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N° 224
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdeslam Kadiri

Syndicats. Il était une fois le 1er mai

Le prince Moulay Hassan
(à gauche) s'entretient avec les
dirigeants de l'UMT Taïeb Ben
Bouazza (au centre) et Mahjoub
Benseddik (à droite).
(Le Maroc face aux impérialismes)

Fêté en grande pompe à la fin des années 50, le 1er mai n'attire plus grand monde. à travers le rituel ouvrier, c'est aujourd'hui notre syndicalisme qui est en panne.


Dès sa création, l'Union marocaine du travail (UMT) ressemble à une boule de feu qui contient tous les germes de son explosivité mais aussi de sa décadence.

L'explosivité, c'est la naissance même de l'UMT, le 20 mars 1955, et la mise en place dans un temps record de ses structures. Ce sont les
600 000 Marocains qui adhérent à l'UMT en 1956, par quasi-devoir religieux ou national. C'est la place de l'UMT dans les organismes sociaux, les bourses du travail puis les coopératives et les mutuelles (MGEN). C'est le monopole syndical de l'UMT, entériné par le dahir de juillet 1957.

La décadence, elle, est intrinsèque à la création du syndicat : naissance par le sommet, d'où centralisme, contestation de l'environnement, donc priorité de l'appareil, importance du rôle des personnes, et surtout fort engagement politique, donc plate-forme idéologique plus importante que les revendications économiques (la naissance de l'UMT ressemble à celle d' un parti). Des traits qui se confirment par la suite.

Le temps du populisme
Interdits de se syndiquer sous le protectorat, les travailleurs marocains laissent exploser leur joie lors du premier 1er mai officiel, en 1956. Des manifestations ont lieu dans toutes les villes du Maroc désormais indépendant. Le défilé de Casablanca se déroule en présence de Mohammed V qui salue l'action syndicale en faveur de la libération nationale. Sincère, il appelle toujours à l'unité syndicale mais il veut aussi utiliser ce formidable appareil contre l'Istiqlal contre qui il se sait en lutte. Le Roi assiste, entre 1956 et 1960, à tous les défilés du 1er mai de l'UMT et tient discours. “Tout se joue dans les symboles. Mahjoub Benseddik, le secrétaire général, s'adresse à ses troupes en tournant le dos à la tribune officielle. C'est perçu comme une grande audace”, note Fouad Benseddik, auteur d'une thèse sur le sujet. Tribun exceptionnel, mince et vif comme une lame, Mahjoub Benseddik harangue ses troupes. Entre 1956 et 1960, dans les défilés, il exige la libération nationale, l'élimination des séquelles du colonialisme, la nationalisation des secteurs clés, la marocanisation, l'unité syndicale et l'appui au gouvernement Ibrahim.

En mai 1960, pour la première fois depuis l'indépendance, le souverain n'est pas invité par l'UMT à la fête du travail. “Les conseillers du palais avaient suggéré à Mahjoub Benseddik l'organisation d'une manifestation unitaire avec l'UGTM, organisation rivale et mise en place par l'Istiqlal en représailles au soutien apporté par l'UMT à la scission du parti et à la création de l'UNFP de Ben Barka”, signale Fouad Benseddik. Il n'y en aura jamais.

La politique du pain
La journaliste Zakya Daoud se rappelle qu'“un des premiers mai les plus marquants a eu lieu entre 1963 et 1965, lorsqu'ont défilé, sous la bannière de l'UMT, 100 000 travailleurs dont des mineurs de Khouribga, alors en grève, avec leurs casques”. L'ancienne journaliste de L'Avant-garde, le journal de l'UMT, poursuit : “Jusqu'aux années 70, le moment fort était le défilé du matin, les slogans, les discours, l'atmosphère de lutte ouvrière et de revendication non seulement d'un mieux-être mais encore d'une autre politique”.

L'atmosphère est peut-être explosive mais les revendications ne sont plus les mêmes. Se targuant d'avoir créé l'UNFP en 1959, l'UMT est rejetée par le Pouvoir dans l'opposition. Quand le Roi Hassan II abroge le décret de 1957, il encourage la floraison de multiples syndicats, et spécialement de l'UGTM. L'autre coup dur pour l'UMT est le brutal renvoi du gouvernement Ibrahim, que soutenait Benseddik, le 20 mai 1961.

Touchée au cœur, la centrale restreint ses ambitions politiques. Cela se ressent sur les fêtes du travail. Sur fond de divisions avec l'UNFP en 1962, un lent virage à droite s'opère et au langage de la révolution succède celui de la réforme économique. Les mots d'ordre sont : politique du pain et augmentation des salaires.

L'autre manifestation marquante de la décennie est le 1er mai 1968. “Des affrontements ont lieu entre forces de l'ordre et syndicalistes brandissant, malgré les interdictions préfectorales, les portraits géants de Mahjoub Benseddik incarcéré depuis juillet 1967 pour offense au roi”, raconte Fouad Benseddik. Quelques mois plus tôt, le secrétaire général a été condamné à 18 mois d'incarcération, lors de la guerre des Six jours, quand il a envoyé un télégramme au roi pour protester contre la “domination exercée par le sionisme sur l'Etat marocain”.

Le léninisme à l'envers
Une atmosphère unitaire se crée. La direction de l'UNFP décide de soutenir Mahjoub. Le 1er mai 1972, les ténors de l'UNFP assistent dans l'unité au défilé. C' est l'heure de la Koutla Al Watania. Une constante se dessine pourtant. “De 1961 à nos jours, le oi n'assiste plus aux défilés. Ce sont les chefs de parti qui s'affichent. Soit à la tribune de l'UMT lorsque leur parti n'a pas créé sa propre section syndicale, soit sous la bannière de leur parti devant des troupes maigres et sans réelle activité syndicale. C'est le léninisme à l'envers”, remarque Fouad Benseddik.

Mais voilà que l'UMT est concurrencée par la création, en décembre 1978, d'une nouvelle centrale syndicale dans la mouvance de l'USFP : la confédération démocratique du travail (CDT), dont le jeune leader, Noubir Amaoui, accuse l'UMT de “parasitisme” et “d'appareil syndical corrompu”. Bousberdila, comme on l'appelle en référence à ses tenues rudimentaires, est un homme à l'activisme bouillonnant et au verbe dru. Il fait de la CDT la centrale la plus virulente du royaume. “Outre le 1er mai 1979, notre première fête du travail, le 1er mai 1983 a été important. Tous nos chefs et détachés syndicaux ont été libérés après les émeutes de 1981”, se souvient Abdelkader Azriah, un syndicaliste CDT.

La crise du syndicalisme
Précisément, les émeutes de 1981 et 1984 ont-elles eu des répercussions sur le 1er mai ? Question complexe. Fouad Benseddik pense que non car “ces événements n'ont jamais été le fait de travailleurs organisés”. Certes mais ce sont justement leur fréquence et leur spontanéité qui posent problème.

En 1981, c'est la CDT qui, dos au mur, est à l'origine de l'appel à la grève de juin 1981 qui tourne à l'émeute. L'arrestation d'Amaoui lui confère une aura et un prestige qu'il n'a de cesse de cultiver lors des fêtes du travail. Pourtant l'USFP est marginalisée et l'action sociale privée de parapluie politique.

Problématiques, les événements de janvier 1984, eux, ne sont initiés par aucune centrale mais mobilisent de larges franges populaires à Zayou, Nador, Tétouan, Ksar El Kébir et Marrakech. “C'est la réponse de la société profonde à un compromis en gestation qui risquerait d'ignorer ses revendications”, analyse Mostafa Bouaziz, enseignant à l'université Hassan II. Ces événements mettent à jour un éclatement et une dispersion de l'action sociale. En somme, des pans entiers de la société ne se reconnaissent plus dans le monde politique et syndical. “Les événements du pain inaugurent un long désengagement non assumé entre champs social et politique, sans que le secteur syndical ne suive la donne”, explique Mostafa Bouaziz. Peu à peu, les 1er mai se vident de leur sens et célèbrent les statues de Benseddik, Afilal et Amaoui.

Un rituel symbolique
Les syndicats font fi de ce divorce entre une action syndicale sclérosée et une action sociale active. Depuis l'indépendance, ils prolifèrent sur la base de scissions politiques en épousant l'histoire des partis (dernière en date la FDT en 2002 dans le giron de l'USFP). Ils restent attachés aux luttes internes, aux putschs (exclusion de feu Abderrazak de l'UMT en 2004 et d'Afilal de l'UGTM l'été dernier ; "démission" d'Amaoui de l'USFP en 2001), au centralisme autoritaire. Le 1er mai sert-il encore à quelque chose au Maroc ? “Les centrales sont prisonnières de leur propres rituels. Ne pas manifester leur semble plus coûteux en termes d'image que de s'en abstenir. C'est dire combien le capital symbolique du mouvement ouvrier au Maroc est à la fois sensible et dérisoire”, commente Fouad Benseddik.

L'arrivée de Youssoufi au pouvoir en 1998 n'a pas affaibli le défilé : “Les oreilles du Premier ministre ont souvent sifflé dans les manifestations UMT, répond Fouad Benseddik. Le plus singulier est qu'on a vu des ministres en exercice, casquettes sur la tête (sans doute pour faire populaires), défiler le 1er mai. Ce fut le cas des ministres USFP avec la CDT avant la scission. Abbas El Fassi et ses prédecesseurs istiqlaliens ont toujours tenu discours au cortège UGTM”.

Abdelkader Azriah sent bien que le syndicalisme est en panne. “Il est temps de lancer une grande réflexion sur notre rôle et notre avenir”, lance-t-il. Avec l'instauration du dialogue social, en août 1996, les centrales ont lancé une longue négociation qui a abouti notamment à la réforme du Code du travail et l'adoption de l'Assurance maladie obligatoire. Pour la CDT, c'est la fin de trente ans de confrontations.



Media. Le 1er mai à la télévision

Il est dommage qu'il n'y ait jamais eu de manifestation unitaire du 1er mai au Maroc depuis l'origine. Une des autres caractéristiques du 1er mai au Maroc est “la manipulation des images”, selon Fouad Benseddik. Jusqu'au début des années 1980, la télé marocaine ne retransmet pas les images du 1er mai. Ce sont les radios et journaux étrangers qui rendent compte des prises de position, notamment UMT. “Depuis, la télé les signale dans une langue de bois assommante et des images convenues sur les dirigeants et les foules. Les slogans et les pancartes sont étouffés”, estime Benseddik. Pire, “la télévision officialise et uniformise les reportages sur la journée et veut gommer les différences de représentativité et de discours”. Voilà ce qui donne une image déplorable de ce qui devrait être l'un des baromètres de la santé syndicale. Triste.

 
 
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