Sahara. Un Conseil : l'autonomie attendra
Congrès. Dans une zerda populaire
Procès symbolique. L'Etat marocain (encore) coupable !
Reportage. Le village le plus pauvre du Maroc
Israël. Olmert face à lui-même
Fraude alimentaire. Le contrôle incontrôlé
Anania. Danser la vie
Exposition. Désert animé
N° 220
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdeslam Kadiri

Algérie. Amnistie : oui Amnésie : non

Le président algérien
Abdelaziz Bouteflika. (AFP)

Un mois après avoir été promulguée, la Charte de réconciliation nationale algérienne se heurte à un front de refus à l'intérieur et l'extérieur du pays. Quel crédit faut-il lui accorder ?


Un projet tel que celui de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, dont l'ambition est de refermer la parenthèse des quinze ans de violence terroriste qui ont fait 200 000 morts et 20 000 blessés, ne peut rallier tous les suffrages. “Surtout, écrit Liberté, qu'on est à peine au début de sa mise en œuvre, alors que les plaies de la crise demeurent vives et que les attentats continuent”. Les débuts
toussotants de la Charte, promulguée le 27 février dernier (après avoir été adoptée en septembre 2005 par référendum) pourraient expliquer “l'émergence sur la scène d'un front de refus”.

Deal avec les islamistes
C'est la libération des islamistes, Ali Benhadj et Abdelhak Layada, qui a fait couler des sueurs froides dans le dos des responsables algériens. Ces deux hommes n'ont pas cautionné l'esprit de la Charte à leur sortie de prison. Les revoir libres, tenant des propos radicaux, a effrayé en haut lieu. Dans une conférence de presse, le 22 mars, le premier ministre Ahmed Ouyahia a promis qu'ils n'allaient “plus faire de déclarations politiques”. Certes, Alger libère des islamistes mais elle interdit formellement à ceux qui ont “instrumentalisé la religion”, c'est-à-dire aux chefs islamistes, “d'exercer une activité politique sous quelque forme que ce soit”.

Dans le fond, la direction politique du pays semble avoir accepté le deal du recouvrement par l'Etat du monopole des armes moyennant le pardon aux islamistes, une réintégration sociale en douceur, en contrepartie de l'extinction des poursuites. “La découverte d'une cache d'armes à Aïn Defla prouve que les islamistes ont déposé les armes et qu'ils acceptent la main tendue de l'Etat”, nous explique Abdelkrim Ghezali, directeur du journal La Tribune. En somme, on libère les islamistes après les avoir bâillonnés et désarmés. Le premier ministre a souligné que la concorde civile avait permis le retour à la vie sociale de 6000 terroristes. La Charte pour la réconciliation devrait faire libérer, elle, 2500 activistes.

Mais que penser de la violence qui a endeuillé l'Algérie ces derniers jours ? La semaine dernière, à Benchoud, près de Boumerdès, le maire de la commune a été tué par un groupe armé ainsi que deux autres personnes. Quatre civils ont été exécutés dans des conditions similaires, dans la commune de Bouarfa... La presse algérienne ne s'en inquiète pas outre mesure : “Ces assassinats sont des réactions normales de desperados et de résidus des groupes islamiques armés contre la Charte, analyse Abdelkrim Ghezali. L'influence des islamistes qui ont pris le maquis se réduit comme peau de chagrin. Il en reste 700 à 900, sans structures homogènes, et qui ne versent plus que dans le banditisme. Ils tentent d'alimenter la peur et les troubles”.

La paix avec qui…
De leur côté, les familles algériennes de disparus ne veulent pas d'une politique d'oubli forcé. En voulant tourner la page de la période sanglante inaugurée par le coup d'État de janvier 1992, Alger a décrété l'impunité des terroristes et des “forces de défense et de sécurité de la République, toutes composantes confondues”. Le régime s'est aussi dédouané au passage : “Le peuple algérien rejette toute allégation visant à faire endosser à l'Etat la responsabilité d'un phénomène délibéré de disparitions… qui sont une conséquence de l'activité criminelle de terroristes sanguinaires”. Et de préciser, sans craindre la contradiction : “L'Etat prendra en charge le sort de toutes les personnes disparues dans le contexte de la tragédie nationale” et dédommagera leurs ayants droit (10 à 12 milliards de dollars comme montant global). Ce virage à 180° provoque la colère de leurs familles et des associations de droits de l'homme.

Une colère attisée par l'interdiction de ne plus faire référence à la guerre civile considérée comme hors-la-loi ! “Nul, en Algérie ou à l'étranger, n'est habilité à utiliser ou instrumentaliser la tragédie nationale pour porter atteinte aux institutions ou ternir l'image du pays”. Ces garde-fous présidentiels réduisent de beaucoup la portée de ce projet. “Nous voulons bien faire la paix mais avec qui ?”, répondent en substance les Algériens.

Lobby anti-Charte et diabolisation
Le front du refus a même trouvé son prolongement à l'extérieur du pays avec une pétition qui a été initiée lundi 27 mars par des personnalités politiques, qui ont pourtant longtemps milité pour une réconciliation nationale. Le texte, au vitriol, condamne “l'auto-amnistie des chefs de guerre. Il ne peut y avoir de paix et de réconciliation sans vérité ni justice”. La pétition est signée par un groupe d'intellectuels et d'hommes politiques, commeHocine Aït Ahmed (FFS), Lahouari Addi (sociologue), Burhan Ghalioun (politologue), Alain Lipietz (député européen), Abdelhamid Brahimi (ancien premier ministre sous Chadli), Mohamed-Larbi Zitout (ex-diplomate au FIS)…

Sous le titre “Algérie : contre l'auto-amnistie, oui à la justice, non à l'impunité”, le document sera envoyé la fin du mois d'avril prochain à diverses institutions algériennes et internationales. Ce groupe a fini par former un lobby durant les années de terrorisme qui avait abouti, une première fois, à la plate-forme de Sant'Egidio mais, depuis la promulgation de la Charte, il a repris forme pour s'attaquer au plan de paix de Bouteflika qui semble avoir rendu leur argumentaire caduc. C'est un groupe idéologiquement hétéroclite.

Cette pétition intervient bizarrement alors que des pressions internationales, œuvre de quelques médias occidentaux et de certaines ONG, s'exercent sur Alger. En France, la presse s'est donné le mot pour relancer cette semaine les interrogations sur l'identité des “auteurs” de l'assassinat des sept moines de Tibhirine, dans la wilaya de Médéa, en 1996, dont on célèbre, ces jours-ci, l'anniversaire de la disparition. Elle accuse Bouteflika de défendre, par la Charte, les généraux, à qui il devrait son deuxième mandat présidentiel et qui craignent de subir le “syndrome Pinochet”…

Mais le président algérien a fait de la Charte son principal cheval de bataille. Il veut restaurer la paix. Bouteflika a aussi rencontré le 24 mars les avocats pour les inviter à “répandre la culture de réconciliation”. Pour Abdelkrim Ghezali, : “Les Algériens veulent oublier et se tourner vers autre chose. Ils disent d'accord pour l'amnistie, pas pour l'amnésie”. Même son de cloche dans des journaux progressistes. En revanche, dans les journaux pro-gouvernementaux comme Liberté, le ton est plus conciliant : la paix d'abord, à n'importe quel prix. Quant aux responsabilités des uns et des autres, c'est l'Histoire qui les établira.



Terrorisme. Retour à la case départ ?

En tournant la page, en relâchant les islamistes, l'Algérie n'est-elle pas en train de revenir à la case départ ? “Sommes-nous vraiment à nouveau en 1990 ? Et quelle que soit la réponse, que faire ?”, s'interroge le magazine Les Débats. La liberté des islamistes ouvre plusieurs portes. L'une d'entre elles, source de toutes les appréhensions, reste relative au long terme. En dépit du contenu totalement clair de la charte et des ordres de Bouteflika, les islamistes reviendront-ils aux affaires ? Il risque fort d'y avoir “redistribution des cartes par rapport à tous les protagonistes de la crise”, avance Les Débats. Si dans les années 1990, le combat contre le terrorisme islamiste a nécessité l'alliance des nationalistes avec les démocrates, beaucoup d'observateurs voient en la réconciliation, un recentrage politique des nationalistes vers les islamistes, à la suite de leur libération.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés