader des tueurs du Mossad, finit par se demander “Qu'avons-nous accompli ? Tous les hommes que nous avons éliminés ont été remplacés par d'autres”. Une réalité trop souvent ignorée par la rhétorique martiale de l'administration américaine.

Du Vietnam à l'Irak, la réaction s'accélère
Beaucoup ne s'attendaient pas à autant d'objectivité à l'égard du contre-terrorisme de la part d'un réalisateur juif. En fait, Spielberg a été sévèrement critiqué par les fils de sa communauté justement pour son “excès d'objectivité” et même pour sa ligne “anti-israélienne”. L'industrie hollywoodienne a toujours été fascinée par les conflits armés et les intrigues politiques. Si pendant la 2ème guerre mondiale, Hollywood s'est joint sans conditions à la cause des alliés, le traumatisme du Vietnam a été une véritable rupture pour les grands studios. Il a donné naissance à un nouveau genre de cinéma : le film anti-guerre. L'image du conflit sanglant a été forgée par des classiques comme Apocalypse Now, de Francis Coppola, Platoon, d'Oliver Stone, Full Metal Jacket de Stanley Kubrick… Ces longs métrages ont, les premiers, montré les horreurs de la guerre et ses terribles conséquences autant pour les GI's que pour les civils vietnamiens.

À la différence de la vague actuelle de films traitant de la lutte anti-terroriste, ces classiques ont été réalisés après la fin de la guerre du Vietnam. Syriana, Jarhead et Munich, en revanche, sont au box-office alors que le conflit fait encore rage en Irak. De plus, un autre film consacré cette fois-ci à la situation irakienne actuelle est en tournage cette année… à Ouarzazate ! Home of the Brave, signé par le réalisateur Irvin Winkler, raconte le parcours de trois vétérans américains qui s'acharnent à retrouver une vie normale après avoir fait l'expérience de la “libération de l'Irak”. Ce thème, le héros de Jarhead le visite aussi. De retour aux USA, quand Swofford et ses amis soldats sont célébrés par la foule en liesse, un vieux vétéran du Vietnam monte dans leur bus et les félicite pour leur “victoire propre”. Puis il leur demande tristement la permission de rester avec eux car lui n'a jamais eu droit à la parade ni aux vivats de la foule. A Hollywood comme à Washington, le spectre du Vietnam plane encore aujourd'hui. Comme dans le slogan de Syriana : Tout est lié.



Le rap aussi. Live from Iraq

La guerre en Irak n'inspire pas que les cinéastes. Un artiste américain a réalisé un album de rap complètement dédié au sujet. Qu'est-ce qui distingue Live from Iraq d'autres oeuvres? L'identité de son auteur, déjà. Neil Saunders, ou plutôt le sergent Saunders, décrit, rythme à l'appui, son propre périple militaire à Bagdad.
Envoyé en Irak en mars 2004, au sein du 12ème régiment de cavalerie, son convoi tombe entre Koweït-city et Bagdad, dans un guet-apens tendu par des insurgés. Le jeune sergent (27 ans) prend alors la décision de s'exprimer. “Quand vous voyez, près de vous, quelqu'un se prendre une balle, cela vous change… Après cette première embuscade, j'ai su que même si tout mon argent devait y passer, je raconterais cette expérience”.
Il se fait donc envoyer le matériel d'enregistrement directement des Etats-Unis et construit lui-même, dans ses quartiers, un studio en contreplaqué. Pour insonoriser les lieux et éviter de rendre fous ses collègues soldats, il utilise de simples matelas. Live from Iraq s'est déjà vendu à plus de 10 000 exemplaires aux USA. C'est une oeuvre dure et non censurée, un témoignage sans complaisance sur les atrocités de la guerre, celui d'un homme de terrain, d'un soldat.

 
 
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