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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Tanger. La guerre du sable

Les pilleurs de sable,
visiblement dérangés par la
présence du photographe. (DR)

La fermeture de la plage de Houara, où se servent les pilleurs de sable, fait flamber les prix de l'immobilier au Nord. Derrière cette décision, des intérêts imbriqués, à la limite du mafieux.


Chantiers bloqués, constructions arrêtées, 70 000 travailleurs menacés de chômage, hausse vertigineuse des prix de l'immobilier ! Interdite aux pilleurs de sable depuis le 2 mars 2006, la fermeture de la plage de Houara, située à proximité d'Asilah, a failli provoquer une crise économique et sociale sans précédent à Tanger. “La situation est pénible, nous sommes pris à la gorge par les donneurs d'ordre qui
n'admettent aucune excuse. Les délais de livraison sont draconiens et un jour de retard nous coûte les yeux de la tête”, se désole un patron tangérois. Pour justifier sa décision, le département régional de l'Equipement évoque l'exploitation sauvage des sables qui met en péril l'équilibre de l'écosystème de la côte. Mais la fibre écologique ne semble pas être le souci principal des parties en conflit. “Derrière cette fièvre écologique se cache en fait des enjeux financiers très importants. La médiatisation de cette affaire qui relèverait du faits divers dans un pays où l'écologie reste une passion réservée aux doux rêveurs, met à jour une guerre des sables qui ne dit pas son nom”, précise un journaliste local.

Coïncidences troublantes
A Tanger, on se demande d'ailleurs pourquoi le département de l'Equipement a attendu aussi longtemps pour prendre la décision de fermer cette plage ? Les dangers écologiques qui menacent le site de Houara ne datent pas d'aujourd'hui. “Par endroits, le sable a complètement disparu depuis bien longtemps, il faudrait trente années pour qu'il se renouvelle”, se désole un ingénieur qui rappelle que l'autorisation d'exploitation accordée en 1 988 l'était à titre exceptionnel et provisoire. L'argument écologique n'est donc pas très convaincant.

“Il y a quelque chose de troublant dans la décision du ministère de l'Equipement. Je ne crois pas qu'on puisse avancer des arguments de protection de l'environnement et préconiser par ailleurs le recours au sable de dragage qui cause plus de dégâts aux milieux marins”, s'interroge le directeur d'une entreprise de BTP de Tétouan. Il fait ainsi référence à l'une des solutions préconisées par les responsables de l'Equipement et qui a débouché sur le recours par les entreprises du Nord au sable de dragage fourni par Drapor sur le port de Kénitra. Coïncidence encore plus troublante, la tenue des journées internationales du dragage, en novembre 2006, à Tanger, sous la supervision directe de Drapor, filiale de l'ODEP qui dépend lui-même du ministère de l'Equipement, une manifestation dont on n'a pas encore médiatisé les tenants et les aboutissants mais que d'ores et déjà, les observateurs considèrent “comme une rencontre visant à vanter les mérites du sable de dragage”.

On parle à Tanger de quelques noms qui auraient déjà décroché des licences d'exploitation de sable de dragage. Si les faits sont avérés, ce serait au mieux un délit d'initié et au pire, un véritable montage pour faciliter à quelques privilégiés la mainmise sur un marché du sable qui s'annonce des plus juteux.

Intérêts croisés
Si les intérêts du département de l'Equipement restent assez difficiles à cerner, ceux des autres parties en conflit sont évidents. Dès le lendemain de la fermeture de la plage, camionneurs et pelleteurs ont ainsi émis des protestations avec sit-in à l'appui pour contraindre les autorités locales à revenir sur cette décision ou du moins à leur octroyer une nouvelle plage à exploiter. Devant le refus de l'Equipement de céder sur cette question, de violentes manifestations ont été organisées et vite réprimées par les forces de l'ordre, à plusieurs reprises, au cours du mois de mars.

Pour les 650 pelleteurs qui travaillaient sur le site, c'est une question de survie. “Résidant dans quatre douars, situés sur la commune pauvre de Boukhalef, les pelleteurs n'ont pas d'autre alternative que celle de travailler dans l'extraction de sable”, précise un étudiant qui s'adonne occasionnellement à ce métier. Réunis au sein d'une confédération qui ressemble beaucoup plus à une confrérie qu'à un syndicat, les pelleteurs paient une sorte de taxe de solidarité qui va dans les caisses de la “Rabita des Hmalats Rimal”. En contrepartie, ce “syndicat” qui gère tout ce pactole d'une manière informelle octroie des cartes d'adhésion qui sont héritées par les ayants droit, ce qui permet à une veuve, par exemple, de louer ce droit d'exploitation à un pelleteur qui lui remet la moitié d'un salaire journalier qui se situe aux alentours de 200 DH. C'est ce qui explique la violence des réactions.

Quand une “mafia” s'en mêle
Mais la véritable mafia, celle qui a longtemps profité de la situation et qui attise aujourd'hui les tensions, c'est celle des camionneurs. “Opérant dans une opacité légendaire, les camionneurs sont les véritables chefs d'orchestre du trafic de sable”, se plaint un exploitant qui tente tant bien que mal de respecter le cahier des charges imposé par l'Equipement. Alors que les opérateurs de BTP se sont arrangés du mieux qu'ils peuvent pour faire venir le sable de Larache, les camionneurs, eux , ont engagé de “véritables chasses aux transporteurs de sable”. L'opération consiste à bloquer le passage des camions qui reviennent chargés de sable vise, entre autres, à faire pression sur les autorités locales et à les contraindre à accorder de nouvelles autorisations d'exploitation sur d'autres plages de la région. “Tout le monde connaît les magouilles des chauffeurs de camion. Avec une autorisation limitée dans le temps et dans la quantité, ils peuvent pourtant travailler des années durant. Il suffit pour cela qu'ils graissent au passage la patte à tous ceux qui sont chargés du contrôle, de l'employé de la commune aux gendarmes en passant par divers autres intervenants”, rappelle ce fonctionnaire communal qui précise qu'avec une rotation infernale, ces camionneurs se font un argent fou. L'astuce consistant à laisser le document de passage vierge le maximum de temps possible.

Opérateurs conciliants
Quant aux principaux intéressés, à savoir les opérateurs du secteur du bâtiment, ils ont négocié avec les travaux publics une sortie de crise qui semble satisfaire les deux parties. Au menu, notamment, la reconversion vers d'autres sources d'approvisionnement telles que l'exploitation du sable de concassage pour remplacer le site de Houara qui fournissait quotidiennement un volume de plus de 5.000 m3 de sable marin. “Pour les BTP, la situation est d'autant plus urgente que Tanger en particulier et le Nord en général ressemblent à un vaste chantier ouvert. Nous sommes passés d'une consommation de 432 000 tonnes en 2002 à un volume global de un million de tonnes au 31 décembre 2005 », précise le président de la section régionale de la Fédération nationale du bâtiment et travaux publics (FNBTP), Outhmane Mernissi. « Conséquence directe de cette crise, c'est le citoyen qui va payer la facture en fin de compte, puisque certains promoteurs indélicats se sont déjà arrangés pour répercuter ce surcoût sur le prix de vente aux particuliers”, s'indigne cet agent immobilier. On parle d'une hausse de plus de 30%.



Ailleurs. Le sursaut des walis

C’est le wali Mohamed Kabbaj qui a ouvert le bal en déclenchant une campagne sans précédent contre les voleurs de sable ce qui a conduit à l'arrestation par la gendarmerie royale dans la Wilaya du Grand Casablanca, depuis le début de l'année, d'une vingtaine de pilleurs de sable et la saisie de plusieurs camions chargés illicitement. Ainsi, plusieurs bandes ont été mises sous les verrous depuis le 1er janvier avant d'être déférées devant le Tribunal de première instance pour “association de malfaiteurs et vol qualifié”. Les bandes opèrent beaucoup plus sur les plages situées dans la commune de Dar Bouazza, Aïn Harrouda et Sidi Bernoussi. Les premiers éléments d'enquête révèlent que ce trafic a généré des revenus estimés à plusieurs millions de dirhams durant ces trois dernières années. Encouragés par le ministère de tutelle, plusieurs gouverneurs et walis ont emboîté le pas à Kabbaj pour renforcer les dispositifs de contrôle et de surveillance des sites en danger. Tout récemment deux gendarmes ont été suspendus par leur hiérarchie pour avoir refusé d'appliquer les ordres données par le gouverneur de Skhirat concernant deux camions qui pillaient du sable le jeudi 6 avril sur la plage de Cherrat.

 
 
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