|
Par Abdellatif El Azizi
Trafic de drogue. Les taupes espagnoles
Ex-détenus, ex-dealers, Tangérois ordinaires à la fortune subite
Beaucoup de nordistes marocains aident l'Espagne à lutter contre le trafic de drogue, en amont. Armés de leur GSM et d'un flair infaillible, ces indics d'une nouvelle espèce sont souvent derrière les grosses prises de haschich réalisées par nos voisins. Enquête.
Limousine, villa, seconde épouse. Si l'on en croit les rumeurs qui bruissent autour du port de Tanger, les services secrets espagnols ne lésineraient pas sur les moyens pour récompenser généreusement leurs |
|
informateurs marocains. Si vous voulez les reconnaître, vous n'avez qu'à lister les fortunes subites, ou encore à remonter le parcours de certains individus bien connus dans le port qui sont devenus riches du jour au lendemain, soupire cet observateur, décontenancé. Dockers, ouvriers, intermédiaires de toutes sortes, l'enceinte du port est la chasse gardée d'une faune particulièrement active. Ces pêcheurs en eau trouble n'en sont pas moins choqués par les accointances de certains de leurs compatriotes avec les services espagnols. Selon eux, le fait est avéré et de nombreux Marocains, chômeurs, petits employés, ex-détenus, anciens dealers ont été discrètement recrutés pour servir de base arrière à la lutte contre le trafic de drogue que mènent les différentes polices espagnoles. Leur tâche ? Informer en temps réel la police espagnole du moindre mouvement des convoyeurs de haschich à destination de l'Espagne. La tâche de la taupe consiste essentiellement à donner un coup de fil à Madrid pour signaler la date, le type de véhicule et la nature du chargement. Les policiers espagnols, eux, se chargent de pister les déplacements de la marchandise une fois introduite sur leur territoire. Une bonne introduction dans les milieux de la drogue que se soit à Tanger ou encore sur les lieux même de la production est exigée. Les motivations ? Le motif est purement pécuniaire d'autant plus que la rémunération qui se fait en devises est proportionnelle à l'ampleur et à la valeur de la saisie. Plus le coup porté au trafic de drogue est percutant, plus la récompense accordée à la taupe est conséquente. On se doute bien qu'il y a des gens qui informent les Espagnols du moindre mouvement des trafiquants de cannabis, on aimerait bien les lister mais il est difficile, voire impossible de prouver quoi que se soit, précise une source proche des autorités marocaines.
Agents très secrets
Qu'est-ce qui permet d'identifier ces taupes payées par les services espagnols ? Aucun moyen si ce n'est un train de vie élevé qui ne cadre pas avec les moyens de ces personnages issus pour la plupart de milieux modestes de la délinquance. De l'avis des observateurs, les rétributions seraient énormes, ce qui explique le succès de l'opération et la facilité qu'ont les Espagnols à recruter. L'argent ne rentre jamais au Maroc si ce n'est par des voies détournées puisqu'il est versé directement dans des comptes ouverts spécialement par les services espagnols à cet effet dans des banques espagnoles, rappelle un agent de la Guardia civil marié à une Marocaine. Le phénomène est un véritable secret de polichinelle pour la faune qui peuple les bouges situés à proximité de la plage de Tanger mais l'utilisation d'indicateurs par les services espagnols dans leur lutte contre le trafic de drogue semble donner néanmoins des cheveux blancs aux autorités marocaines. Si le procédé est immoral, il n'en est pas moins toléré, voire recommandé par la législation espagnole. La législation européenne confère aux services de sécurité, l'obligation absolue de promettre explicitement ou implicitement le secret à leurs indicateurs, avec la garantie, sanctionnée d'ailleurs par la loi, que cette promesse sera tenue même devant un tribunal, pour recueillir en contrepartie de cette promesse, des renseignements précieux concernant les trafiquants, rappelle un avocat espagnol. Ce qui complique un peu plus l'opération d'identification.
Prises-records
Le procédé est-il efficace ? Il semble bien que oui, si on s'en tient à la lecture des prises-records qui coïncident avec le démarrage de l'opération lancée il y a quatre ou cinq ans de cela. La presse espagnole, qui fait régulièrement état des exploits récents de Madrid en matière de lutte contre le trafic de haschich, a d'ailleurs, à plusieurs reprises, expliqué le succès de ces opérations par le recours à des indicateurs marocains. La méthode a séduit les services espagnols qui jubilent aujourd'hui d'avoir réussi à démanteler de nombreux réseaux installés en Espagne, précise ce journaliste espagnol qui fait référence aux nombreuses grosses prises effectuées tout récemment. Dernier record en date, celui du mercredi 29 mars 2006. Ce jour-là, la police espagnole a annoncé la saisie de près de 30 tonnes de drogue, soit la plus importante saisie de haschich faite en Espagne. Ce qui n'a pas été dit, c'est que l'opération qui a démarré en juillet 2005 et qui s'est soldée par l'arrestation de 23 personnes de différentes nationalités, a été réalisée à la suite d'un précieux coup de fil venu de Tanger. Auparavant, plus exactement en décembre 2005, la police espagnole a annoncé la saisie de 15 tonnes de haschisch et l'arrestation de dix personnes. Deux mois avant, en octobre de la même année, la police avait récupéré plus de 26 tonnes de haschisch dans le port méridional d'Algeciras.
Infiltrer le Maroc a toujours figuré en bonne place dans l'agenda des services secrets espagnols. Déjà, en 2002, quelques organes de presse espagnols avaient publié l'information selon laquelle des ressortissants marocains travaillaient en intelligence avec ces derniers. L'information faisait suite à la nomination de l'ex-ambassadeur d'Espagne à Rabat, Jorge Dezcallar, à la tête du Renseignement. La presse madrilène avait aussi révélé à l'époque que le Maroc constituait pour Madrid l'objectif numéro un, en matière de renseignement et d'espionnage. Une focalisation accentuée par la peur d'un activisme inquiétant des intégristes marocains.
Drogue et jihad
Pourquoi cet intérêt subit pour le trafic de drogue ? La passion du CNI (Centre national d'Intelligence) pour les trafiquants de haschich est toute récente. Suscité par les attentats de Casablanca et exacerbé par ceux de Madrid en 2004, cet intérêt est la conséquence de la certitude que les réseaux jihadistes sont aujourd'hui entrés en collusion avec les trafiquants de drogue. Les conclusions du rapport rendu public par les services qui ont enquêté sur les attentats du 11 mars 2004 de Madrid, sont claires : le trafic de drogue a non seulement énormément accru la capacité de nuisance des organisations terroristes mais il est établi que les islamistes radicaux sen servent pour organiser leurs attentats en Europe.
Les interrogatoires effectués avec le trafiquant d'armes marocain Lotfi Sebai, arrêté en mars 2005 en Espagne, confirment une connexion intime entre le terrorisme et le trafic de stupéfiants. Tout récemment, dans son édition du 4 avril 2006, le quotidien La Razón fait d'ailleurs état des préoccupations du CNI quant à l'évolution de la situation dans le nord du Maroc après le démantèlement de plusieurs cellules terroristes opérant sur des zones contrôlées par les narcotrafiquants, comme Tanger, Tétouan, Al Hoceima et Chaouen. Le journal précise à cet effet que les services espagnols craignent un processus de déstabilisation à la colombienne dans le nord en raison de cette alliance des jihadistes avec les barons de la drogue.
Guerre des services
Il est clair que cet activisme des barbouzes espagnoles sur le nord n'est pas bien vu par leurs homologues marocains. Coups bas, opérations discrètes, intox, l'histoire des services secrets espagnols avec le Maroc est marquée plus par des bas que par des hauts. Les James Bond des deux côtés de la Méditerranée ne ratent jamais une occasion pour se tirer dans les jambes. A l'occasion, la légendaire inimitié entre les espions des deux pays est déballée en public par révélations interposées. Ainsi, en automne 2004, le CNI a fourni lessentiel des informations qui ont permis la publication de l'ouvrage du directeur adjoint du quotidien espagnol El Mundo intitulé 11Mars, la vengeance. Le brûlot de Casimiro Garcia-Abadillo accuse carrément les services secrets marocains d'avoir téléguidé les terroristes du GICM pour commettre les attentats du 11 mars !
N'étant pas en reste, les services marocains accordent également beaucoup d'attention à ce qui se passe chez nos voisins. C'est même là que se concentre le gros des troupes. L'activisme de ces agents irrite d'ailleurs au plus haut point leurs homologues espagnols. A tel point qu'en septembre 2005, le Conseil des ministres a rejeté de justesse la demande de la Commission du 11 mars (pilotée essentiellement par les barbouzes espagnoles) qui voulait un rapport détaillé sur les services secrets marocains et leur activisme sur le sol espagnol. La loi qui régit les services secrets espagnols interdisant un tel recours, le Conseil des ministres a signifié à la commission qu'elle ne devait pas compter sur les informations réunies par le CNI sur les activités en Espagne des services secrets marocains. Aujourd'hui, le bal des barbouzes ne risque pas de prendre fin. Drogue, terrorisme, immigration clandestine, Sebta, Melilia, les motifs pour attiser la haine déclarée que se vouent les agents secrets des deux pays ne semblent pas près de se tarir. |
 |
Contre-espionnage. Des espions parmi nous
L es principales unités du contre-espionnage espagnol sont formées pour s'occuper spécialement du Maroc. Selon une source espagnole, le Royaume chérifien mobiliserait plus de 600 agents fixes du CNI qui travaillent sous diverses couvertures, avec une concentration de 50% des effectifs dans la zone nord. Sans compter les honorables correspondants locaux.
En 2001, le CESID (services secrets espagnols), a été remplacé par le Centre national d'intelligence (CNI), qui a remis à l'ordre du jour sa guerre secrète menée au Maroc.
L'information n'est d'ailleurs pas un secret puisque le préambule qui marque le passage du CESID au CNI spécifie que des efforts considérables dans l'intelligence exterieure ont été consacrés à l'Afrique du Nord et à la sécurité de Ceuta et de Melilla, en collaboration avec un certain nombre de services d'intelligence au nord des nations africaines et avec le Mossad. Après les attentats de Madrid, le patron du CNI (l'ex-CESID) Jorge Dezcallar, un bon connaisseur du Maroc, a été remplacé par Don Alberto Saiz Cortes (décret royal 607/2004 du 19 avril 2004), pour cause d'incompétence. |
|
|