Lobbying. Le Polisario fait son show
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N° 223
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani,
envoyé spécial à Madrid

Lobbying. Le Polisario fait son show

À la tribune (bras levés),
Mohamed Abdelaziz..
(D.B / TelQuel)

Alors qu'à New York, le secrétaire général de l'Onu rend public son rapport sur le Sahara occidental. à Madrid, Marocains et Polisariens tentent, chacun de son côté, de faire entendre sa voix. Reportage.


Il pleut des cordes sur Madrid, ce vendredi 22 avril. Devant l'entrée de l'Ateneo, l'un des plus prestigieux théâtres de la ville, Brahim Ghali, représentant du front Polisario en Espagne, reçoit en personne. Dans quelques minutes, s'ouvrira une conférence internationale pour la décolonisation et l'indépendance du Sahara occidental. Une rencontre
annuelle, presque rituelle, organisée à l'initiative des “associations et institutions espagnoles solidaires du peuple sahraoui”. Aujourd'hui, Mohamed Abdelaziz himself a fait le déplacement. C'est dire l'importance du rendez-vous… Le service d'ordre est intraitable. Tous les invités passent systématiquement par un cordon de sécurité dressé par la police espagnole puis sont reconnus personnellement par les organisateurs avant de pouvoir accéder au théâtre. La poignée de main avec Brahim Ghali est ferme, le sourire protocolaire. Il est étonné de voir un journaliste marocain débarquer pour couvrir la conférence. Après un bref moment d'hésitation, il accepte de me laisser passer en me souhaitant la bienvenue.

La guerre, “légitime défense”
18 heures 10, il reste très peu de places libres au salon De Actos. La salle, de style médiéval, est petite mais chaleureuse. La tribune est encore vide. Seul un grand drapeau aux couleurs de la RASD trône au milieu de la scène. Les chaînes de télévision (cinq au minimum) finissent d'installer leurs micros. Le show peut enfin commencer. Dans l'assistance, on reconnaît quelques journalistes espagnols, des politiciens et de nombreux Sahraouis venus de Madrid mais aussi de Bilbao, de Barcelone ou de Tolède. Timidement, Mohamed Abdelaziz entre en scène, après quelques secondes d'hésitation. Toute la salle est debout, applaudissant le zaïm sahraoui. Le bras droit levé (à la manière des grands leaders), il répond aux ovations de ses convives. Quelques minutes et les choses sérieuses commencent. Première surprise : Abdelaziz s'exprime en arabe. “Il ne parle jamais en espagnol qu'il ne maîtrise d'ailleurs pas. Il préfère plutôt parler en arabe et se faire traduire. Par contre, c'est un excellent francophone”, explique un journaliste qui l'a déjà pratiqué à plusieurs reprises. Abdelaziz ne perd pas de temps. Aujourd'hui, il sait que son discours est très attendu. La veille, Kofi Annan a rendu son rapport enterrant presque définitivement le plan Baker et invitant les deux parties (Maroc et Polisario) à reprendre des négociations directes, sans conditions préalables. L'heure est donc grave pour le Front. Dans son discours, Abdelaziz préférera cependant faire l'impasse sur le rapport onusien et se concentrera presque exclusivement sur les atteintes aux droits de l'homme enregistrées au “Sahara occidental”. Il prend un ton grave pour dénoncer le décès de deux militants sahraouis sous la torture et les arrestations répétées de militants des droits de l'homme au Sahara. “Nos militants ne peuvent même plus se rendre à l'hôpital, de peur d'y être arrêtés”, annonce-t-il à une salle, visiblement touchée par les propos spontanés et le dialecte bédouin du président du Front.

Pendant de longues minutes, Abdelaziz parlera encore et toujours des atteintes aux droits de l'homme . Il les énumérera presque. “Vu le contenu du rapport onusien, les droits de l'homme sont le principal cheval de bataille qui reste au Polisario. C'est de bonne guerre”, analyse un journaliste espagnol. Soit, mais Abdelaziz ne peut ignorer complètement l'offre d'autonomie marocaine. Il sait qu'il doit y faire référence dans son discours, même brièvement. Et là, son annonce laisse perplexe plus d'un. “Soutenir l'autonomie, affirme-t-il, c'est soutenir l'injustice. Cela mènera, croyez moi, à une explosion de violence qui menacera la stabilité du royaume, du trône et de la région toute entière”. Abdelaziz marque une pause, plongeant la salle dans un silence pesant, comme pour affirmer un peu plus la solennité et la gravité de ses propos. Puis entre deux mots, il rappelle la responsabilité espagnole dans la gestion de ce qu'il considère d'abord comme “un conflit de décolonisation”. Il sait que l'argument de la responsabilité historique fait mouche en terre ibérique…

En cette soirée de solidarité, pas question pour le président sahraoui de perdre une seconde. L'opportunité est trop belle… Immédiatement après son discours, il se retire dans une salle attenante pour répondre aux questions des journalistes. Une trentaine, au moins. Dans le lot, beaucoup d'Espagnols et quelques Algériens. Première question (prévisible) : la réaction du président au rapport de Kofi Annan. Visiblement gêné, Abdelaziz s'en sort quand même grâce à une pirouette imagée : “le rapport a fait le bon diagnostic mais il a prescrit le mauvais traitement”. Décodez : le rapport a eu raison d'énumérer les différentes atteintes aux droits de l'homme survenues au Sahara mais a eu tort de recommander les négociations directes comme une issue au conflit. “Nous avons toujours été ouverts au dialogue. D'ailleurs, l'idée même du référendum est le résultat de longues négociations mais la question est de se savoir comment obliger le Maroc à respecter ses engagements vis-à-vis de la communauté internationale ? Nous aurions souhaité que le secrétaire général de l'Onu appelle à des sanctions internationales contre le Maroc pour l'obliger à respecter les résolutions onusiennes”. Rien que ça ! Abdelaziz ne s'arrête pas en si bon chemin et affirme que “la guerre est une sorte de légitime défense. Mais cette fois, personne ne saura combien de temps elle durera ni combien de victimes elle engendrera. L'ONU nous a tellement déçus…”. Le président de la RASD ne prend décidément pas de gants pour faire pression sur le conseil de sécurité, censé se prononcer sur le rapport de Kofi Annan, la semaine prochaine (le 28 avril 2006). Mais le Polisario a-t-il vraiment les moyens de cette guerre ? Rien n'est moins sûr. D'autant plus que les grandes puissances internationales (qui siègent au conseil de sécurité) verraient d'un très mauvais œil l'éclatement d'un nouveau conflit armé en Afrique, aux abords, de surcroît, d'un no man's land convoité par des milices d'Al Qaïda. En fait, en évoquant la guerre, Abdelaziz pense à ces fameuses intifadas (émeutes urbaines) qui mettraient le Sahara à feu et à sang.

Abdelaziz répond à quelques questions encore et se retire calmement. C'est alors qu'un illustre inconnu commence à distribuer nerveusement des tracts et à hurler énergiquement : “Et les violations des droits de l'homme à Tindouf ?”, “Arrêtez d'utiliser les Sahraouis comme des otages pour servir vos intérêts”… L'homme est vite contrôlé par le service de sécurité et mis à l'écart. Plus tard, il s'avérera qu'il s'agit d'un responsable d'une organisation espagnol qui défend la marocanité du Sahara (eh oui, ça existe !). Ce ne sera d'ailleurs pas le seul incident de la soirée. Quelques minutes auparavant, un journaliste de la MAP (agence officielle marocaine) a été interdit d'accès à la salle. Motif invoqué par les organisateurs : “c'est un agent qui travaille pour les services”. Comment peuvent-ils affirmer cela ? Ne dispose-t-il pas d'une accréditation officielle espagnole qui lui permet d'assister à la conférence ? Si, mais il ne pourra pourtant pas le faire. “C'est comme ça”, se contentent de répondre quelques responsables du Front.
Peu avant 21 heures, Abdelaziz quitte la salle… sous haute protection. Les portes de la salle restent fermées jusqu'au départ du “président”.

Manifs du samedi
Samedi, nous sommes dans un quartier chic de la capitale espagnole. C'est là que se trouve l'ambassade marocaine, mise sous haute surveillance. En face, des militants sahraouis déroulent leurs banderoles appelant à l'indépendance du Sahara occidental. La manifestation qui démarre à midi n'attire visiblement pas beaucoup de monde. Deux cents personnes à tout casser. Dans le lot, beaucoup d'Espagnols qui, pour la circonstance, ont mis la daraâ sahraouie. “C'est la plus petite manifestation à laquelle j'aie assisté. Il n’y a pas eu de mot d'ordre général cette fois. La manif est plus symbolique qu'autre chose”, affirme M.S, l'un des responsables du Polisario en Espagne. Les slogans ne ménagent pas le royaume. Entre un “Fuera Marruecos “(Maroc dehors) et un “Maroc coupable, Espagne responsable”, les manifestants se laissent aller à des slogans beaucoup plus vulgaires et insultants, accompagnés de quelques bras d'honneur aux fonctionnaires de l'ambassade, qui s'affairent ostensiblement autour d'une caméra amateur qu'ils n'ont même pas eu la délicatesse de dissimuler. Les portraits de Aminatou Haïdar et de Ali Salem Tamek côtoient des affiches où on peut lire “génocide marocain” ou “cette ambassade est ensanglantée”. Le service d'ordre déployé autour du bâtiment observe calmement la manifestation. Quand des militants sahraouis demandent à planter le drapeau de la RASD sur le trottoir de l'ambassade marocaine, les policiers espagnols leur opposent un refus catégorique. “Heureusement, soupire ce militant associatif marocain installé en Espagne. L'année dernière, raconte-t-il, des membres du Polisario ont peint les murs du consulat marocain de Madrid aux couleurs de la Rasd et y ont planté un petit drapeau du Polisario”. 13 heures 30, la manifestation se disperse. Les forces de l'ordre ne soufflent pas pour autant. Une autre manifestation va démarrer quelques ruelles plus loin, devant l'ambassade… d'Algérie, cette fois. Réponse du berger à la bergère, les Marocains se sont donné rendez-vous rue Général Oraa pour une manifestation beaucoup plus bruyante, désorganisée et festive. Les drapeaux aux couleurs marocaines ont même bloqué la circulation dans cette petite rue, d'habitude tranquille. La manifestation commence à 14 heures. “Curieux timing, note un journaliste présent, c'est l'heure où les Espagnols déjeunent. Aucune manifestation ne démarre à cette heure à Madrid”. En fait, saura-t-on plus tard, ce sont les services de l'ambassade qui ont demandé à retarder la manif, de manière à avoir le moins de monde. En tout cas, le rassemblement qui se tenait en face de l'ambassade algérienne a été assez bruyant pour attirer l'attention de tous les riverains. La RTM est de la partie également alors qu'aucune chaîne de télévision espagnole n'a fait le déplacement (la manif du Polisario a été couverte par trois caméras espagnoles au moins). Les Marocains qui manifestent ? Il s'agit surtout de jeunes, de chamalis (nordiques) qui revendiquent la marocanité du Sahara, demandent à Bouteflika de rester en dehors d'un conflit maroco-marocain et exigent le retour des “séquestrés de Tindouf”. Le ton est tout de même joyeux. Les jeunes chantent :“Hého, mabrouk aâlina, hadi lbidaya... mazal, mazal” et répètent des chants de la Marche verte. 15 heures, les gens ont faim, autre chose à faire de leur samedi après midi et se dispersent calmement. Dans la soirée, à plusieurs milliers de kilomètres de là, à Laâyoune, les derniers prisonniers politiques sahraouis franchissent la porte de la prison noire. Un nouveau “coup” de Mohammed VI, qui vient perturber un peu plus les calculs des uns et des autres. To be continued…



ONU. Rien ne va plus !

À l'écriture de ces lignes, le Conseil de sécurité des Nations Unies ne s'est toujours pas prononcé sur le rapport de Kofi Annan sur le Sahara occidental. Même si certaines sources diplomatiques ont déjà fait état du scepticisme des membres du conseil, aucune information n'a filtré concernant les résolutions qui allaient être prises. En tout cas, la réponse du Polisario ne s'est pas fait attendre. Son représentant à New York a fait état de sa déception et rappelé au conseil de sécurité la responsabilité de la communauté internationale dans la résolution d'une affaire de décolonisation. La réponse algérienne a été plus virulente. Son ambassadeur à l'ONU a vivement regretté que “les Nations Unies opposent la realpolitik à la légalité internationale et suggèrent que la première prévale sur la deuxième”. Le Conseil de sécurité devrait se prononcer vendredi 28 avril. Le Maroc croise les doigts.



Zoom. Khat Achahid, kézako ?

Mahjoub Salek est l'un des fondateurs du Polisario. A cause de ses positions critiques vis-à-vis de l'actuelle direction du Front, il a passé six ans dans les geôles de f Tindouf. Aujourd'hui, il est l'un des cadres les plus actifs et les plus en vue de Khat Achahid, premier mouvement de contestation officiel au sein du Polisario. Pure invention des services marocains, aile dure du front Polisario, héritiers de la sagesse de El Ouali Mostapha Sayed… que n'a-t-on pas dit sur Khat Achahid, ou voie du martyr (en référence au fondateur du Polisario, tué à Nouakchott) ? Officiellement ce mouvement existe depuis 2003. Il est constitué de leaders de la première heure du Front, aux positions franchement critiques vis-à-vis d'une “direction corrompue, vieillotte et dépassée”, aux commandes depuis plus de trente ans.
Mahjoub Salek, tout premier journaliste à la radio du Front, en fait partie. Il vit entre Tindouf et Bilbao, en Espagne. Il commence par prévenir : “Ne faites pas d'amalgame. Nous faisons partie du Polisario. Notre devise est très simple : un seul héros, le peuple ; un seul leader, le martyr”. Ce qu'il reproche à l'actuelle direction du Front ? “15 ans de statu quo qui ne nous ont pas fait avancer d'un pouce. Nous demandons l'ouverture d'un débat national pour répondre à une question essentielle : où va-t-on ?”. Le leitmotiv de tous ces cadres éclairés ? “Nous sommes responsables de la situation de ces milliers de Sahraouis qui nous ont cru en 1974 et qui vivent aujourd'hui à Lahmada, en Algérie. Il n’y a que trois voies possibles : rester éternellement en Algérie, ce que nous refusons. Il existe aujourd'hui une génération née dans les camps et qui n'a jamais connu le Sahara. Deuxième option : le retour à la lutte armée après l'échec flagrant de l'ONU. Mais alors se pose la question de savoir si l'actuelle direction est capable de prendre une telle décision. Reste alors la troisième voie, à savoir l'ouverture de négociations directes avec le palais royal à Rabat”. Soit, mais Khat Achahid est-il prêt à négocier au nom du Front et des Sahraouis des camps de Tindouf ? La réponse de Salek est sans équivoque : “Jusqu'à maintenant, nous sommes un mouvement réformateur qui appartient au Polisario et qui en fait partie. Nous appelons à l'ouverture d'un débat national sur le devenir de la cause et le lancement de réformes structurelles. Si l'actuelle direction continue sur sa lancée, nous déciderons à ce moment-là des mesures à prendre”. Et l'offre d'autonomie marocaine ? Mahjoub Salek la balaie d'un revers de la main. “En 1975, nos martyrs se comptaient par dizaines. Aujourd'hui, ils sont des milliers. Il était possible de négocier avec le Maroc avant l'entrée des chars marocains au Sahara, avant que Hassan II ne méprise les Sahraouis. Aujourd'hui, l'affaire a trop grossi. Ce n'est pas une affaire maroco-marocaine mais une affaire de décolonisation internationale”.

 
 
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