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Mémoire. À la recherche des salles perdues
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N° 224
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Mémoire. À la recherche des salles perdues

(DR)

Qui se souvient encore que le Maroc comptait autant de salles de cinéma que ce que recommandait l'UNESCO ? Qui se souvient que chaque quartier à Casablanca et chaque petite ville avait son lieu mythique ? Retour sur une histoire effacée par les multiplex clinquants.


Il y avait une vie avant le Megarama, les multiplex et le pop corn. En 1956, au lendemain de son indépendance, le royaume comptait 156 salles “obscures”, ce qui faisait du cinéma le deuxième divertissement collectif après le football. Une véritable drogue nationale. Vers la
moitié des années 1970, le parc est même passé à 250 salles, ce qui n'était pas très loin des recommandations de l'Unesco : une salle pour 10 000 personnes et un fauteuil de cinéma pour 25. Et aujourd'hui ? “J'ai peur de vous avancer un chiffre (ndlr officiellement les salles sont au nombre de 107) parce qu'il se peut que l'une des salles, voire plusieurs, soient en train de fermer au moment où je vous parle”, nous lâche ce responsable au Centre cinématographique marocain.

Cartographie des cinémas casablancais
Flashback. Nous sommes au début des années 1970, au comble de la répression politico-policière. La télévision est à peu près nulle, le foot cartonne mais c'est la cinéma qui met tout le monde d'accord : il est à la fois fréquenté par le petit peuple et les élites, la ménagère et l'intellectuel. A Casablanca, une salle comme Saâda (le bonheur, littéralement) est le nec le plus in du quartier populaire de Hay Mohammadi. Entre le nouveau Clint Eastwood et le énième Shaolin, sous-produit du phénomène Bruce Lee, la salle organise des soirées musicales qui installent définitivement les mythes de Nass El Ghiwane et Lemchaheb. Comme Hay Mohammadi, chaque quartier a sa fierté, ses bijoux personnels, ses salles noires. Au Maârif, beau fleuron de la nouvelle ville, quatre salles sont alignées pratiquement côte à côte, sur une longueur de 500 mètres à peine : le Familia, le Mondial fameux par son toit ouvrant qui aère la salle au moment de l'entracte, le Rex et le Monte-Carlo. A Bourgogne, c'est le trio l'Arc particulièrement prisé pour ses “premières parties” (le premier film en projection) qui peuvent être une série Z érotique ou un film d'auteur français, le Victoria plus connu pour sa proximité de “l'Hôtel des Chinois”, et le Founoun qui a construit sa gloire autour des films dédiés aux arts martiaux. Au Beauséjour, c'est le cinéma Riviera qui fait la fierté du quartier. Sidi Othmane a sa Othmania qui porte bien son nom, Roches-Noires compte sur le Roxy, Ain Sebaâ est fier de son Beaulieu, le Mellah propose son Médina. A Derb Soltane, immense faubourg qui constitue le point de départ de la plupart des manifestations populaires, les perles ne manquent pas : Chaouia, Bahia, Kawakib, Shéharazade, Mauritania. Deux salles retiennent particulièrement l'attention, pour les histoires sans doute exagérées qui leur sont liées : le cinéma Malaki (Royal), à quelques encablures du 7ème arrondissement de police, plus connu par Baladia, haut lieu de torture dans l'après-indépendance, et dont la légende dit que les applaudissements des spectateurs dans la salle masquaient à peine les cris des suppliciés dans le commissariat de police. Et le cinéma Atlas, à proximité du palais royal du Méchouar, auquel le sultan Mohammed Ben Youssef a rendu visite, au moment de sa construction dans les années 1940.

Plus près du centre-ville, le Verdun n'a rien perdu de son lustre depuis que Bouchaïb Bidaoui et d'autres artistes bidaoui ont fait de ce lieu plus, beaucoup plus qu'une simple salle de cinéma. Coincé entre le centre-ville et le Hay Mohammadi, l'Olympia, contrairement aux autres cinémas de quartier, fidélise une clientèle plutôt cinéphile attirée par une programmation où le nouveau cinéma américain se réserve la part du lion. Toutes ces salles de quartier, et bien d'autres encore, peuvent compter sur un public fidèle, exclusif, à peu près identifiable au spectateur près. De véritables légions armées. Au menu deux films, parfois trois ! Les jeunes prennent d'assaut la partie “orchestre”, les adultes montent au “balcon”, parfois même au “club”, là où les tickets sont les plus chers et les ouvreuses plus faciles à draguer. Et gare aux retardataires ! Sinon, pour se tenir au courant de la programmation de la semaine, et en ces temps préhistoriques sans internet et sans téléphone portable, il n'y a qu'à demander à n'importe quel garçon de café ou mieux encore : guetter le passage des “berrahas”, ces agents temporaires payés par les propriétaires des salles pour sillonner le quartier à pied, traînant une charrette sur laquelle sont montés les affiches des films de la semaine.

Le box office version locale
Mais comment parler des salles casablancaises sans un détour par le centre-ville. Les salles sont aussi nombreuses que belles, différentes les unes des autres, de véritables chefs-d'œuvre d'architecture que l'on doit, pour la plupart, à nos amis français. Le top du top. Un film au programme, des ouvreuses chic et choc, de belles hôtesses en uniforme 'à qui acheter une glace avant la projection, et puis tout le préambule : la musique sirupeuse de Paul Mauriat ou de n'importe quel instrumentiste, achetée au rabais, un Mickey Mouse ou un Bugs Bunny pour se décoincer les zygomatiques, le “lancement” correspondant à la bande-annonce des films programmés dans les semaines à venir, etc. Avec de la chance, on peut même tomber sur un documentaire digne d'une Arte aujourd'hui, ou sur les immanquables “activités royales” : de mini-reportages nerveux, souvent en noir et blanc, filmés avec les moyens du cinéma, qui montrent Hassan II dans ses œuvres et, dans les coulisses, un Moulay Rachid multipliant les gestes de lassitude propres au gamin qu'il est alors…

Pour déguster tous ces mets, il vaut mieux être au Vox, cette splendide salle aux allures d'opéra dont le balcon était, avant l'indépendance, “interdit aux indigènes”, mais qui a eu le temps de réparer ce pêché originel depuis qu'elle a accueilli, dans les 1940, le crooner égyptien Farid Al-Atrach. Quelques mètres encore et on se retrouve au Régent, à l'Appollo ou à l'Opéra avec son fameux écran hémisphérique dit “Toddao”. Sinon, on peut allonger le pas jusqu'à l'ABC et l'Empire et, plus loin, Le Rif, le Liberté, le Rialto, le Ritz, le Lynx, le Lutetia, le Lux ou le Triomphe (ah ces noms !). Un véritable régal. Les films, en exclusivité ou en léger décalage par rapport aux sorties mondiales, en donnent plein la vue à tous les publics, de 7 à 77 ans. Le Parrain I et le II cartonnent, L'Exorciste fait soulever la salle de frayeur à toutes les projections, Sacco et Vanzetti et Nous sommes tous en liberté provisoire sont d'authentiques block-busters. Les films de Chaplin, vieux de 30 ou 40 ans déjà, ressortent avec le même succès. Les fans du cinéma égyptien peuvent faire confiance au Colisée, qui vient d'enregistrer une recette record avec Hakada Al-Ayam resté plusieurs mois à l'affiche, etc.

Y avait (aussi) du cinéma hors Casa
Et puis il n'y a pas que Casablanca pour respirer le bonheur en salle de cinéma. Rabat peut compter sur la Renaissance, le 7ème art, Zahwa, le Marignan, le Star, le Colisée ou l'ABC. Kénitra donne à voir le Palace, le Fantasio, le Tanagra ou l'Atlas. Marrakech a aussi son Colisée et, dans un autre genre, le Mabrouka ou le Palace connu pour ses projections à ciel ouvert. Oujda mise beaucoup sur Le Paris. Meknès peut être fier de son Caméra. Tanger, en bonne ville hispanisante, a son Goya, et Tétouan son Avenida. Safi répartit les plaisirs entre le Vog, le Marhaba, le Royal, ou le cinéma Central. Toujours à Safi, cette légende née autour de l'une des plus vieilles salles de la ville : le cinéma Atlas. Dans les années 1940-1950, les séances de “lancement” entre les deux films de la semaine, pouvaient donner lieu à une réaction inattendue du public, comme nous le raconte un cinéphile de la ville des sardines : “Si le film en lancement promettait d'être bon, tout le public se levait et criait au projectionniste ‘Wa Hamid Baddal lina l'film’ (Hamid, change-nous le film). Hamid, craignant une insurrection générale et des dégâts dans la salle, arrêtait alors tout, changeait les bobines et nous mettait le film du lancement en lieu et place du film normalement programmé !”. Sacré Hamid et sacré public.

Du protectorat, époque faste où les cinémas étaient généralement gardés à l'entrée par un garde marocain et un corse, jusqu'au début des années 1990, les salles pétillaient de fraîcheur. Chacune avait ses histoires, ses légendes. Certaines ont été démolies dans les années 1970, et l'exemple le plus révoltant reste celui du cinéma Vox à Casablanca, “assassiné” pour mettre un kiosque et une station de bus à la place ! L'arrivée de la vidéo, dans les années 1980, en laissa quelques unes sur le carreau. Les salles construites depuis n'ont pas tenu longtemps le coup, exemples des complexes du Dawliz pourtant très bien parti et du Mirage. Sur les 107 salles encore en activité, une quarantaine tout au plus tournent à un rythme à peu près normal, loin, très loin des fastes et de la folie d'hier. Mais pour combien de temps encore ?

 
 
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