Sahara. Un Conseil : l'autonomie attendra
Congrès. Dans une zerda populaire
Procès symbolique. L'Etat marocain (encore) coupable !
Reportage. Le village le plus pauvre du Maroc
Israël. Olmert face à lui-même
Fraude alimentaire. Le contrôle incontrôlé
Anania. Danser la vie
Exposition. Désert animé
N° 220
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

Yassine. Le dernier prophète

(Yassine.net)

Ses disciples l’ont fait “lieutenant de Dieu sur terre”. Comme le prophète, il est entouré de “sahaba” auréolés de la grâce divine. Sa fille ? Les militants l’appellent “chrifa lalla Nadia radia Allahou ânha”. Qui dit mieux ?


“Viendra un jour qui fera oublier tout ce qui lui aura précédé et où, enfin, se lèvera le soleil d'Al Adl Wal Ihsane. 2006 est un grand rendez-vous auquel nous devons tous nous préparer”. C'est Abdessalam Yassine qui parle devant un cercle d'adeptes réunis à Fès en août 2005. Ainsi avait été “officiellement” lancée l’idée du “grand changement
2006” qui a, depuis, fait couler tant d’encre... Dans la littérature de la jamaâ, ce changement porte un nom : la qawma (qu’on pourrait traduire par “grand soir”), censée instaurer la khilafa ou Califat, autrement dit rétablir la loi de Dieu sur terre - et notamment au Maroc. Un changement radical de régime, pour faire court, béni de surcroît par Dieu et son prophète en personne. La preuve : “conscients et éveillés”, les adeptes du vieux cheikh disent voir, à tout bout de champ, des anges et des compagnons du prophète... et même le prophète lui-même, avec lequel ils tapent volontiers la causette.

Cela prêterait à rire si le phénomène n’était pas collectif et s’il ne concernait pas autant de gens. “Visions” ? Plutôt hallucinations (lire l’avis du psy, ci-dessous), matière scientifique alléchante pour tout psychiatre intéressé par l'étude des organisations sectaires. Une source au fait des tractations en haut lieu croit savoir que “les services de renseignement et les plus grands responsables de l'Etat sont sérieusement préoccupés par la situation et suivent son développement au jour le jour”. Comment interpréter par exemple, la “vision” racontée par ce militant de la jamaâ à Rabat, en présence du cheikh Yassine et d'autres responsables de l'association ? “Hier, dit le jeune homme, j'ai vu Mohammed VI prendre l'avion. Il se dirigeait vers un pays lointain. Puis soudainement, il s'est mis à lancer ses bagages et ses effets personnels par-dessus bord… Finalement, il s'est lui-même jeté dans le vide”. Et que lui répond le cheikh ? “Qu'il ne faut pas avoir des visions et attendre qu'elles se produisent. Il faut provoquer le destin” ! Plus clair que ça... L'échange, pour ceux qui douteraient de sa véracité, est archivé sur un CD. Tout comme cette harangue d’un autre leader de la jamaâ, lancée quelques semaines plus tard à quelques dizaines de fidèles venus l'écouter : “la mission qui nous attend fera trembler les montagnes”.

“Du Ihsane au Adl”
Cette frénésie n'étonne pas le chercheur et spécialiste d'Al Adl Wal Ihsane Mohamed Darif. “Les visions ne datent pas d'hier et ne sont pas l'exclusivité de la jamaâ. Elles ont toujours existé, d'une manière ou d'une autre, dans plusieurs confréries soufies”. Chez Al Adl Wal Ihsane, cela fait plusieurs années que les militants ont pris l'habitude de se retrouver après la prière d'Al Fajr, pour raconter leurs rêves et leurs visions de la veille. “ça s'arrêtait là. On essayait de trouver des interprétations à ces visions, entre nous, et le lendemain matin, on passait à autre chose. La jamaâ ne faisait pas de fixation sur cette histoire”, explique un ancien membre d'Al Adl.

Que s'est-il donc passé pour que les visions basculent dans le domaine public et créent autant d'émoi ? Il y a d'abord l'effet de masse : ces dizaines de disciples qui “voient” tous la même chose, au même moment. Puis il y a l'objet des visions, la khilafa, et la nature, manifestement politique, des interprétations qui en sont faites. “Les visions sont passées du domaine religieux du Ihsane (bienfaisance) au domaine politique d'Al Adl (justice)”, résume joliment Darif. Mais Al Adl a-t-elle délibérément choisi de communiquer sur ces visions ? A supposer qu'elle dispose réellement d'un programme de changement radical, la jamaâ n'aurait-elle pas gagné à le garder secret, jusqu’au moment du passage à l’acte ? Abdelfattah Rahmoune, un transfuge du mouvement, est convaincu que telle était l’intention initiale des leaders d'Al Adl... Qui a rendu publiques ces “visions” apocalyptiques ? Selon Mounir Regragui, membre du “conseil de guidance” de la jamaâ, “tout cela devait rester secret mais la volonté divine en a voulu autrement. Tout a été dévoilé, nous n'y pouvons rien”. Ce qui ne répond toujours pas à la question : qui a dévoilé ces visions ? Deux hypothèses : l’Etat, dans une tentative de décrédibiliser Al Adl, ou encore les dissidents de la jamaâ, dans un but de vengeance. Peut-être les deux à la fois...

Rahmoune, en tout cas, s’est donné une mission depuis sa défection : mettre la jamaâ face à ses contradictions. Ancien disciple de Yassine, ce jeune instituteur a, avec d'autres “frères” dissidents, créé un site Internet (khorafa.org) et un forum de discussion dédié à sa cause. Selon lui, “Al Adl a enfreint une règle élémentaire chez les soufis, hifd assir (le maintien du secret). Elle a dévoilé des visions censées rester secrètes au sein de la confrérie. Aussi bizarre que ça puisse paraître, les webmasters d’Al Adl les ont mises en ligne, en pensant que personne ne les verrait... Non seulement ça n’a pas été le cas, mais ça a fait beaucoup de bruit - notamment sur notre forum et notre site. Résultat : ils ont bloqué l’accès aux enregistrements. Nous avons hurlé de plus belle. Quinze jours après, ils les ont remis en ligne, mais en ne gardant que les plus édulcorés” .

Tout cela a, semble-t-il, beaucoup affecté Yassine. Cela fait plus de quatre mois qu’il n’assiste plus aux rituelles “visites du dimanche”, à l’occasion desquelles les dirigeants d’Al Adl vont à la rencontre des militants, dans diverses villes du royaume. Se ferait-il rare pour se faire désirer ? Il y a deux semaines, un responsable d'Al Adl a affirmé que Yassine “est bien portant, mais qu’il préfère rester chez lui pour ne pas attraper froid”. L'explication n'a pas convaincu grand monde.

Le prophète est parmi nous
Bouderie du cheikh ou pas, ces histoires de visions rendent un grand service à la jamaâ. Selon un spécialiste du mouvement, “maintenant qu'elles sont dévoilées, ces visions constituent un incroyable mécanisme de mobilisation”. En effet, les disciples de Yassine n'ont jamais été aussi forts et solidaires. Aujourd'hui, ils ont un but, béni par la puissance divine et circonscrit dans le temps. Ils ont aussi un chef, clairement désigné par Dieu et par son prophète.

Un militant raconte : “j’ai vu le prophète Mohammed, et je lui ai demandé de me montrer le chemin de Dieu. Il m’a souri, puis a désigné de sa main une tente d'où sortait une lumière éblouissante. à l’intérieur, Abdessalam Yassine ramassait des branches d'arbre par terre. Le prophète s’est alors tourné vers moi et m’a dit, en désignant Sidi Abdessalam : demande à cet homme. Lui, il sait”. Dans les “visions” de ses disciples, Yassine est toujours accompagné du prophète ou de ses sahaba (compagnons). Il est clairement désigné comme étant “le lieutenant de Dieu sur terre” (tel quel). Au Maroc, mais pas seulement. Au Mali (et cette fois, ce n’est pas une “vision”), un alem soufi a brandi le portrait de Yassine et a demandé à ses disciples s'ils le connaissaient. Non, ils ne le connaissaient pas. Le maître soufi le leur a alors présenté en ces termes : “c'est le calife choisi par le prophète et il est au Maroc. Il faut que vous le connaissiez. C'est votre guide spirituel”. Au Maroc, un lieutenant du vieux cheikh a tenté d'être “plus rationnel”. Selon lui, le calife que les musulmans attendent est censé réunir “dix qualités” - évidemment, Yassine les a toutes.

Tout comme le prophète, sa famille est “bénie” : quand les disciples parlent de sa fille Nadia ou de sa mère Rqia, ils ajoutent à son nom l’expression “radia Allahou ânha” - une formule normalement réservée à la famille du prophète et à ses compagnons. D’ailleurs, Yassine aussi a des compagnons, encore une fois comme le prophète. Ce sont les membres du majliss al irchad (conseil de guidance) ou du majliss arrabbani (conseil divin - rien de moins). Eux aussi sont bénis parce que proches de Yassine. Le parallèle avec les sahaba est flagrant. Chaque déplacement du vieil homme est un véritable événement. L'année dernière (un enregistrement vidéo est disponible), Yassine a été reçu avec les honneurs dus à un chef d'Etat dans le hall de l'aéroport Mohammed V, alors qu'il revenait simplement... d'Agadir. Une vingtaine de lieutenants de la jamaâ se sont alignés à la sortie des voyageurs et lui ont tous embrassé la main ou l'épaule. Cherchez le parallèle... En permettant à ses disciples femmes de mentir à leurs parents et à leurs maris pour assister aux rencontres d'Al Adl, Yassine se paye le luxe de dépasser les interdits coraniques, en l’occcurrence ici celui du mensonge. Dans la jamaâ, Yassine est tout : le père, le guide spirituel, le leader politique… Sans lui, les autres responsables de la jamaâ ne sont rien. Quand il a vidé sans ménagement Mohamed Bachiri, pourtant co-fondateur de la jamaâ, personne n’a bronché. Le cheikh ne se trompe jamais. Ses disciples en difficulté l’invoquent, au même titre qu’ils invoquent le prophète et les saints de l'islam. Et apparemment, ça marche ! Une de ses disciples raconte avec tout le sérieux du monde comment Yassine l'a délivrée d'une... attaque de diables (!) : “alors que je lisais le Coran, raconte-t-elle, j'ai vu des diables m'attaquer de toutes parts. Je n'ai pas cessé d'invoquer le prophète, de me cacher, d'essayer de fuir, rien n'y faisait. Puis j'ai invoqué Sidi Abdessalam et les diables sont devenus tout petits. J'ai alors compris, je me suis sentie tellement forte”. Yassine plus fort que Mohammed ! Cela vous semble incroyable ? Connectez vous à www.yassine.net un dimanche après-midi et observez : des adeptes de la jamaâ les racontent “en direct-live”. Vous en rirez, probablement. Vous oui, mais pas ce adliste de base qui se retrouve nez à nez avec le lieutenant de Dieu sur terre himself ! Il a tellement entendu parler de lui, il l'a tellement vu et revu sur Internet que le simple fait de le voir en chair et en os est déjà, pour lui, une sorte de miracle. Et le meilleur est à venir : lui aussi raconte au cheikh ses visions promettant la victoire à Al Adl. Le calife l’écoute alors patiemment, puis le félicite pour ce “don de Dieu” réservé aux élites pieuses et sincères. L'adepte gagne alors des échelons dans la hiérarchie de la confrérie et rentre tout content dans sa bourgade, plus motivé que jamais...

“Les adeptes de Yassine sont généralement des gens fragiles et démunis qui se noient dans ‘la non identité’, analyse un sociologue. Ils ne sont personne et ont besoin d'une bouée de sauvetage. Ils n'existent qu’à travers le groupe. Grâce au rêve, l'adepte passe de la non identité à la starification”. Pour avoir son quart d’heure de gloire, un militant peut donc facilement en rajouter, voire carrément s’inventer une “vision” de derrière les fagots...

Les “super-visions” du guide
Si les “visions” sont réservées (selon Yassine) aux plus pieux et aux plus sincères, à quoi doivent ressembler dans ce cas les visions de Yassine lui-même, de ses lieutenants, de sa fille, etc. ? Si de simples adeptes voient le prophète ou parlent à Dieu, que voient les chefs de file de la confrérie ? Officiellement, rien. Il n'existe presque pas d'enregistrements qui évoquent les visions d'un Moutawakil, d’un Arsalane, d’un Chibani, ou d’autres membres du conseil de guidance. Mieux : dans leurs différentes sorties médiatiques, les dirigeants d’Al Adl tentent à chaque fois de minimiser les “visions” des adeptes, à défaut de pouvoir, aujourd’hui, les nier. Ils mettent un soin particulier à démentir tout ce qui se rapporte à “l’horizon 2006”. Manière de rassurer les officiels mais aussi de préserver leur légitimité “populaire” : si rien ne se passe en 2006, ils n'auront jamais rien dit. Cela étant, quelques rares visions du cheikh circulent parmi les plus fidèles. A Marrakech, il aurait dit : “man arada wajha allah, fa ana” (celui qui désire le visage de Dieu, c'est moi). Comprenne qui pourra... Quelques militantes , en tout cas, se seraient évanouies en entendant le cheikh dire ça. Autre vision du cheikh rapportée par un connaisseur de la jamaâ : il se serait “vu” - excusez du peu -monter au septième ciel et tenir la terre entre ses mains ! Aucun enregistrement ne permet de prouver que Yassine a effectivement raconté cela. Mais ses lieuttenants donnent quand même, de temps à autre, quelques clés. Ainsi de Mounir Regragui, membre lui aussi du conseil de guidance, qui a déclaré : “ce que voit Yassine aujourd'hui n'est qu'une toute petite partie de ce qu'il a vu au début de sa carrière avec Sidi Abbès. Son destin était tout tracé depuis”. Yassine aura donc patiemment attendu son heure...

Manifestement, il en a assez d’attendre aujourd’hui. A 78 ans, le temps presse... Ce n’est évidemment pas la raison qu’il avance pour justifier la khilafa en 2006. Selon lui, le fruit est politiquement mûr : le régime est au plus bas, la qawma n’est plus qu’une question de mois, voire de semaines.

Mais que se passera-t-il... si rien ne se passe en 2006 ? Al Adl a apparemment tout prévu en cas de succès... mais rien en cas d’échec. Si la révolution annoncée n’a pas lieu, les militants pourront toujours se réfugier dans les voies de Dieu qui, comme chacun sait, sont impénétrables. Un peu court, comme stratagème de secours ? Peut-être pour vous, mais, encore une fois, pas pour des gens qui sont prêts à croire que leur leader traverse les murs (authentique !). Ce ne serait d’ailleurs pas la première fois. Yassine avait déjà prédit la fin du régime avec la mort de Hassan II. Il n’en a rien été, mais ça n’a pas destabilisé la jamaâ outre mesure...

Ce scénario se reproduira-t-il le premier janvier 2007 ? Les paris sont ouverts... au sens propre, parfois, puisque un adliste a proposé à Rahmoune le dissident, dans la rue et devant témoins, de miser 10 000 DH sur la prise du pouvoir par les militaires cette année ! Jusqu’où le délire ira-t-il ? “Rendez-vous au réveillon 2007” a même lâché Mounir Regragui. On fêtera ça au champagne...



l’avis du psy. “Un happening mental”

Au Danemark, un éminent psychiatre a tenté une expérience originale : lors d'une émission télé, il a expliqué ce qu'étaient les hallucinations. Il a ensuite invité les habitants d’une ville moyenne présentant des symptômes d’hallucinations à se rendre dans une grande salle municipale. 600 personnes, dont les deux tiers n’avaient jamais consulté un psy, ont répondu à l'appel ! C'est dire la prévalence des hallucinations, même dans un pays développé. Que dire du nôtre ? Cliniquement, une hallucination est “la perception d'un objet, sans objet à percevoir dans la réalité”. Pour les adeptes de Yassine, l'objet peut donc être une tente d'où sort une lumière éblouissante, le prophète, ses compagnons, les anges et même Dieu. Ils ne mentent donc pas, lorsqu'ils disent avoir des “visions”. S’agirait-il d'hallucinations ? “Non, tranche ce psychiatre. Les hallucinations sont source d’angoisse, alors que les ‘visions’ des gens d’Al Adl sont pour eux source d'euphorie. Mieux, elles les socialisent”. La pathologie des adeptes de Yassine se rapprocherait plutôt de “l'hallucinose” : ils voient des choses, tout en sachant pertinemment qu’elles ne sont pas réelles. C'est à peu près le même effet que celui produit par les drogues. Soit, mais comment expliquer qu'ils voient tous la même chose ? C'est là que la sociologie intervient. Tout se mélange : foi, croyance, désir projeté, Dieu, guide spirituel, relations de soumission au chef… Ils baignent dans le même bain et ont tous cet ardent désir de mériter leur place aux côtés du cheikh, grâce à leurs “visions”. “C'est une espèce de transe collective, de happening mental où il n’y a pas de limites entre rêve et réalité”, affirme un psychiatre. Même Saâdeddine Othmani, psychiatre et secrétaire général du PJD, a fini par lâcher à nos confrères de Jeune Afrique que “ces rêves dénotent d'une certaine angoisse et d’un sentiment d'échec. On exprime à travers le rêve ce qu'on n'a pas pu accomplir dans la réalité”. Cela colle parfaitement au cheikh Yassine : un homme en fin de parcours qui a perdu tous ses combats. D'abord à la zaouia boutchichia, ensuite face à Hassan II. Ne pouvant vaincre aujourd’hui Mohammed VI, il le fait... en rêve.



Médias. La machine infernale

Al Adl Wal Ihsane a depuis longtemps fait le choix de communiquer par Internet. Un média libre, accessible partout et très bon marché. Ses différents sites internet (la jamaâ dispose de plusieurs centaines de pages web) sont actualisés au moins une fois par jour. Au moment du procès de Nadia Yassine par exemple, les minutes du procès tombaient dans la demi-heure qui suivait la fin de l'audition. La jamaâ ne rate aucune innovation technologique. Très vite, Al Adl Wal Ihsane s'est mise à l'heure de la télévision en ligne (streaming). Pendant trois mois, la jamaâ a émis au moins deux heures par jour… En direct, et chaque dimanche, les “visites” du cheikh à ses disciples sont suivies par des dizaines de milliers d'adeptes, partout dans le monde.
Logiquement, l’offensive des dissidents d'Al Adl est passée par les mêmes canaux. Leur premier réflexe a été de créer un site web (www.khorafa.org) et de lancer un forum de discussion sur Paltalk (un programme de messagerie vocale) qui ne désemplit plus à partir de 20 heures. Baptisé “débat avec Al Adl Wal Ihsane”, des disciples de Yassine y confrontent leurs opinions avec des opposants à la ligne de la jamaâ. Les nouveaux détracteurs du cheikh ont ensuite produit, sur support CD, un film dans lequel des ouléma disent tout le mal qu'ils pensent des “visions” des disciples de Yassine. Il est en vente dans quelques librairies dont la liste est publiée sur khorafa.org.



Après Yassine. “Caciques”, “participationnistes” et “attentistes”

En voulant tout contrôler dans la jamaâ, Abdessalam Yassine a fini par l'affaiblir. Aujourd'hui, Al Adl est loin d'être ce groupe homogène qu'on veut bien montrer à l'extérieur. Différents courants y cohabitent sous la houlette du leader en chef, sidi Abdessalam. Selon la classification d'un spécialiste de la question, il y a d'abord les “caciques”. Ce sont les anciens d'Al Adl Wal Ihsane, les pères-fondateurs. Comme Yassine, ils appellent à la rupture avec le régime. Puis il y a “les participationnistes”. Principalement parmi les jeunes de la jamaâ, ils se disent “ouverts à la participation politique”, et attendent leur heure. Entre les deux, il y a ce que notre spécialiste appelle “les attentistes”. Les responsables actuels, les compagnons du cheikh qui n'ont pas encore choisi leur camp. Dans tout cela, une chose est sûre : Al Adl Wal Ihsane, du moins dans la forme qu'on lui connaît aujourd’hui, décédera avec son fondateur. Et si cela arrrivait en 2006 ? Qui sait, c’est peut-être cela le grand changement tant attendu...



Texto.

Khilafa, mode d'emploi
“Que se passera-t-il demain ? Selon nos visions, ce régime changera d'une manière ou d'une autre. Et pas dans une année ou deux. Nous sommes aujourd'hui arrivés au plus bas, il ne reste qu'une seule alternative, remonter la pente. 2006 mettra un terme à ce régime abusif. Viendront alors les militaires, ou quelqu’un d’autre. A ce moment, le cercle politique - c'est d’ailleurs pour cela qu'il a été créé - observera ces changements et interagira correctement avec les autres composantes. Les partis politiques et les associations devront faire des propositions, la jamaâ aussi, toujours sur la base d'un référentiel islamique. Evidemment, tout devra être retransmis à la radio et à la télévision. Qui dit changement de régime, dit changement de constitution. Commencera donc un autre chantier : celui de l'élaboration d'une nouvelle constitution par une assemblée où Al Adl sera évidemment présente. Cela dit, il ne faut pas oublier qu'Al Adl tire sa force du peuple. Al Adl doit être présente partout, dans les mosquées, dans les associations… Aujourd'hui, il y a ce régime qui nous diabolise et qui terrorise les gens. Les gens ont peur de rejoindre nos rangs. Mais demain, plus rien ne les en empêchera. Ils se rendront enfin compte que la jamaâ est la seule qui a maintenu son opposition au régime, qui a continué à dire non. Il faut donc s'attendre à ce que des milliers de personnes prennent d'assaut nos sièges et nos mosquées et que la jamaâ encadre la majorité du peuple. Le plus important, c'est la préparation individuelle à la construction de l'Etat islamique de khilafa en 2006. N'oubliez pas qu'après cela, votre image changera chez les gens. Vous serez des héros. Un conseil : restez modestes. Dites-vous que nous ne sommes que les serviteurs de la volonté divine. Ne courez pas derrière les postes sous prétexte que vous avez attendu si longtemps. Ne soyez pas les perdants le jour où la Oumma gagnera”.

Enregistrement de Abdallah Chibani, mari de Nadia Yassine et membre du conseil de guidance, datant probablement de 2006.


le Calife idéal
“Le calife doit réunir 10 qualités. Il doit être un alem en religion, un moujahid, un pédagogue, un fin connaisseur du livre sacré, un illuminé, un chrif, un arabophone parfait, qu'il ait une jamaâ, de la persévérance, et un projet”. (Puis s'adressant à l'assistance) “Dites moi alors, que manque-t-il à Sidi Abdessalam ? C'est un chrif, il a sa jamaâ, il est persévérant depuis qu'il était à la zaouia boutchichia, il a un projet (Adl, Ihsane, Khilafa), sa ligne politique est claire. Il reste quoi alors ?” Des voix s'élèvent dans la salle : “Al qawma !” (la révolution). Regragui sourit et poursuit : “reste Attaliâ al moujahida (le bataillon combattant). Vous et moi. Chaque mouvement a besoin de trois éléments : une forte direction, une vision claire, des bases solides et un bataillon combattant courageux”.

Extrait non daté d'une conférence donnée à Casablanca par Mounir Regragui, membre du conseil de guidance.


Le Maroc Etat islamique
“J'arrivais d'Oujda pour participer à la marche de soutien à la Palestine. Je me suis endormi quelques instants et j'ai vu la carte du Maroc survolée par un ange géant. De ses ailes, il écrivait sur la carte : le saint Coran. Puis au centre de la carte, il a écrit le verset qui dit : ‘nous voulons rétablir ceux qui ont été persécutés sur terre. Nous en ferons des saints et ils seront nos dignes héritiers’. L'ange portait une balance géante” (NDLR : allusion claire à Al Adl).

Enregistrement d'un certain Badr Eddine, datant de novembre 2004.


Le prophète perd la boule
“J'ai vu le prophète avec la tête coupée. A côté, il y avait un tas de têtes. J'ai fouillé dedans et j'ai trouvé celle de Abdessalam Yassine. Je l'ai mise sur le corps du prophète, qui s'est immédiatement remis à marcher”.

Enregistrement anonyme non daté, publié sur le site Internet Yassine.net


Al Adl ou le déluge
Une militante raconte sa vision à Yassine : “Nous rentrions de l'étranger. Nous nous sommes arrêtés pour une pause sur la route, et j'ai vu le déluge, emportant tout sur son passage. Puis une main est descendue du ciel et a repêché une amie à moi. Est-ce parce qu'elle appartient à Al Wal Ihsane que la main l'a sauvée ? Je me suis posé la question parce que moi-même j'avais quitté la jamaâ, à ce moment. J'ai alors compris que ne survivraient au déluge que les membres d'Al Adl Wal Ihsane”. Yassine répond alors : “tout cela est très clair. Ça ne nécessite aucune explication” (NDLR : en 1974, Yassine avait rédigé une lettre ouverte à Hassan II intitulée “L’islam ou le déluge”).

Enregistrement lors d’une réception de MRE par Abdessalam Yassine, Août 2005.


Karima, la nièce ressuscitée
Karima est une proche de Yassine, femme de Mounir Regragui, membre du conseil de guidance. Ces visions seraient survenues après son décès. C'est sa nièce qui raconte dans un premier temps : “j'ai vu le prophète prendre l'âme de ma tante et la remettre à Dieu en lui disant : voici ton âme. Dieu a alors dit à son prophète : ‘ramène la sur terre pour qu’elle voie combien les gens l'aiment’. Le prophète a donc repris son âme drapée de blanc. Je n'ai pas versé une larme. Puis le prophète l'a ramenée au paradis et lui a montré le palais de Sidi Abdessalam. Ma tante m'a dit qu'elle y avait un pavillon privé pour toute sa famille”.
Dans le même enregistrement, un jeune homme raconte aussi : “j'ai vu Lalla Karima se promener au milieu de gens venus prier pour elle à la mosquée. Elle était accompagnée du prophète et de sa femme Khadija et montrait fièrement son mari à Aboubakr (compagnon du prophète). A ce moment, Dieu s'adresse à Mounir (le mari de Karima) qui pleurait : tu n'es donc pas heureux que Karima soit mon hôte et me tienne compagnie jour et nuit ?”

Enregistrement non daté d'un “clip” sur la mort de Karima intitulé “Wa bachir al Mouminine”


Le gouvernement d'Al Adl Wal Ihssane
Pour détendre l'atmosphère lors d'une rencontre de disciples, Abdessalam Yassine a un jour commencé à composer, sur le ton de l’ironie, un “gouvernement Al Adl”. Mounir Regragui en serait ainsi le “super ministre de l'éducation”. Fathallah Arsalane, lui, serait porte-parole du gouvernement... et président du parlement.

Résumé d’un enregistrement de Yassine daté du 9 septembre 2005, et réalisé dans la région de Fès/Meknès.


L'apocalypse en quatre énigmes
Poussé dans ses retranchements sur le forum de discussion de Abdelfatah Rahmoune, un disciple de Yassine lâchera cette énigme à quatre points pour indiquer le timing de la khilafa annoncée. Dans l'ordre, il a cité les quatre termes suivants : “coupe du monde”, “argent”, “militaires” et “Sahara”. Analyse des internautes : “la coupe du monde est un indicateur temps. Juillet, c'est dans trois mois. L'argent renvoie à la suppression de subvention des produits alimentaires prévue en été également. Les militaires entreraient en action si des émeutes éclatent dans les villes (suite à l’augmentation des prix)... abandonnant ainsi leurs postes au Sahara, qui échapperait alors définitivement au contrôle du Maroc”.

Synthèse d’une discussion sur Internet entre adeptes d’Al Adl, probablement en 2006.


Les orteils du prophète
“Le prophète m'est apparu. Je me suis jeté sur ses mains que j’ai embrassées avec ferveur, puis je me suis jeté à ses pieds. Je les lui embrassais tellement fort que je lui mangeais les orteils, qui repoussaient aussitôt. Le prophète a ensuite demandé à ses 11 compagnons de me saluer. Un par un, ils m’ont serré la main puis caressé les cheveux”. Yassine intervient : “C'est un signe, ils te considèrent comme leur fils”. Le disciple poursuit, s’adressant à Yassine : “Ce n'est pas terminé Sidi Yassine. Le onzième compagnon, c'était vous. Je vous ai alors demandé, que faites-vous ici ? Vous m'avez répondu : je suis toujours là mon fils”.

Extrait non daté de la “vision” d'un anonyme, publié sur le Yassine.net

 
 
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