Rapport. La Banque mondiale et nous
Interview. "Nous devons gagner le coeur des Sahraouis"
Parcours. Amaoui-non
Récit. Un Marocain à Cuba
Révélations. Ces croyants qui gouvernent l'Occident
3 ans après Saddam. Le casse-tête irakien
Tanger. La guerre du sable
Photos. Le Maroc à contre-jour
Portrait. La Raïssa du verbe
N° 221
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benshemsi

L’autre, c’est lui

Ahmed R. Benshemsi
Mohammed VI ne cesse d’inscrire son règne dans la “continuité” de celui de son “vénéré père” – quand bien même le contraire est évident.


“Si vous pouviez m’éviter les comparaisons avec mon père, je vous en saurais gré”. C’est en ces termes courtois mais fermes que Mohammed VI s’adressait, moins de deux mois après son intronisation, à un grand journaliste français de passage à Rabat (en privé, évidemment). L’expression à la mode, à l’époque, était “lui c’est lui, et moi c’est moi”. Le nouveau roi en a donné la preuve, depuis, sur un certain nombre de dossiers-clés.
Les droits des femmes, d’abord. Hassan II, qui se définissait comme “le premier fondamentaliste du royaume”, n’a rien cédé aux féministes, ou alors des broutilles pour donner le change. Tout en continuant à se référer à l’islam, le fils a pris le total contre-pied du père, en opérant une réforme radicale de la Moudawana au nom d’une lecture très moderne des textes sacrés. La revendication identitaire amazighe, ensuite, a beaucoup plus avancé en 6 ans de règne du fils qu’en 38 ans de règne du père. Vécue sous le régime précédent comme un “facteur de division”, l’identité amazighe du royaume est aujourd’hui hautement consensuelle. Autre dossier-clé, celui des droits de l’homme, considéré “clos” par Hassan II dès le début des années 90. Depuis que son fils a lancé la dynamique IER, on sait à quel point tout restait à faire – et à quel point c’est loin d’être fini, aujourd’hui encore…

Etrange, pourtant : sur ces trois grands chantiers comme sur bien d’autres, Mohammed VI ne cesse, publiquement, de s’inscrire dans la “continuité” de “l’œuvre glorieuse” de son “vénéré père” – quand bien même le contraire est évident. Pourquoi ? Est-ce – thèse classique – la nécessité politique de donner des gages aux tenants de “l’ancienne garde” qui demeurent toujours en poste ? Cela pouvait se concevoir pendant ses premiers mois, voire ses premières années de règne. Mais cela ne rime plus à rien, aujourd’hui. Des hommes forts de Hassan II, il ne reste plus, après sept ans de savant effeuillage, que les (plutôt isolés) généraux Benslimane et Bennani. Des militaires guère portés sur la chose politique et qui aimeraient bien, en fait, qu’on les laisse prendre leur retraite en paix. On les imagine très mal battre le rappel des nostalgiques du hassanisme pour fomenter quelque mauvais coup… Non, décidément, ce prétexte ne tient pas.

Est-ce la volonté de ne pas déstabiliser les Marocains – entendons le peuple, assommé par 38 ans de propagande visant à faire de Hassan II une sorte de Dieu dont la critique serait sacrilège ? Non plus. Certes, les Marocains, profondément imprégnés de culture patriarcale, ne comprendraient pas qu’un fils, fût-il roi, “tue” son père. Mais personne ne demande à Mohammed VI de le faire. Il lui suffirait simplement de ne plus le citer, et de se positionner comme un homme “de changement”. En terme d’image, ce serait très payant. En même temps, la statue du père serait déboulonnée en douceur sans que personne, même parmi les plus conservateurs, n’y trouve rien à redire…

Rien à faire, pourtant : la “continuité” continue à faire office de dogme suprême. Peut-être bien, finalement, que l’explication est d’ordre psychologique. Il n’est pas facile d’être le fils d’une personnalité aussi forte que Hassan II ; il l’est encore moins de s’en affranchir, même sept ans après sa mort. C’est comme si l’ombre du père, terrifiante, planait encore sur les épaules du fils. Depuis le 23 juillet 1999, beaucoup de verrous ont sauté, pour le plus grand bien de ce pays. Il en reste encore un, d’ordre intime et filial, celui-là. Peut-être, finalement, est-il plus déterminant que tous les autres...

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2005 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés