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N° 222
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Ksikes

Ecrivains. Babel littéraire

Saïd El Hadji, néerlandophone
(D.K / TelQuel)

Les auteurs marocains écrivent dans toutes les langues étrangères. En français bien sûr, mais aussi en espagnol, en anglais, en néerlandais et même en allemand. Tour d'horizon.


Quand, au Salon du livre de Paris, Tahar Benjelloun déclare être un auteur “français et marocain”, cela soulève un tollé général. Explication de texte : il se définit comme un “écrivain français à la nationalité marocaine” ou au pire un “écrivain marocain d'expression française”. Il ne croit pas si bien dire et l'excellent dictionnaire de l'“oiseau rare”, Salim Jay, nous le rappelle avec force, les écrivains marocains
s'expriment dans plusieurs langues (arabe, français, tamazight, néerlandais).

Des Belges tiraillés
Toujours au sein de la communauté “francophone”, les Maroco-belges ne sont pas en reste. Aïssa Aït Belize, le plus doué de tous, invite son lecteur dans La chronique du pou vert à visiter la misère morbide des Rifains. “L'ange de la mort rôdait tôt ce matin-là près de la décharge publique de ma ville natale, une cité berbère en bordure de la Méditerranée”, écrit cet auteur, parti à 17 ans, resté à Bruxelles et entré à la littérature vers la cinquantaine. Avec Des racines et des épines (Ed. Luce Wilquin), premier tome d'une trilogie qu'il consacre au “fils du péché”, Aït Belize puise dans l'origine de sa différence pour mieux se démarquer. “Avec lui, on touche à quelque chose d'universel. Il va au-delà des difficultés d'intégration et de la dichotomie, pays d'origine, pays d'adoption, pour distiller une vision du monde”, estime le conseiller culturel de la Wallonie, Daniel Soil.

Le ballottement entre deux cultures est plus visible dans les écrits de jeunes auteurs, nés sur place de parents marocains. C'est le cas de Malika Madi, auteur de Nuit d'encre pour Farah et de Saber Assal à qui on doit ce roman au titre poétique, A l'ombre des gouttes (Ed. du cerisier). Ce déchirement identitaire, Leïla Ouahri l'inaugure dans le plat pays en 1985, à travers son roman au titre suggestif, Zaïda de nulle part (Ed. L'Harmattan). Faisant appel à des mythes marocains, même antéislamiques, elle dramatise (déjà à l'époque) la notion de l’appartenance. Quant à Sam Touzani, le dramaturge de la bande, il est “très en colère parce que la guerre des religions s’est installée”.

Shouf Shouf Hollanda
Pour Dominique Caubet, l'auteur de l'incontournable livre-catalogue, Shouf Shouf Hollanda (Ed. Tarik), les écrivains marocains d'expression néerlandaise ont un statut à part. Ils n'ont rien à voir avec cette “diaspora intellectuelle adulte”, qui écrit dans une langue acquise sur le tard. Hafid Bouazza, l'aîné d'une bande de jeunes géniaux, cancres à l'école, torturés dans la vie, nés là-bas, écrit dans Les pieds d'Abdullah : “les spectres d'une honte ancestrale me tourmentent, veulent m'empêcher d'écrire un récit autobiographique”. Comme lui, Abdelkader Benali, lauréat du prix Libris (Goncourt hollandais), se rebiffe contre le père et ironise sur la tradition. Saïd El Hadji, qui a été chassé de la maison pour avoir “quitté le droit chemin”, dépeint dans son truculent premier roman, Les jours de Shaytan (Ed. Gaïa), sa double vie de “soumis et rebelle”.

Aux côtés du grand poète Mustapha Stitou, ces trois romanciers ne sont pas perçus chez eux comme des étrangers. “Un écrivain néerlandais est un écrivain qui écrit en néerlandais”, explique Bouazza. Là-bas, la qualité prend le dessus sur la nationalité. Le Maroc occupe une grosse place dans leurs textes, mais c'est un “Maroc imaginaire”. Leur chance, explique Dominique Caubet, est d'être “des individus à la forte personnalité, qui ont cherché à se détacher de la famille très tôt et que la société néerlandaise a aidés à s'affirmer”. Et en néerlandais, justement. “Contrairement aux Turcs qui investissent leur langue maternelle dont ils sont fiers, les Marocains n'ont à leur disposition que la darija et le rifain, difficiles à exploiter en littérature”, note Caubet qui les a longtemps interviewés. Leur mérite, in fine, est de donner à la société qui les a adoptés, une littérature bigarrée, où l'humour et l'auto-dérision ne permettent nullement de renvoyer aux lecteurs locaux l'image du Maroc orientaliste, voluptueux et luxuriant, auquel ils s'attendent.

Incursions d'hispanisants
“Le pire ennemi de la création est la sacralisation. L'arabe est sacralisé. Moi, je m’approprie l'espagnol, j'en fais ma langue. J'aurais bien aimé écrire dans ma langue maternelle”. Cette profession de foi, nous la devons à Larbi El Harti, un des rares Marocains à écrire en espagnol. À côté de lui, d'autres comme Ahmed Ararou, nouvelliste s’inspirant de Jorge Luis Borges, ou encore Driss Bouissef Rekkab, auquel on doit l'excellent roman, A l'ombre de Lalla Chafia, publient en espagnol mais par intermittence. Dans le lot, pas de fils d'immigrés, juste des hispanisants, issus de parents mixtes ou nourris à l'école espagnole. C'est le cas de Larbi El Harti. Né à Asilah, il en garde le souvenir d'une ville à la culture double, la voix du muezzin d'un côté et la cloche de l'église de l'autre. Faisant ses études supérieures en Espagne, il est tour à tour marxiste, poète et nègre, puis nouvelliste et romancier en devenir. Dans Despuès de Tanger -Après Tanger- (Sale ediciones), puis L'Apport des vents, il porte un regard sur la réalité, de son côté sordide. Ça s'appelle “le réalisme sale”, et El Harti s'en revendique.

Les anglophones cherchent droit de cité
Comme chez les hispanisants, les études mènent certains anglicistes vers l'écriture. Cela passe souvent inaperçu, dans la mare universelle des écrits in English. La plus visible de tous est sans conteste l'auteur du site Moorish girl, Leila Lalami. Ancienne journaliste, partie à Portland préparer son doctorat, elle se découvre des talents de romancière dans la langue de Shakespeare. Son livre, Hope and dangerous pursuits -Espoirs et poursuites dangereuses-, qui dépeint le destin et les vies antérieures de quatre harragas, lui a valu des critiques dithyrambiques, louant son style “pragmatique et poétique à la fois”.

Sur place, aux Etats Unis, son aîné Aziz Abbassi, traducteur attitré du philosophe Mohamed Abed Jabri en anglais, s'essaie tantôt à la poésie tantôt à la nouvelle. “Même si mes textes sont écrits en anglais sur le papier, ils sont en darija, dans l'esprit”, estime l'auteur. Socio-linguiste de formation, Abbassi estime que son identité hybride déteint sur ses écrits : deux recueils de nouvelles en l’occurence (Vol en plein jour et Mémoire d’une enfance au Moyen Orient). D’autres auteurs anglophones se contentent de publier leurs vers at home, comme c'est le cas de Hafsa Bekri Lamrani et de Hassan Mekouar. Ils confirment, à leur niveau, la tendance. Pas de place pour des fils d'immigrés, juste pour des passionnés de la langue anglaise.

Et un germanophone, à part
“Il existe en Allemagne un écrivain issu de l'immigration mais nous n'arrivons pas à l'identifier”, confie un responsable au Goethe Institut. Le seul auteur germanophone est un professeur de la faculté de Rabat. Fawzi Boubia, politologue et philosophe à la fois, a fait ses études outre-Rhin et son premier roman, Heidelberg - Marrakesch, Einfach (Heidelberg - Marrakech, aller simple) raconte en un jour les dilemmes d'un marocain d'origine berbère, arabophone, francisant, face à une Allemagne xénophobe. Quoique dérangeant par son propos, le livre est paru de nouveau en double édition (arabe et allemande), a été adapté au théâtre et est sur le point d'être traduit en français. Son prochain roman a comme protagoniste Schéhérazade. La frustration de Boubia, comme de beaucoup d'autres de ses pairs, est de “voir que la darija offre des possibilités incommensurables d'expression, sans être mise à profit”. Et c'est finalement ce manque à gagner qui nous offre une richesse inouïe. Un Babel littéraire, en somme.

 
 
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