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N° 220
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benshemsi

Libérez les patrons !

Ahmed R. Benshemsi
L’entrée du Maroc dans la mondialisation relève plus de la posture politique que de la stratégie économique


À trois mois de l’élection de son prochain président, un silence de mort s’est abattu sur le patronat marocain. C’est tout à fait exceptionnel. Habituellement, à pareil délai, les campagnes électorales des différents prétendants font rage. Cette fois, non seulement personne ne s’est encore déclaré, mais on craint même sérieusement… que personne ne le fasse d’ici juin. Que diable se passe-t-il ?

Il se passe que les patrons sont terrorisés. Parce que le fisc est
méchamment tombé sur toutes les entreprises dans lesquelles leur président sortant, Hassan Chami, est impliqué de près ou de loin. Coïncidence, hasard de la loterie des vérifications fiscales ? C’est ce que soutient l’intéressé qui déclare : “Les contrôles fiscaux sont normaux dans la vie des entreprises et les miens n’ont aucun rapport avec mes prises de position à la CGEM”. Je comprends tout à fait que M. Chami veuille calmer le jeu, mais qu’il me permette, malgré la grande estime que je lui porte, de douter de sa lecture pacifique des évènements. Tous ses pairs, du reste, en sont persuadés : c’est bel et bien à une “campagne punitive” que fait face le patron des patrons. Pas étonnant que les candidats à sa succession ne se bousculent pas. Les entrepreneurs n’ont pas spécialement des âmes de martyrs…

Ce qu’on reproche à Chami, c’est d’avoir parlé vrai, d’avoir dit que le gouvernement n’avait pas de stratégie économique claire, qu’il mettait en danger des pans entiers de notre économie, donc des emplois par dizaines, sinon par centaines de milliers… Le président de la CGEM ne cherchait pas, ce faisant, à devenir un héros, et encore moins un opposant. Il ne faisait, en toute bonne foi, que son travail : défendre ses ouailles, et à travers elles, l’avenir du tissu industriel national.

Ce dernier est, en effet, en piètre état. Pour schématiser, il se retrouve de plus en plus coincé entre l’économie informelle (galopante parce que pratiquement pas combattue) et la menace de la concurrence étrangère, favorisée par la baisse des droits de douane. La mondialisation est inévitable ? Certes, mais elle se prépare. Avec la signature de tous ces accords de libre-échange (Europe, Etats-Unis…), on a l’impression que l’entrée du Maroc dans la mondialisation relève plus de la posture politique que de la stratégie économique. S’ouvrir au monde, c’est bien. Encore faut-il y préparer notre tissu économique, pour qu’il ne crève pas la gueule ouverte au nom de grandes idées mal maîtrisées. C’est pourtant ce qui est en train de se passer, et c’est ce que Chami voulait dénoncer avant qu’on ne le rabroue violemment.

En voulant à tout prix “remettre au pas” la CGEM, le pouvoir la terrorise, la paralyse et la condamne à redevenir ce qu’elle était au plus fort du système hassanien de prébendes : un club de courtisans richissimes, trop heureux d’embrasser la main du ministre de l’Intérieur quand il daignait la leur tendre. Si la CGEM est ainsi domestiquée, qui dira ses quatre vérités économiques au pouvoir ? Les partis ? En la matière, ce sont des primates, incapables d’avoir une vision économique cohérente, et encore moins intelligente. Même celui d’entre eux qui dispose de ce qui s’approche le plus d’un programme économique (le PJD, encore lui), est encore très loin du compte, vu les gravissimes enjeux de l’heure.

L’investissement est bloqué depuis plusieurs années au Maroc, c’est de notoriété publique. Faire peur aux investisseurs est le meilleur moyen pour que cette situation perdure, voire empire. Un “signal fort” serait plus que bienvenu...

 
 
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