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N° 219
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

ZB le sait, maintenant : le “statut”, c’est le qarqoubi des riches, une drogue dure !

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



De façon surprenante, notre homme, l’infatigable Zakaria Boualem, s’est rendu à la réunion du syndic de son immeuble. D’ordinaire, il veille scrupuleusement à éviter ce genre de manifestations, pour des raisons de morale personnelle. ça l’énerve, et en plus, il s’en fout complètement.
Il paie avec plus ou moins de régularité ses cotisations et espère en retour que l’ascenseur fonctionne ; il n’emmerde personne et espère en retour qu’on ne l’emmerde pas. Mais aujourd’hui, il s’est trouvé nez à nez avec un comité constitué par l’ensemble de ses voisins qui se rendaient à la réunion chez l’un d’entre eux et il les a suivis. Une fois sur place, Zakaria Boualem découvre que la réunion des voisins est en fait une compétition. Comme il y a des compétitions de fléchettes ou de dames, il existe des compétitions de statut. Chaque intervention vise un unique objectif : montrer qu’on est plus important que les autres. On ne cherche pas de solution, on montre qui on est. Le statut est aux beaux quartiers ce que le qarqoubi est à ses homologues populaires : une drogue dure.
Le président du syndic lit à voix haute le bilan de son action. On dirait qu’il commente le budget d’une multinationale en pleine absorption d’un concurrent. Il est fier comme un paon. “Nous avons assaini de façon durable les soubassements de l’édifice, avec des vues prospectives parfaitement inscrites dans une logique de longue durée”. L’homme, en fait, vient d’expliquer qu’il a donné 100 dirhams au gardien pour nettoyer la cave. Il continue sur la même gamme, avec
des mots trop gros pour sa bouche. Ils ont du mal à sortir, d’ailleurs : “L’effort de maintenance sur les installations électriques doit respecter une exigence de qualité qui est incompatible avec l’aspect informel des intervenants”. Traduction : il faut appeler la Lydec. Malgré l’aspect antipathique de son discours pompeux, Zakaria Boualem ne peut s’empêcher d’admirer cet homme. Il lui semble magnifique qu’il existe encore des gens qui acceptent d’occuper une fonction aussi ingrate. Zakaria Boaulem ne le critiquera jamais. Il lui est au contraire très reconnaissant d’avoir choisi comme passe-temps une activité aussi pénible… Si, en retour, il a envie de se faire mousser avec un titre de “président du syndic”, si ça lui donne confiance en lui et si ça lui permet de rajouter une ligne sur sa carte de visite, eh bien, miziane ! Ma fiha bass, pas de problème ! Mais cette haute fonction attire des jaloux. La contre-attaque arrive donc d’un voisin à l’ego surdimensionné. Il prend la parole pour expliquer le caractère injuste de la cotisation. Son argument ? Il habite au rez- de-chaussée, donc il ne voit pas pourquoi il devrait payer l’ascenseur. Il est fier de sa trouvaille, d’autant qu’elle déclenche une contre-attaque d’un autre f’haymi qui, lui, habite au premier mais qui explique qu’il utilise moins l’ascenseur que ceux du cinquième. Nullement démonté, le président réplique qu’il utilise l’ascenseur pour monter sur la terrasse étendre son linge. En dix minutes, le chaos s’installe. Un match d’ego et de statut de très haut niveau. Extraits d’interventions :
- Il faut mettre un stop dans le parking sinon les gens risquent de se percuter !
- Impossible, c’est du ressort du ministère de l’Equipement.
- Je connais très bien le directeur régional, je peux m’en occuper.
- Au fait, pourquoi a-t-on pris dans la caisse pour payer le gardien de la rue ?
- Pour des raisons de sécurité.
- Non, c’est parce que vous avez deux voitures et vous utilisez l’argent de la caisse pour le gardiennage de votre véhicule dans la rue.
- Mais vous aussi, vous avez deux voitures !
- Oui, mais vous, vous avez une bâche : c’est le gardien de la rue qui la place tous les soirs et vous le payez avec notre argent. C’est de l’abus de bien sociaux !
- Normal que j’aie une bâche, c’est une béhème.
Zakaria Boualem sort son téléphone de sa poche. Il répond à un coup de fil imaginaire. “Allo, attendez je sors pour vous parler tranquillement”. Il s’excuse auprès de ses voisins : “Je reviens tout de suite, j’ai une communication importante”. Puis il fuit lâchement chez lui, allume la télé et s’affale devant la Champions League en se demandant si les gens ne sont pas devenus fous.

 
 
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