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Littérature. Lettres de riche, lettres de pauvre
N° 223
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Ksikes

Littérature. Lettres de riche, lettres de pauvre

(DR)

Le narrateur d'Abdellah Taïa dans “L'armée du salut” (Seuil, 2006) est, à l'image de l'auteur, d'origine très modeste. Le narrateur de Driss C. Jaydane dans “Le jour venu” (Seuil, 2006) est issu d’une famille opulente. A travers ces deux nouveaux romans de trentenaires marocains, découvrez un Maroc très personnel mais contrasté. Lectures parallèles.


Dans L'armée du salut, Abdellah Taïa raconte, à la première personne, comment il est sorti de la misère, économique et sexuelle, à Salé, pour retrouver, là-bas, en Suisse, dans le dénuement, puis dans les
bras de Jean, sa liberté d'être lui-même. Le jeune écrivain remonte à ses attouchements quasi inconscients avec son frère aîné, Abdelkébir, pour situer l'origine de son homosexualité. Il relate, aussi, le souvenir de son père violemment amoureux de sa mère, dans un appartement exigu, invivable. Au fond, il raconte l'histoire de son affranchissement. Driss C. Jaydane retrace, dans son roman à lui, Le jour venu, l'itinéraire d'un jeune Marocain issu de la haute société. De ses certitudes de petit frimeur, bien dans ses baskets, à sa rencontre inopinée avec un journaliste marxiste, Malik, le fils de bourgeois apprend à se désolidariser de sa classe. Mais son père, avocat, Fassi, bien installé dans ses privilèges hérités et renforcés, ne lui en laissera pas le loisir. Au fond, il raconte son incapacité à se libérer du joug paternel. De ces deux trajectoires que tout oppose de prime abord, émerge la conscience contrastée de deux Maroc qui s'ignorent.

Souvenirs de la maison familiale
Le riche : “Mes parents avaient choisi pour moi… une chambre avec douche, un téléphone qui servait à appeler les bonnes. Quelquefois, je sonnais pour sonner. Pour qu'une bonne se mette à courir paniquée… Notre villa comptait assez de salons pour que famille éloignée, amis, tout le monde soient reçus dignement … Ma grand-mère vivait seule, avec deux domestiques, dans la petite maison de son mari, mort depuis fort longtemps. Elle avait à son service une fillette d'une dizaine d'années ainsi qu'une quadragénaire, demeurée attachée à sa virginité”.

Le pauvre : “Longtemps notre maison à Hay Salam, à Salé, n'a été qu'un rez-de-chaussée de trois pièces, une pour mon père, une autre pour mon grand frère Abdelkébir et la dernière pour nous, le reste de la famille : mes six sœurs, Mustapha, ma mère et moi … On vivait tout le temps dans cette pièce où il y avait aussi une vieille armoire gigantesque, monstrueuse, les uns sur les autres : on y mangeait, on y préparait parfois le thé à la menthe… on s'y racontait des histoires qui ne finissaient jamais, et bien sûr, on s'y disputait, gentiment ou violemment, cela dépendait des jours, de notre état d'esprit et surtout de la façon dont ma mère réagissait”.

L’image marquante du père
Le riche : “Mon père, un soir, après quelques bouteilles de… son champagne préféré, s'était laissé aller à expliquer, en ma présence, à quelques invités, la raison de cet amour que Dieu portait aux chorfas. De sa belle voix grave, à laquelle l'alcool donnait cette profonde fébrilité qui fait le charisme des saints, il expliquait comment Dieu nous guide, nous protège, nous aime, nous pardonne… A la naissance, nous avons déjà tout réussi. Jamais le feu de l'Enfer ne pourra, par décret divin, nous atteindre”.

Le pauvre : “Pour dire à ma mère son désir sexuel, mon père avait mis au point ses propres techniques, ses stratégies. L'une d'elles consistait tout simplement à passer la soirée avec nous, dans notre pièce. Lui, qui était un grand parleur, lui qui aimait tout commenter, il devenait soudain silencieux. Il ne disait rien, pas un mot, pas un son ne sortait de sa bouche. Il ne fumait même pas. Il se recroquevillait dans un coin de la pièce, seul avec les tourments de son désir, dans les prémices de l'acte sexuel, déjà dans la jouissance, les bras autour de son corps”.

L’initiation tortueuse au sexe
Le riche : “Alors, tu as tardé, fils ! Tu as été pinceauter ta petite Fassia d'Anfa ! Pinceauter ! Non, je ne l'avais pinceauter, Yasmine. Je ne l'avais pas couchée sur le ventre. Nue. Je n'avais pas enduit son entrecuisse de salive. Je n'avais pas fait coulisser mon sexe quelques minutes entre ses cuisses, collées l'une contre l'autre, pour simuler les parois étroites du vagin… Non, ce soir-là, je ne désirais pas tacher le couvre-lit d'enfance de l'agile vierge… Je n'avais pas eu envie d'user de cette tactique visqueuse, mais ô combien efficace, de ce procédé que nous avions lâchement inventé afin de garder les filles vierges pour la nuit, où l'Homme, le vrai, les pénétrerait, faisant éclater leur virginité au grand jour”.

Le pauvre : “Je baignais dans l'odeur forte d'Abdelkébir, son odeur d'homme : je l'adorais, je me vautrais dedans, je la mélangeais à la mienne et j'inspirais profondément. Comme un petit chien j'avais besoin de mon grand frère pour jouer avec lui, dormir contre lui, et parfois le lécher… Je me sens mal, mal, mal. Je suis un traître. J'ai trahi Abdelkébir. Au cinéma, avec Salim. Et le pire, c'est que j'ai aimé ça, être entouré par les bras forts de cet homme de quarante ans qui sentait bon et qui me parlait dans l'oreille en français tout en essayant de trouver un chemin vers mon sexe, mes fesses. Je me suis donné à lui. Il ne m'a pas fait souffrir. Oui, j'ai aimé ça. Mon Dieu !”.

Le rejet du milieu d’origine
Le riche : “- Tu sais d'où je viens …
- Oui, d'Anfa, et même d'Anfa supérieur. Mais ce n'est pas un péché de vivre à Anfa, ce qui est infect, c'est le “supérieur”.
- Arrête, Anfa supérieur n'a rien à voir avec…
- La race supérieure ? Rien n'est moins sûr, tu sais. Malik se resservit du thé … Puis reposant son petit verre sur la table, il me sourit”.
Le pauvre : “En attendant le départ du train, Abdelkébir nous emmena, mon petit frère Mustapha et moi, dans un café qui ne ressemblait pas à ceux de Hay Salam (trop bruyants, exclusivement réservés aux hommes). C'était le très chic Lina's Café. Les gens prenaient sans se presser leur petit déjeuner, tous étaient habillés légèrement, avec élégance…”

À chacun son “autre Maroc”
Le riche : “Nous étions bien au pied d'une montagne. Une montagne d'ordures. Une décharge publique. Je n'en avais jamais vu. Les poubelles, oui, bien sûr… Mais une montagne d'ordures, c'était tout autre chose d'autant qu'y crapahutaient des hommes, des femmes, des enfants. Cette montagne surplombait une commune casablancaise… Des enfants, des gosses recouverts d'écailles, grouillant dans cette immense maternité purulente”.

Le pauvre : “Je ne connaissais pas vraiment le Maroc. Je connaissais Salé et Rabat. Un peu Tanger. Jean m'avait permis de connaître autre chose dans ce pays, d'élargir la notion “Maroc”, de rencontrer d'autres visages de ce pays enchanteur comme disent les publicités. La dernière fois qu'on s'est vu au Maroc. Ouarzazate… On avait oublié nos tensions en Suisse. Nos différences. Nos querelles… Décidés d'être heureux ensemble quelques jours dans le Sud”.

 
 
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