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N° 223
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis à Paris par Ahmed R. Benchemsi

Grande interview.
Jean Daniel. Le grand témoin



Bio express. Le siècle et lui

Quand, en novembre 1963, Fidel Castro apprend l'assassinat de Kennedy, Jean Daniel est avec lui dans son bureau de la Havane. En racontant au monde la réaction “à chaud” du leader cubain, ce natif de Blida en 1920 (Jean Daniel Bensaïd, de son vrai nom) fait une entrée tonitruante dans le petit cercle des grands journalistes internationaux. Il n'en sortira plus. Journaliste à L'Express, il défraie la chronique par ses reportages très critiques sur la guerre d'Algérie, dans lesquels il dénonce la torture pratiquée par l'armée française. Homme de gauche et grand voyageur, il a rencontré presque tous les grands leaders du vingtième siècle. Fondateur du Nouvel Observateur, aujourd'hui premier news magazine de France, et auteur d'une douzaine d'ouvrages, Jean Daniel a suivi l'Histoire du Maroc de près depuis l'exil de Mohammed V. Grand ami d’Abderrahim Bouabid, il a rencontré et interviewé Hassan II à plusieurs reprises. Enfin, dernier journaliste à avoir rencontré le défunt monarque, il a aussi été le premier à être reçu par le jeune Mohammed VI, tout juste monté sur le trône.


Dans son bureau parisien,
le 8 avril. (ARB / TelQuel)

Mohammed V, Hassan II, Mohammed VI, mais aussi Bouteflika, Bourguiba, Bouabid… Le fondateur du “Nouvel Obs” a rencontré tous les grands leaders du Maroc et du Maghreb. Il raconte.


Pensez-vous, vous aussi, que la colonisation ait eu un rôle positif ?
Pour mettre de la clarté dans ce débat, il faut distinguer la conquête, la présence et le temps de la présence. Tout ce qui relève de la conquête est pour moi, un crime inexcusable. On ne peut justifier, sous aucun prétexte, le fait de violer la souveraineté d'un Etat, de l'occuper contre
son vœu et de réprimer de façon souvent atroce la résistance légitime que l'occupation provoque. Donc, la conquête coloniale n'a jamais de rôle positif. En revanche, il en va différemment avec la présence coloniale. Entre deux convulsions émeutières apparaissaient des parenthèses constructives où les colonisateurs et les colonisés trouvaient un intérêt commun. Ce sont les effets secondaires de la conquête. J'ai lu dans votre magazine que selon un sociologue marocain, Lyautey avait transformé une entité tribale en une nation et qu'il avait protégé l'islam mieux que les non-musulmans. Tout dépend des colonisateurs… Je me souviens qu'à Blida, quand j'étais écolier, il y avait dans ma classe sept Algériens qui allaient devenir, plus tard, de grands noms de la lutte pour l'indépendance. Or, parmi leurs sources d'inspiration, il y avait un professeur français du nom de Marcel Domerc. Il nous enseignait la littérature et en même temps, il nous parlait avec ferveur de la Révolution française. Son cours passionnait mes amis algériens ! C'était une incitation à la révolte formulée par un professeur anticolonialiste et non-violent…. Finalement, l'effet positif de la colonisation aura été parfois d'enseigner l'anti-colonialisme. Cela, je l'ai vécu. Il est vrai que ce professeur estimait que les progressistes français étaient bien placés pour contribuer à l'émancipation laïque des Algériens opprimés…

Mais la laïcité n'a pas vraiment pris, au Maghreb…
Certains, en tout cas, ont tenté de l'instaurer, en allant parfois très loin. Je me souviens d'une anecdote assez incroyable, qui gêne toujours mes amis tunisiens quand je la raconte. Le jour de la mort de Mohammed V, Bourguiba m'avait invité à faire le voyage avec lui au Maroc, en caravelle. De toute sa suite, j'étais le seul non-arabe et non-musulman. Nous arrivons donc à Rabat, et sommes installés à la résidence d'hôtes de Dar Essalam. C'était l'heure du déjeuner et Bourguiba observe tout de suite qu'il n'y a aucune table dressée. Il appelle les intendants et leur demande ce qui se passe. Très gênés, ils lui répondent : “Monsieur le président, c'est le ramadan”. Eh bien malgré cette journée deux fois sacrée (par le ramadan et par le deuil national), Bourguiba a fait servir un repas pour lui et toute sa suite ! Sur les 42 personnes qui la composaient, un seul homme a eu le courage de ne pas manger - et encore, il s'était inventé une dysenterie amibienne pour le justifier…

Vous avez connu Mohammed V. Quel souvenir en avez-vous conservé ?
En déposant Mohammed V, les Français l'ont transformé en martyr et ont sauvé la dynastie alaouite. A son retour d'exil, que j'avais couvert à l'époque pour L'Express, le Maroc vivait une période de sacralisation dynastique sans pareille. Mohammed V était le saint, le marabout, le père, le commandeur… Il était beau, il avait de la prestance, de la dignité… Il comprenait le français mais ne voulait pas le parler. Il était aussi très traditionaliste, peut-être plus que les esprits français de l'époque ne pouvaient le comprendre. On disait qu'il avait un harem très garni… Je me souviens qu'à son départ pour la Corse (sa première destination d'exil, avant Madagascar), le journal Paris-Soir avait révélé que deux caravelles s'étaient envolées pour Ajaccio, la première transportant le roi, sa famille et ceux parmi les gens de Cour qui l'accompagnaient, et la seconde transportant, comme le rapportait le journal, “Mme X1”, “Mme X2”, “Mme X3”, etc. Il y en avait 16 ou 17, je ne me souviens plus très bien. La personnalité de ce roi était manifestement plurielle. Pour les Marocains, c'était évidemment parfaitement courant et normal, surtout pour un souverain…

Voulait-il vraiment, comme on l'a écrit plus tard, instaurer une monarchie constitutionnelle au Maroc ?
Non, je ne le pense pas. Abderrahim Bouabid m'avait rapporté un échange qui avait eu lieu pendant un des premiers conseils du gouvernement Ibrahim. Même si certains ont contesté la date ou les circonstances, on m'a confirmé, plus tard, que cet échange avait bien eu lieu. Mohammed V demande donc un jour, à brûle-pourpoint, au premier ministre : “A qui appartient la souveraineté de la nation ?”. Ibrahim, interloqué, répond : “A votre Majesté, bien sûr”. Et Mohammed V rétorque : “Il ne me semble pas que ce soit un avis partagé par les vôtres” - et, sur ce, il lui montre un article signé par Abderrahman Youssoufi, paru dans le quotidien de l'Istiqlal et dans lequel il écrivait : “Il faut décider, maintenant que nous sommes indépendants, qu'il ne peut y avoir d'autres souveraineté que celle du peuple”… Le roi aurait dit à Ibrahim : “Vous savez quelles conclusions il faut en tirer”. Après ça, m'avait raconté Bouabid, Youssoufi a passé 20 jours en prison. Il n'en est sorti que sur la forte insistance de Bouabid, justement. Et ça, c'était dès le début de l'indépendance. Donc, quand vous demandez si Mohammed V voulait une monarchie constitutionnelle, je ne crois pas que ce que je vous raconte puisse permettre le doute…

Vous avez aussi connu Hassan II. Quel image en gardez-vous ?
C'était indéniablement un homme d'Etat, doté d'un très grand pragmatisme. Mais c'était aussi un despote. Même Michel Jobert, qui était un de ses grands admirateurs, me le disait. Quand j'ai fait ce fameux entretien de télévision avec Hassan II, L'heure de vérité…

…c'est là que vous lui avez évoqué le sort des enfants Oufkir
Oui, c'est ça. Il a nié et m'a répondu : “M. Jean Daniel, il faut que vous sachiez, il faut que les Français sachent que si je savais que des enfants et des femmes vivaient une telle souffrance, je n'en fermerais pas l'œil de la nuit”. Jobert m'a dit, après coup : “C'est de la rigolade. Bien sûr qu'il sait tout ça. C'est un homme vraiment méchant”. Après, on a su qu'effectivement, il savait. Mais à côté de cela, c'était un homme incroyablement attentif, qui vous désarmait, qu'on n'arrivait pas à cerner. Après l'affaire Ben Barka, j'ai personnellement refusé de le rencontrer pendant dix ans. J'ai été tiré de cette bouderie par un appel de Moulay Ahmed Alaoui qui m'a demandé un jour d'intercéder pour ramener au Maroc Nahum Goldman, président du Congrès juif mondial. Vous imaginez, juste après la guerre de 73 ?! Je me suis dit bon, vu le précédent Ben Barka, c'est effectivement un despote mais quand même, quelle vision, quelle audace ! J'ai consulté Bouabid et il m'a dit : “Vas-y, tu peux même dire que c'est moi qui te l'ai demandé. Et si ça te donne l'occasion d'intercéder en faveur des gens de Kénitra [NDLR : prisonniers politiques de gauche], fais-le”. Plus tard, j'étais au Maroc et je suis tombé malade en sortant du Palais. J'avais eu une crise gastro-intestinale, et Hassan II l'avait appris par les gens qui m'accompagnaient. A partir de ce moment-là, j'ai eu une cohorte de médecins à mon chevet et lui me téléphonait tous les matins ! Heureusement, en quelque sorte, que c'était une maladie sérieuse. La souffrance me donnait un bon prétexte pour maintenir la distance… Après ça, je l'ai revu et il m'a dit : “Parmi les gens qui pouvaient traduire ma pensée, j'ai senti que vous étiez probablement le meilleur - même si vous ne la partagez pas”. Ce n'était pas faux ! J'avais plaisir à traduire ce que je n'approuvais pas et il l'avait senti. C'est là où il était fort !

Que retiendra l'Histoire de lui ? Ses travers despotiques, ou sa vision internationale ?
(Longue réflexion) Disons que je n'écrirais pas, aujourd'hui, le même discours que celui que j'ai prononcé à la télévision française au lendemain de sa mort… A l'époque, j'ai dit que dans un monde arabe où la prévarication et le despotisme étaient partout, il valait mieux choisir ceux qui avaient une vision internationale, de préférence à ceux qui n'en avaient pas. Et Hassan II, clairement, en avait une, qu'on ne retrouvait pas chez les autres leaders arabes. On devrait retenir aussi la ferme cohérence avec laquelle il soutenait que seul l'islam pouvait lutter contre l'islamisme et surtout la conception qu'il avait de l'identité marocaine. Il estimait que ses “sujets” le restaient toute leur vie, qu'ils s'exilent en France ou… en Israël ! Cela dit, ce qui m'a le plus frappé, dans son règne, c'est le degré de vassalisation de ses courtisans. Je n'avais jamais vu ça ailleurs. Jamais.

À quoi était-ce dû, à votre avis ?
Dans le système patriarcal et féodal où Hassan II avait choisi de maintenir son peuple, le besoin du père, du chef et de l'intercesseur de Mahomet dominait tout le reste, au point qu'on trouvait normal que les punitions fussent tribales et collectives, ce qui représente à mes yeux, la barbarie. Mais grâce à la poigne avec laquelle il maintenait le féodalisme, il a fini par représenter l'unité du Maroc. Il a tout fait pour donner le sentiment qu'il était seul à pouvoir réaliser cette unité. C'était aussi une manière de justifier son despotisme.

Vous avez aussi rencontré Mohammed VI, d'abord prince héritier, puis roi. Quel souvenir vous a-t-il laissé ?
Lorsqu'il n'était que prince héritier, je l'ai rencontré parce qu'il a assisté à plusieurs de mes entretiens avec son père. Il avait l'air attentif et pétrifié. Son jeune frère montrait assez clairement qu'il s'ennuyait. Pas lui. Une fois roi, il m'a reçu à l'état- major des armées à Rabat, un mois après son intronisation. J'étais assis devant lui et il a eu cette remarque : “Madeleine Albright [NDLR : ancienne secrétaire d'Etat de Bill Clinton] était assise à vote place, tout récemment et elle n'a pas cessé de me parler de mon père. Sachez que mon père, c'était mon père, et que moi, c'est moi. Si vous pouviez m'épargner les évocations de mon père pour savoir ce que je pense, je vous en serais reconnaissant”… Non seulement il m'a semblé clairement émancipé mais il m'a donné l'impression qu'il était infiniment heureux d'être dans cette position, d'être roi. Nous étions fin août, Hassan II était mort fin juillet.

Pensez-vous qu'il ait imprimé un nouveau style à la royauté ?
(Après réflexion) Peut-être son style est-il plus décontracté… Peut-être aussi, pour les domaines qui ne concernent ni les Affaires étrangères, ni la Défense, ni la police et les renseignements (ministère de l'Intérieur), le gouvernement marocain dispose-t-il d'une autonomie plus réelle qu'auparavant. Il y a une relative liberté de la presse, sauf lorsqu'on impose à un journal des amendes qui le font disparaître. Il y a une tentative estimable de changer le statut de la femme et d'amorcer lentement son émancipation. (Nouvelle réflexion) Mais je ne trouve pas, en tout cas, qu'il y ait eu de changement sur la crainte qu'inspire le Palais, sur la dévotion qu'on s'impose pour obtenir quelque chose. Aujourd'hui comme avant, les Marocains estiment que le roi, seul, détient la réalité du pouvoir. Et ils se comportent en conséquence.

Vous avez autant vu naître le Maroc indépendant que l'Algérie indépendante. Depuis le début, ils sont en conflit. Pensez-vous qu'ils arriveront à s'entendre un jour ?
(Longue réflexion) Pour le moment, je ne vois pas d'issue. J'en ai parlé au président Bouteflika, il y a deux ans. Sa thèse était, singulièrement, la même que celle des Marocains : “Ils ne veulent pas vraiment, on a essayé souvent mais ça n'a jamais rien donné”… Il ne comprenait pas que les Marocains attendent de lui, disait-il, qu'il “abandonne le peuple sahraoui”. Il s'énervait : “Ils veulent me transformer en quelqu'un qui n'a pas de parole, qui lâche ses alliés ? Comment peuvent-ils me demander ça à moi ?”. Les Algériens n'acceptent pas la souveraineté marocaine, même symbolique, sur le Sahara. Je voudrais vous faire observer ceci : on ne trouve pas un article dans la presse algérienne, ni dans la presse marocaine préconisant un compromis sur le Sahara. J'espère me tromper. Mais de voir deux pays qui ont la même religion, les mêmes langues (arabe et berbère), les mêmes coutumes et les mêmes origines, séparés par des frontières fermées constitue à mes yeux le plus grand échec de la décolonisation.

 
 
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