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Par Mehdi Sekkouri Alaoui
Administration. Les malheurs d'un caid (trop) honnête
Bio Express.
1966. Naissance à Rabat
1993. Licence en droit français
1996. Diplômé de l'école des cadres de Kénitra
1996 - 2002. Caïd à Fès
2002. Publication de Ali Baba et les 40 menteurs
2004. Le tribunal administratif condamne le ministère de l'Intérieur à le réhabiliter dans ses fonctions
2005. Le ministère de l'Intérieur ne lui accorde pas le droit de reprendre ses études. |
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Younes Fennich. (AIC PRESS)
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Younes Fennich fait partie de ces Marocains qui se sont brûlés les doigts en voulant combattre un système. Auteur de nombreux Jaccuse, ce caïd de Fès a fini par tomber.
Younes Fennich n'entrevoit pas le bout du tunnel. Ce caïd qui a défrayé la chronique en publiant des livres dénonçant la corruption qui sévissait dans la ville de Fès continue de galérer. Depuis 2002, date à laquelle il a été mis au placard par ses supérieurs, il moisit chez lui à Salé, dans un petit appartement mis à sa disposition par ses parents. Même s'il ne travaille plus, il est jusqu'à preuve du contraire encore caïd et touche |
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toujours (des mains du contribuable, bien sûr) une partie modique de son salaire initial, près de 2500 dirhams (au lieu de 9000) pour rester tout simplement à la maison. On m'a dit de rentrer chez moi jusqu'à nouvel ordre. Ce nouvel ordre je l'attends depuis maintenant quatre ans déjà, s'insurge-t-il. Entre-temps, il a eu gain de cause dans le procès qu'il a intenté à son employeur, le ministère de l'Intérieur. Ce dernier a été condamné en 2004 par le tribunal administratif à le rétablir dans ses fonctions. Cependant, l'affaire semble loin d'être réglée. Elle est depuis lors entre les mains de la Cour suprême et pour très longtemps. C'est du moins ce que pensent le principal concerné et son avocat, le bâtonnier Abderrahmane Benameur. S'ajoute à cela un dahir compliquant davantage les choses, signé par le premier ministre, Driss Jettou (et non le roi !!) et qui remet sur la table sa révocation. Ce qui est paradoxal dans ce dahir qui aurait été signé en 2003 et dont je ne prends connaissance qu'en 2005, c'est qu'il spécifie que je suis seulement relevé de mon arrondissement. Ce qui n'enlève donc rien à ma qualité de caïd, ironise-t-il.
Témoin et victime
Dernier fait en date : le ministère de l'Intérieur ne lui accorde pas le droit de reprendre ses études. Désirant tourner la page, j'ai déposé une demande d'admission à l'Institut national d'urbanisme et d'aménagement. Les responsables de l'établissement y étaient favorables, il ne leur manquait qu'une autorisation écrite du ministère, chose que je n'ai pu avoir à ce jour, explique-t-il. Ce qui est sûr, c'est que toute cette histoire a eu des incidences sur la petite famille de Younes Fennich. Sa séparation avec son épouse a duré près de deux ans. On a vécu une pression inimaginable. De plus, quand vous habitez avec votre femme chez vos parents, il est tout à fait prévisible qu'il y ait des clashs, commente-t-il. Et puis il y a le petit Fennich qui a visiblement beaucoup souffert de cette situation intenable. Il a été entièrement déstabilisé. Il entendait beaucoup de choses concernant son papa à tel point qu'un jour il m'a demandé si je faisais toujours des bêtises, raconte, ému, Younes Fennich. Coupé de sa direction, obligé d'attendre une providentielle nomination, il sort livre sur livre pour dénoncer les malversations dont il a été témoin sur le terrain. Tirés à peine à quelques centaines d'exemplaires, ces ouvrages sont destinés essentiellement à la presse, à la société civile et au gouvernement pour qu'on n'oublie pas mon cas, justifie-t-il.
Caïd ferme et ambitieux
Cet intellectuel charismatique, au français et à l'arabe raffinés, fils d'un entrepreneur et d'une fonctionnaire du ministère des Finances s'est retrouvé par pur hasard dans la fonction de caïd.
En 1994, je viens à peine de décrocher ma licence en droit avec mention que je découvre, sur le journal, l'annonce d'un concours qui doit avoir lieu à l'Ecole nationale d'administration publique. Je m'y inscris sans trop savoir de quoi il s'agissait, je ne le saurai que quelques jours avant l'examen pour lequel je ne me prépare même pas. Je n'y crois pas trop sachant qu'il y a près de 12 000 candidatures pour une soixantaine de places seulement. Le concours, réussi à sa grande surprise, lui ouvre ainsi les portes de l'école des cadres de Kénitra. C'est décidé, il sera caïd. La formation y est purement militaire et makhzénienne, voire basrienne, selon lui : Ce qui m'a néanmoins beaucoup servi pour tenir le coup par la suite, avoue-t-il.
Au vu de ses résultats satisfaisants, à sa sortie de Kénitra, il est l'un des rares à qui l'on propose de prendre la tête d'un arrondissement du premier coup. Et c'est à Fès qu'il atterrit. Les conditions sont plutôt bonnes : en plus de son salaire, il a droit à un appartement de fonction, une voiture de service
tout ce qu'il faut pour bien entamer sa nouvelle vie. Très vite il se fait remarquer
pour son incorruptibilité. Ceux qui disent avoir été rackettés par son prédécesseur, notamment des commerçants et des débitants de boissons alcoolisées, sont ravis. Les autres qui étaient habitués aux faveurs moyennant des pots-de-vin se retrouvent soudainement dans l'impasse. Et il ne se limite pas à sa propre personne, puisqu'il essaie d'étendre toutes ses valeurs à tous ceux qui travaillent autour de lui et n'hésite pas à se passer de tous ceux qui lui paraissent douteux. C'est ainsi que 17 moqaddems se verront muter dans d'autres préfectures. Et pendant six mois, fait unique probablement dans l'histoire de ce pays, il sera le seul caïd à tenir un arrondissement de 90 000 personnes
tout seul ! A son arrivée, tout le monde s'est dit : c'est un jeune qui ne connaissait pas les rouages mais très vite on a senti qu'il était très déterminé dans ce qu'il entreprenait, rapporte ce moqaddem qui a travaillé sous ses ordres. Les témoins se souviennent d'un homme croulant sous le travail qui, d'habitude, est réparti sur une armada de moqaddems. Manquant de personnel, il s'installe à l'accueil de la préfecture pour répondre lui-même aux doléances des visiteurs. Pour ce même moqaddem qui était sous ses ordres, Younes Fennich donnait constamment l'impression de mener un combat. Un peu trop sûr de lui, il ne revenait jamais en arrière.
Des livres pour dénoncer un système
Tout ceci lui apporte forcément des ennemis, apparemment si influents que les autorités de la ville lui mènent le vie dure. En six années à Fès, il sera muté à trois reprises. Pour ce notable fassi, il est évident, les autorités de la ville n'étaient pas réjouies du travail qu'il accomplissait, tout simplement parce qu'il empiétait sur leurs intérêts. Younes Fennich flaire alors un mauvais coup à venir. Il se sent de moins en moins en sécurité : lui vient alors l'idée d'écrire un livre pour assurer ses arrières. En 2002, il publie Ali Baba et les quarante menteurs, une sorte de fiction qui s'inspire de son expérience personnelle. Même si beaucoup se sont reconnus dans ce livre, le but n'était pas de régler des comptes mais surtout de dénoncer un système, explique-t-il. Quelques semaines plus tard, alors qu'il est en congé de maladie, il reçoit une lettre lui annonçant sa mise à pied.
Younes Fennich analyse et comprend fort bien pourquoi les caïds touchent des pots-de-vin. Le système fait en sorte que ça se passe ainsi. Même si notre salaire est de 9000 DH, nous savons que les deux tiers de cette somme sont des indemnités que l'on peut nous retirer à tout moment. Les caïds ayant des familles à nourrir, des crédits à payer, ne peuvent se permettre de risquer tout cela dit-il, ajoutant qu'à Rabat on laisse faire parce qu'on sait que l'argent amassé contribue également à alimenter les caisses noires qui serviront à bien d'autres choses. On l'aura compris, pour lui, le responsable est le Makhzen hérité de Driss Basri. Et Hassan II dans tout ça ? Le croyant que je suis ne peut se permettre de parler des morts, répond-il. Des regrets, caïd Fennich ? Sincèrement, si c'était à refaire, j'y réfléchirais par deux fois avant de faire quoi que ce soit. Dur, dur d'être honnête au ministère de l'Intérieur. |
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