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Par Driss Ksikes
Exclusif.
Étude. Le PJD à la loupe
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Saâdeddine El Othmani reçu
par le roi Mohammed VI. (DR)
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Fruit du travail (et du recul) de deux politologues tunisiennes, la première étude scientifique sur le PJD permet d'y voir plus clair sur la nature mouvante de ce parti. Makhzénisé et populaire, islamiste et prêt à s'adapter, voilà comment le PJD poursuit ses ambitions, sans trop perdre la face. Pour linstant.
Nous ne nous prenons pas pour Madame Soleil, répond Khadija Mohsen Finan à qui tente de lui poser la question-piège du moment : Alors, qu'en sera-t-il en 2007 ?. Dans l'étude, qu'elle a menée conjointement avec Malika Zeghal (lire encadré) sur le PJD (Parti de la |
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justice et du développement), elle aborde une question tout aussi cruciale : qu'en a-t-il été de ce parti, jusque-là ? Comment une formation diabolisée pour terrorisme en mai 2003, passe-t-elle aujourd'hui pour le favori des élections législatives de septembre 2007 ? En guise de réponse, l'étude décortique les fondements et la stratégie du PJD, point par point.
Au lendemain du 16 mai, l'identité du PJD a été fortement ébranlée. S'agit-il d'un parti salafiste, entend-on alors ? Réponse nuancée des auteurs de l'étude, l'islam que le PJD veut représenter est un islam issu de la salafiya, dans le sens nationaliste du terme, qui revient à une authenticité du Coran et des Traditions prophétiques. Cela le démarque quelque peu de la salafiya issue directement du wahhabisme ou du modèle saoudien. D'autant que la composante salafiste et conservatrice n'est pas constitutive de la totalité de son idéologie. D'où vient ce flou identitaire dans les fondements du PJD ? De sa faiblesse doctrinale, tout comme le Front Islamique du Salut (FIS) en Algérie. C'est presque une spécificité maghrébine, explique Mohsen Finan. Plus exactement une spécificité de parti sans leader charismatique, comme c'est le cas d'Al Adl avec Abdeslam Yassine ou sans idéologue, comme ce fut le cas du parti tunisien, Annahda, emmené par le penseur Rachid Ghannouchi. Qu'en est-il du PJD ? Ahmed Raïssouni y a tout juste le statut d'un super alem, Abdelilah Benkirane celui d'un habile tacticien et Saâdeddine Othmani, finalement, celui de dirigeant administratif.
Electorat non identifiable
Si le taux de 47% d'intentions de vote accordé au PJD, suite au sondage de l'Institut républicain américain, demeure sujet à controverse, c'est bien parce que ce parti a une base flottante, estime l'étude. Qui vote potentiellement PJD ? Difficile à savoir. C'est autant le musulman moyen, l'adepte intégriste, le manifestant pro Al Adl que le conservateur istiqlalien déçu, affirme, sur la base des témoignages recueillis, Mohsen Finan. Certes, entre Al Adl et le PJD, il y a un partage du marché (université pour l'un, grandes écoles pour l'autre, etc). Mais inutile de chercher à vérifier si les adlistes votent PJD, prévient l'étude, les consignes de vote n'ont qu'une signification relative, dans ce type de partis. Cet électorat conjoncturel, que l'on ne peut identifier a priori, est aujourd'hui la première source de crainte pour le pouvoir. Quant aux leaders du PJD, ils reconnaissent aux chercheurs qui les ont interviewés, qu'il leur est difficile de les encadrer. Qu'il s'agisse de salafistes radicaux, de membres de la classe moyenne réislamisés ou de déçus de l'alternance conservateurs dans l'âme, la masse de ses électeurs potentiels est non identifiable. Cela est d'autant plus vrai que le PJD multiplie ses points d'ancrage (Abderrahim Lahjouji est le plus libéral du lot). Qui se souvient, encore, de l'horizon tracé par le MUR dans son document de référence, explicitant sa Vision politique. Il évoque alors la possibilité d'un front islamique (jabha islamiya) qui réunisse l'ensemble des mouvements islamistes, ainsi que toutes les institutions religieuses et acteurs religieux, officiels ou non, comme les oulémas. Le front n'est pas tombé à l'eau, quand il s'agit d'affaires supra-nationales (Palestine, Irak). Pour le reste, le MUR, arrière-boutique idéologique du parti, préfère jouer solo, voire s'en prendre à la stratégie politique de ses concurrents (ex : les visions 2006 de Yassine). Objectif principal : diluer sa cible dans la masse. Un indicateur le prouve, les ventes d'Attajdid passent de 4000 à 12 000 numéros en phase électorale.
Aligné sur le Makhzen
Entre islamistes, radicaux et modérés, l'appellation de parti makhzénisé est naturellement attribuée au PJD. S'agit-il d'un positionnement post-16 mai ? Les décisions internes prises à l'encontre du trublion Mustapha Ramid (chef démis du groupe parlementaire), puis d'Ahmed Raïssouni, qui s'est prononcé sur les prérogatives d'Amir al Mouminine, peuvent laisser croire à un réglage de circonstance. Mais il suffit, comme le montre Malika Zeghal, de se référer à La vision politique du MUR, signée par Abdelilah Benkirane en 1998, et à la proximité de la ligne du parti avec le fondamentalisme d'Etat incarné par l'ex-ministre des Habous, Abdelkébir Alaoui Mdaghri, pour comprendre que le PJD travaille le discours sur l'islam dans une sphère autorisée par la monarchie. En fait, depuis sa création en 1996, le parti n'a pas cessé de montrer patte blanche au pouvoir. Dans ses documents, il considère la bey'a comme une condition sine qua non de la sacralité du monarque. Appréciez la nette démarcation par rapport à Al Adl, anti-monarchiste.
Depuis 2003, les signes politiques donnés, en faveur de la monarchie constitutionnelle Au 5ème congrès, Benkirane est même allé jusqu 'à définir le PJD comme un parti royaliste) montrent une volonté encore plus ferme de se rapprocher de la source de légitimité, le Palais. Mais au fond, explique l'étude, la position conservatrice du PJD sur la réforme constitutionnelle lui permet de ne pas s'attarder sur des questions de procédures légales et de travailler son pouvoir de mobilisation électorale et de négociation avec le pouvoir plutôt que de négocier sur le changement des procédures légales de compétitions politiques. En ce sens, la stratégie du parti est de chercher à exister et à occuper l'espace le plus large possible et non à changer son environnement politique. Ce positionnement, contesté par quelques radicaux, comme Mustapha Ramid, dessert-il le parti par rapport à sa base ? Malika Zeghal note, a contrario, qu'en tolérant la note discordante de Ramid, le PJD profite du fait qu'un opposant, proche de la base radicalisée, fasse partie de l'écurie.
Toujours adossé au MUR
Le MUR, quoique plus inquisiteur et impertinent, est considéré par le pouvoir comme faisant partie de la cuisine interne du PJD. Les Raïssouni et Ramid ne reçoivent pas le même traitement qu'un Ali Lmrabet, lorsqu'ils s'en prennent à la sacralité du monarque. Il est plus difficile pour la monarchie, commente Malika Zeghal, d'exclure des acteurs qui se définissent comme légitimement auteurs d'un discours religieux et qu'elle a elle-même décidé d'intégrer dans l'arène de la compétition légale. Du coup, c'est le parti qui s'en charge. Ce dernier a certes réduit le nombre de ses adeptes qui ont la double casquette. Il n'empêche que les Abdelilah Benkirane et Mohamed Yatim, principaux penseurs du mouvement, continuent de diriger les deux instances, en plus du journal Attajdid, dépendant du MUR, et du PJD par ricochet. C'est en quelque sorte une structure bicéphale. Les deux têtes sont occupées à peu près par les mêmes personnes, mais jouent des rôles différents, note judicieusement Malika Zeghal. Au-delà de ces données, facilement reconnaissables, l'étude révèle que le MUR noyaute le PJD à travers le recrutement dans les écoles secondaires, en particulier au sein des associations des maîtres de l'enseignement originel (Al Atiq), mais aussi à travers une politique générale de proximité qui utilise la mosquée et les réseaux d'associations charitables.
Evidemment, entre le PJD et le MUR, il y a une répartition du travail. Le PJD joue le rôle de pont avec le Makhzen et d'interface politique, et le MUR fait circuler les idées à travers le travail de daâwa (prédication) et le travail associatif. Ce tandem a permis ainsi l'établissement de deux lieux qui permettent toujours le repli dans un sens ou dans l'autre, et offrent la possibilité de ratisser large lors des élections. Les militants peuvent être présents dans le champ de l'establishment tout en restant proche de la base et du local, ce qui explique aussi, parfois, qu'ils puissent parler un double langage, analysent les deux chercheuses.
S'auto-limiter pour survivre
Le pouvoir, conscient de la capacité de mobilisation du PJD, l'a souvent poussé à revoir ses ambitions électorales à la baisse. Autant dans les législatives de 2002 que les communales de 2003, le PJD a accepté, selon les termes de l'étude, de se diviser pour survivre. A l'époque, l'autolimitation du PJD à 56 circonscriptions au lieu de 91 a été le fruit de négociations avec le ministre de l'Intérieur à l'époque, Driss Jettou. Il s'agissait, révèle l'étude, de ne pas se mettre à dos les Etats-Unis qui, par le biais de leur ambassade, auraient fait savoir leur préférence pour une avancée par paliers du PJD. Voilà qui expliquerait, en partie, la nouvelle idylle Washington-PJD, sous tendue par l'encouragement des islamistes soft et la volonté affichée du PJD de ne pas accepter un deal similaire sur les candidatures en 2007.
Accepterait-il, par ailleurs, de revoir à la baisse le nombre de sièges obtenus ? La question est d'autant plus pertinente qu'en 2002, révèle encore une fois l'étude, ils ont joué à ce jeu dans les coulisses. La cartographie réelle des élections aurait été soumise au roi, avec 65 sièges pour le PJD, une cinquantaine pour l'USFP et environ 48 pour l'Istiqlal. Face à ces résultats totalement inattendus, les militaires marocains, craignant de voir leurs privilèges remis en cause (privilèges économiques et financiers, liés en particulier à l'import/export), auraient agité le spectre des résultats algériens de 1992. Pour la monarchie et le gouvernement, ces résultats qui avantageaient largement la formation islamiste n'étaient pas gérables, il fallait les réviser à la baisse. Pas question, réitèrent les leaders du PJD, de se faire hara-kiri à nouveau. Mais pas question non plus de crier victoire de sitôt. D'où leurs communiqués doutant de la fiabilité du sondage américain. Ils se ménagent un temps de répit et repoussent les pressions qu'ils s'attendent à subir, d'ici là.
L'atout moralisateur, encore et toujours
S'il y a un aspect majeur que mettent en avant les détracteurs du PJD pour le décrédibiliser (à raison d'ailleurs), c'est bien son côté moralisateur, diseur de vérités et excommunicateur. Liberté de création, liberté individuelle, tourisme, festivals, vie nocturne, font constamment l'objet de critiques haineuses sur les colonnes d'Attajdid. Au PJD, on s'en lave les mains : Eux c'est eux, nous c'est nous. Or, il suffit de relire, comme nous le propose l'étude, ce passage de leur Vision politique, rédigée en 1998, pour saisir la portée politique de leur démarche. Appréciez : Les élites dirigeantes qui se sont imprégnées des valeurs culturelles du colonisateur ont travaillé à diffuser de nouveaux genres de valeurs, de significations et de comportements comme la concurrence dans la consommation, comme oser braver des interdits tels que la consommation de vin, de cigarettes, chez les hommes comme chez les femmes, l'exercice du riba (taux d'intérêt), de la nudité indécente, la mixité répréhensible des sexes, la pratique de la corruption, le rejet de la langue arabe. Voilà donc d'où vient l'attitude moralisatrice du PJD. Mais il ne s'agit pas pour ce parti de s'en tenir au diagnostic. Pour lui, les politiques scolaires sont fautives car elles ont affaibli le lien entre enseignement et morale. D'où l'attachement des leaders du parti à avoir, entre autres, le portefeuille de l'Education nationale, s'ils venaient à siéger au gouvernement. Triste destin en perspective.
Il ne faut pas oublier, au passage, la capacité du PJD à se montrer flexible par pur pragmatisme. S'il a attaqué le micro-crédit par le passé, au nom de la charia, il est aujourd'hui partenaire potentiel de l'un des promoteurs-clés du secteur, Noureddine Ayouch. Pour remporter les élections à Tétouan, ses candidats ont fait campagne sur l'islamisation mais ont aussi montré aux électeurs que la contrebande n'était pas un péché. Jouissant d'un ascendant moral auprès de la population, ils jouent donc à leur guise et selon les données disponibles, avec le double référentiel, politique et religieux.
Sur la voie turque
L'étude note très justement que le PJD évite de faire référence au moindre parti islamiste arabe, trop connoté, comme les Frères musulmans. Il peut se solidariser avec le Hamas, mais il ne le présente jamais comme un modèle. Le seul parti qu'il mette en avant pour redorer son blason est l'AKP (PJD) turc. En plus de l'image positive que cela crée à l'extérieur, vue l'identité laïque, pro-occidentale de la Turquie, ce choix a un sens stratégique. Comme les Turcs, le PJD estime la représentation nationale moins importante que la représentation locale, en particulier à travers les élections municipales. Aussi, son objectif premier est moins d'accéder au gouvernement en 2007 (il sait que la marge de manuvre politique est étroite) que de remporter le maximum de villes en 2009. Lahcen Daoudi a bien annoncé, mercredi dans l'émission Polémiques, le lancement d'un concours pour la meilleure gestion communale. Pour atteindre le but fixé, note l'étude, les élus du PJD ont tous comme consigne de réfuter l'appellation compromettante, gestion islamiste des villes. Ils mettent surtout l'accent sur l'efficacité. Et s'ils venaient à prendre position contre un festival (Casablanca, par exemple), ils masquent leur attitude par un discours sur la démocratie populaire et la représentation nationale. Bref, tout est bon, pour passer inaperçu. Les Turcs y sont bien parvenus. Pourquoi pas nous, se disent-ils. Voilà qui est dit. Un électeur avisé en vaut deux. |
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Les auteurs.
Khadija Mohsen-Finan.
Docteur en sciences politiques, elle est chargée de recherche à l'Institut Français des relations internationales (IFRI), où elle a longtemps secondé le regretté Rémy Leveau. Parallèlement, elle est chercheur associé au laboratoire Société droit et religion en Europe (CNRS) de l'Université Robert Schumann de Strasbourg. Plus connue pour sa maîtrise du dossier du Sahara dont elle a fait sa thèse (Sahara occidental, Les enjeux d'un conflit régional, CNRS, 1997), elle est également spécialiste des questions relatives au Maghreb et à l'islam de France et d'Europe.
Malika Zeghal.
Ancienne élève de l'Ecole normale supérieure, docteur en sciences politiques, elle s'est d'abord distinguée par son livre de thèse, Gardiens de l'Islam, Les oulémas d'Al Azhar dans l'Egypte contemporaine (Presses de Sciences Po, 1996). Depuis la parution de son livre-synthèse, Les islamistes marocains, Le défi à la monarchie (Ed. La Découverte, repris par Le Fennec, 2005), elle a enrichi son capital-savoir sur les systèmes mi-théologiques, mi-démocratiques du Sud. |
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L'étude. Un cas d'école
Les islamistes dans la compétition politique. Le cas du Parti de la justice et du développement au Maroc est le résultat d'une étude conjointe d'une analyste du fonctionnement politique du parti (Khadija Mohsen Finan) et d'une analyste du discours religieux de son double, le MUR (Malika Zeghal). Menée depuis 2003, à partir de documents internes, d'observations sur le terrain et d'entretiens avec les responsables du parti et autres militants et observateurs externes, l'étude est aujourd'hui publiée dans la Revue française de Science politique (Presses de Sciences Po, février 2006). Elle sert à montrer comment un parti domestiqué par le pouvoir peut toujours servir une base non-identifiable de fidèles. Un cas d'école. |
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Les mots. Langage politiquement correct
En attendant sa participation ou non au gouvernement, le PJD prend soin de policer son langage, pour le rendre politiquement acceptable. Trois exemples majeurs sont relevés par l'étude. Primo, il n'utilise plus le mot charia et lui préfère celui de référentiel islamique, plus vague, permettant plusieurs pirouettes et évitant de rentrer dans des débats sans fin sur les houdouds (limites imposées par la loi religieuse). Deusio, il développe une image immorale de l'Etat, de l'administration et de la société, plutôt que non-musulmane. Manière de se démarquer des salafistes et autres takfiristes. Enfin, pour éviter de critiquer ouvertement la sacralité du roi, le PJD évoque surtout l'islamité de l'Etat, ce qui lui permet, par ricochet, de demander à Amir al Mouminine, de redonner sa place à la charia. |
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