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Par Abdeslam Kadiri

Révélations. Ces croyants qui gouvernent l'Occident

George W. Bush (AFP)

Même s'ils dirigent quatre grands pays laïcs, Bush, Blair, Poutine et Chirac se sont appuyés sur la religion dans leur quête du pouvoir. Un livre passionnant consacré à la question vient de paraître.


C’est à un pan méconnu de la vie des dirigeants occidentaux que s'attelle le livre piloté par Christian Roudaut* : la foi de quatre chefs d'Etat -Bush, Blair, Poutine et Chirac- et plus précisément la part qui revient, dans leur foi religieuse affichée, aux convictions intimes et à l'opportunisme politique. Autrement dit, rendre à César ce qui est à
César et à Dieu ce qui est à Dieu. Les conversions de Bush, Blair, Poutine et Chirac au christianisme tiennent parfois du miracle. Ces quatre personnages différents dans quatre pays aux traditions politico-religieuses bien distinctes, ont un point commun : tous se sont décrits comme “croyants” et se sont appuyés sur la religion dans leur quête du pouvoir.

Bush Au nom du Père
C'est en 1984 dans un salon de l'Holiday lnn de Midland au Texas, que Bush trouve sens à sa vie. Il y rencontre un de ces prédicateurs-vedettes dont le business est florissant aux Etats-Unis, le révérend Arthur Blessit. L'homme de Dieu lui demande : “Si vous mouriez maintenant, avez-vous l'assurance d'aller au Paradis ?”. Bush Junior lui répond négativement. Blessit a la certitude que, ce jour-là, George W. Bush est born again (né une nouvelle fois), qu'il a découvert la foi en Jésus.

Jusqu'alors, Bush Junior vivait dans l'ombre de son père et accumulait les échecs : divorces, faillites dans les affaires de pétrole, dépression etc. Le Président dit souvent que si le révérend n'avait pas “planté une graine dans son âme”, il se trouverait dans un bar du Texas à chercher son paradis au fond d'une bouteille de whisky. Aujourd'hui, à la Maison-Blanche, chaque réunion de travail s'ouvre par une prière. Depuis 1999, Bush Junior est devenu le héraut de la droite chrétienne et le président de l'Amérique profonde. Il laisse une large place à l'instinct, l'intuition (surtout dans la guerre en Irak).

Dans le cas de Bush, on est surtout au cœur de la “religion civile américaine”. Une religiosité qui sous-tend une majorité des débats (mariage gay, euthanasie, éducation…). Les efforts pour présenter comme pragmatiques des politiques, à l'évidence inspirées par la foi, sont constants chez le président. S'il est très à l'écoute des groupes religieux conservateurs, Bush n'hésite pas à prendre ses distances avec eux pour ne pas apparaître comme leur otage.

Blair L'Evangile selon Tony
Blair ne s'est pas converti, sinon au travaillisme : il est né pieux. Le miracle, c'est que le premier ministre britannique est trop religieux pour un royaume qui l'est de moins en moins. Anglican, il assiste aux messes catholiques avec sa femme et ses enfants. Il était chrétien avant d'entrer en politique. Aujourd'hui, il ne s'en cache ni ne s'en glorifie.

Blair est certainement un personnage complexe et fin. Il a la connaissance la plus précise des textes. Chrétien œcuménique, il a lu assidûment la Bible et le Coran. Blair a une approche concrète de la foi. Ce qui l'intéresse, c'est l'impact que les questions morales peuvent avoir sur la société moderne. Contrairement à Bush, Blair n'est pas proche de la droite religieuse, il suit plutôt la tradition de la théologie sociale (pro-homosexuels, bioéthique, euthanasie). Blair est à l'extrémité la plus libérale de l'échiquier. Il sait aussi que Dieu doit être maintenu à une certaine distance de la politique.

Quoique surdoué en communication, Blair s'est souvent brûlé les doigts en évoquant publiquement sa foi. L'évangélisme trop voyant de la Maison Blanche l'a incité à redoubler de discrétion. Déjà dépeint comme caniche, marionnette ou porteur des valises de Bush dans le conflit irakien, il ne veut pas aussi se voir traiter de “sacristain dévoué corps et âme au grand prêtre de Washington”.

Islamophile, Blair a été traumatisé par les attentats de Londres qui ont fait voler en éclats la cool Britannia et fait apparaître un Londonistan qu'il abhorre. Mais la théorie du choc des civilisations reste aux antipodes de la vision blairiste du monde. Même si son christianisme raffiné le prémunit peut-être contre une vision binaire (Bien contre Mal), il est persuadé de mener en Irak une guerre juste. “J'en répondrai à mon créateur”, dit-il.

Poutine une conversion peu orthodoxe
Le miracle pour Poutine est encore plus épatant. Au KGB, il était chargé des opérations spéciales anti-religieuses… C'est-à-dire qu'il était chargé de la répression des croyants dans l'ex-URSS et de la surveillance des lieux de culte ! Et voilà qu'au cours de l'été 1996, alors qu’ il transpirait dans son sauna avec un ami, le feu a éclaté dans sa datcha (résidence secondaire). Il a pu sauver sa fille Macha. L'incendie a tout brûlé… sauf une petite croix en métal que sa mère lui avait donnée. Depuis, Poutine la porte autour du cou, assiste régulièrement aux offices et ne mange pas de viande pendant le carême. Mieux, le président russe a restitué à l'Eglise orthodoxe l'essentiel de sa richesse d'avant 1917 et il a fait du patriarche Alexis II une des premières fortunes de la Russie nouvelle.

La religion tient une place importante dans la construction de l'image publique de Poutine et de son programme politique. Il pourrait aussi être qualifié de born again… version russe. Par son revirement religieux post-soviétique, il essaie de faire oublier son passé au KGB. Le pouvoir restaure les Eglises pour restaurer son prestige. L'adoubement spirituel de Poutine lui permet de faire de la restauration de l'ordre moral un de ses chevaux de bataille. Il compte aussi sur l'appui de l'Eglise orthodoxe dans son action politique et vice-versa. C'est l'Eglise qui a le dernier mot dans les débats de société (avortement, famille, enseignement, médias) et les affaires intérieures du pays.

Chirac un drôle de paroissien
Chez les Chirac, la religion, c'est l'affaire de Bernadette. Elle a toujours un chapelet dans son éternel sac à main. Aux Te Deum, elle s'agenouille pour prier. Pas lui. “Chirac est catholique par alliance: sa femme et sa mère sont des croyantes. Chirac n'a jamais été bigot. Il a épousé le profil religieux du pays. A mesure que la France s'est sécularisée, il s'est éloigné de la religion”, souligne Alexis Delahousse. Tenté un temps par le bouddhisme, Chirac aurait trouvé la sérénité nécessaire pour relancer sa carrière politique dans la quiétude d'un monastère en 1976…
La relation publique de Chirac avec Dieu se divise en deux phases bien distinctes. Avant de s'installer à l'Elysée, le chef de la droite passait pour l'enfant chéri de la France rurale et catholique. Après son élection, le chef de l'Etat s'est voulu le président de tous les Français, quelle que soit leur confession. “Malgré sa mutation laïque, Jacques Chirac n'a pourtant pas laissé en jachère ces terres catholiques, naguère si fécondes”. C'est à Bernadette qu'est revenu le soin de fixer l'électorat catholique en 2002. Comme l'écrit Mathieu Delahousse, “Jacques Chirac et la religion, c'est une affaire de pragmatisme : un cocktail d'arithmétique électorale, d'évolution sociologique et -paramètre caché- de penchant personnel”. Comme quoi, la chasse au curé n'empêche pas l'Elysée d'afficher ses préférences.

Ces croyants qui nous gouvernent, dir. par Christian Roudaut, Payot, 296 p.




L'ouvrage. 4 présidents, 4 auteurs

Ils se sont mis à (et en) quatre, trois garçons et une fille, pour s'attaquer à cette mission iconoclaste. Christian Roudaut, initiateur de ce document et correspondant à Londres pour France Inter, France Info et Arte, a analysé le pragmatisme religieux de Tony Blair. Françoise Daucé, enseignante en civilisation russe à l'université de Clermont-Ferrand, a étudié la conversion de Poutine. Alexis Delahousse, journaliste à RFI puis à BFM TV, reporter politique, a suivi le parcours religieux de Chirac. Quant à Emmanuel Saint-Martin, correspondant à New York du Point, il a sondé l'âme de Bush. La dernière partie est consacrée à la réponse de ces dirigeants aux attentats du 11-Septembre. Le résultat est ce livre édifiant et fort divertissant qui suit pas à pas le voyage spirituel de ces quatre maîtres du monde. Rafraîchissant en ces temps de cynisme.

 
 
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