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N° 220
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Résistance. Cinéma Social Club

Sur le tournage des Luttes
des ouvrières du textile, juin 2004
(Souad Guennoun)

Un autre monde est possible, clame le mouvement altermondialiste. Au Maroc, quelques militants et deux ciné-clubs veulent faire bouger les choses par le choc des images et montrer que, pour une fois, ça vaut la peine de se faire des films.


Samedi 1er avril, place du 16 novembre, Casablanca. Autour de la fontaine surnommée “rya”, les rues pavées grouillent de monde en cette fin d'après-midi. Au deuxième étage d'un immeuble voisin, un jeune tire quelques accords de sa guitare en attendant que les visiteurs peuplent la salle du Goethe Institut. Ils sont bientôt une quarantaine, moyenne d'âge : 25 ans. Aujourd'hui, pas de projecteur. Va donc pour
la télé sous laquelle trône une bannière à l'effigie d' Attac. Sur l'écran, un documentaire canadien fustige l'emprise de l'homme d'affaires sur l'eau, la santé et la terre.

Une heure plus tard, le débat s'ouvre en darija. “C'est crucial de savoir que notre pays risque gros”, estime Karam, 18 ans. Oussama, 24 ans et membre d'Attac Jeunes, a les dreads qui lui tombent au bas du dos et le langage bien rodé. Etudiant en recherche pharmaco-chimique, il décortique avec une précision de laborantin les ravages potentiels des accords de libre-échange sur l'accès aux médicaments génériques. “On nous fait miroiter 2010 comme un horizon prospère mais la suppression des barrières douanières va nous bouffer”, fulmine-t-il. “Ces documentaires, assure Amine, 20 ans, réhabilitent un savoir dont on est dépossédé par les médias traditionnels et ça favorise les premiers pas dans l'engagement citoyen”. Ici, tous sont unanimes : l'image ouvre la voie à la voix.

Ciné-clubs, à l'Attac !
Promouvoir une éducation citoyenne, voilà la raison d'être des deux ciné-clubs d'Attac, fondés par les jeunes de l'association altermondialiste à Rabat en 2003, puis à Casa. Un samedi par mois, à 17 heures, au Goethe Institut de chaque ville, les salles s'assombrissent pour relayer le cinéma altermondialiste, nouvelle arme de citoyenneté née avec le mouvement de Seattle, il y a sept ans.

“Après la mort du jeune Giuliani, tabassé par les flics lors du Forum de Gênes, il y a eu un déclic. Face à la criminalisation de la lutte sociale, il fallait créer une information alternative”. Souad Guennoun, militante forcenée, bouillonne sous sa voix douce. Réalisatrice de nombreux “docus alter” marocains, elle retrouve un peu, à travers cette initiative, l'engagement du cinéma des années 70, les auteurs en moins. Vidéaste improvisée, elle fait le pari de l'amateurisme. “Ce n'est pas du cinéma, mais du témoignage”.

“Il faut sortir des sentiers battus du militantisme”, estime Abderrahmane Gharioua, 33 ans, professeur de français à Khémisset. Egalement photographe, il est la cheville ouvrière du ciné-club Attac de Rabat. “Le cinéma, c'est plus attrayant qu'un topo sur les paradis fiscaux”. Il frappe aux portes, pas de réponses des instituts français. Le Goethe accepte illico. Aujourd'hui, le ciné-club réunit jusqu'à quatre-vingts spectateurs de tous horizons. A Casa, ça décolle petit à petit, grâce notamment à Omar Radi, 19 ans, étudiant en éco, initié au militantisme par son père lors des manifs du 1er mai. “Pour l'instant, la majorité des films sont étrangers, mais la production marocaine existe”. Embryonnaire, mais nécessaire.

Le docu alter-marocain, ça tourne !
Elles s'appellent Malika Hamana, Laïla Oublouche et Ilham Bidani. Employées à Assala, Somitex ou encore Temco, comme 50 000 de leurs sœurs pour la région de Rabat-Salé, elles incarnent la colère des ouvrières du textile face à leur quasi-esclavagisme. Dans son documentaire-réquisitoire, Souad Guennoun enchaîne les plans serrés sur ces visages racontant cadences inhumaines, harcèlement sexuel, fermetures d'usine au moindre soulèvement accompagné des tabassages et arrestations d'usage. “Je n'ai peur de personne”, clame l'une, citant le nom de son patron qu’elle dit “couvert par l'immunité parlementaire de son père”. Si les plans sont fébriles et le montage un peu grossier, le ton est ferme, le discours construit, l'accusation implacable. Soudain, la caméra plonge dans les marches de protestation. Zgharit, blouses de travail et chapeaux de paille. Par centaines, les femmes sifflent le système avec hargne.

Autre jour, autre lieu, autre lutte. Cette fois, les images baignent dans une lumière morbide. Ce n'est pas un effet de style. Dans l'Affaire Annajat, Souad Guennoun n'a eu qu'à laisser errer sa caméra le long des murs lépreux et des entassements de carton humide, quartiers généraux emprunts de défaite où les victimes de “l'escroquerie du troisième millénaire” attendent reclus, tels des pestiférés, les traits burinés par le désespoir.

Il y a aussi les mineurs d'Imini, arbitrairement emprisonnés pour lutte syndicale, les jeunes de Tamassint réclamant le droit au logement, l'affaire Chrii… “Ces films veulent articuler les différentes luttes sociales du Maroc”, explique la réalisatrice, et faire connaître ces luttes à l'extérieur. Elle revient d'ailleurs de Grenoble où Attac a exposé ses photographies de travailleuses marocaines victimes du racisme dans le sud espagnol. Si la cause féminine voyage bien, à l'instar des documentaires de Dalila Ennadre - Fama, héroïne sans gloire, El Batalett… - pourquoi pas les mouvements sociaux ?

Système D, comme Débrouille-toi et Dénonce
Première limite évidente, le cinéma altermondialiste marocain est fauché. Les projections sont gratuites (cotisation facultative de 10 DH ; la com se fait par bouche à oreille, emails et distribution de tracts lors de sit-in. Pour se procurer les films, il faut compter sur les relations ou les sites tels “alterdivx”. La grande majorité est libre de droits, pour circuler le plus possible. “Une seule fois, on a dû payer 100 euros à une boîte de prod, rappelle Abderrahmane, pour Le Mur de Simone Bitton”.

“La technologie a évolué, tout le monde peut s'y mettre”, assure Souad Guennoun. Lors des manifestations de Tata contre la tarification des soins médicaux, c'est un militant de 27 ans, Rachid Belghiti, diplômé en gestion au chômage, qui a réalisé Tata Kifah grâce à la caméra et au logiciel d'un ami. “ça ne coûte que la force à l'ouvrage”, poursuit Souad Guennoun qui a passé dix jours à extraire quinze minutes de dix heures de rushes, pour son premier documentaire sur une mission de Marocaines à Sabra et Chatila. “ça m'a donné la rage. Et contacter les boîtes de prod ne sert à rien. Elles font de la pub et de l'argent, c'est incompatible avec notre cause”, ajoute-t-elle.

Tout juste naissant, le cinéma altermondialiste marocain n'en voit pas moins loin. Les membres du ciné-club de Rabat viennent de créer, à Khémisset, une association indépendante d'Attac pour promouvoir la création artistique autour de l'image. Objectif numéro un, monter un festival qui apporterait l'argent nécessaire à la multiplication des ciné-clubs solidaires et à la constitution d'une banque de films. Objectif numéro 2, mettre sur pied deux ateliers de traduction / doublage et de montage. Objectif numéro 3, s'émanciper des instituts culturels pour toucher plus de monde. “On ne quittera pas le Goethe, qui nous offre confiance, liberté et gratuité. Mais ça ne suffit pas, car les instituts culturels font peur… soit ils sont perçus comme trop élitistes, soit comme pervertis car 'on y boit de la bière' ”. C'est vrai que, s'agissant de secouer les esprits, le cinéma social club marocain a encore bien des combats à mener...



Souad Guennoun. Caméra engagée

Avec ses cheveux tressés, son treillis beige, ses godillots, ce petit bout de femme brune paraît perpétuellement sur le départ pour l'aventure. Architecte et photographe casablancaise, Souad, la cinquantaine, admire Ken Loach, milite comme elle respire et en a souvent fait le leitmotiv de son travail : “Préserver aujourd'hui la mémoire des luttes sociales”, comme en 1989 le patrimoine architectural casablancais par ses clichés. C'est d'ailleurs en photographiant les murs, tôt le matin, qu'elle a découvert la dure réalité des enfants des rues, également éternisée par l'expo Les Incendiaires (1996). Par militantisme urbain, elle collabore avec Zakya Daoud à Casablanca en mouvement (2005). Réalisatrice autodidacte et prolifique de documentaires solidaires depuis 2002, Souad attend “que naisse un mouvement d'architectes altermondialistes au nom d'un logement social sans corruption”, paroles d'une idéaliste pragmatique.

 
 
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