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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Selma Mestiri

États-unis. Les immigrés font grève

(AFP)

En plein débat sur la réforme de l'immigration aux Etats-Unis, les immigrés, réguliers ou clandestins, se sont mobilisés de manière spectaculaire pour prouver que sans eux, le pays est bloqué.


Comment se débrouilleraient les Etats-Unis sans leurs immigrés ? Très mal, estiment les centaines de milliers de Latinos, légaux ou clandestins, descendus dans les rues du pays le 1er mai, jour travaillé aux Etats-Unis, pour ce qu'ils ont baptisé “Un jour sans immigrés”.

Une initiative spectaculaire, déjà abordée par un film mexicain sorti l'année dernière, Un día sin Mexicano, où un beau matin, la Californie se réveillait paralysée: un tiers de ses habitants, tous hispaniques, a disparu. Dans tout le pays cette fois, et en vrai, les immigrés ont été appelés à ne pas travailler, à ne pas envoyer leurs enfants à l'école, à ne rien acheter et à manifester, pour montrer leur poids dans la société et l'économie américaines. “Notre message est sans équivoque, personne ne va au travail, personne ne va à l'école, tout le monde dans la rue”, confirme Nativo Lopez, président de l'organisation Mexicana/MAPA.

Objectif premier : faire pression sur le Congrès qui débat depuis plusieurs mois d'une réforme de l'immigration, à six mois d'élections parlementaires. La question est si sensible que le débat est au point mort au Sénat depuis près d'un mois. Le projet de réforme, lui, a soulevé un tollé : ses détracteurs lui reprochent de transformer chaque immigré clandestin en criminel. Les Hispaniques, devenus la première minorité aux Etats-Unis, devant les Noirs, avec plus de 40 millions de personnes et plus de 8% de l'électorat, entendent bien prouver qu'ils sont nécessaires à l'économie du pays.

Mobilisation tous azimuts
Près d'un million de personnes, majoritairement d'origine latino-américaine mais aussi africaine et asiatique, ont participé à travers tous les Etats-Unis à cette “journée sans immigrés”. A Los Angeles, c'est une véritable marée humaine qui a déferlé en musique, bloquant presque totalement la circulation dans le centre-ville en scandant “Sí, se puede” (oui, c'est possible, en espagnol). Vêtues de blanc, de 500 à 600 000 personnes ont envahi les rues de LA. Plus de 70 000 élèves, soit 27% de la population scolaire de la ville, ont séché les cours ce jour-là. Même Hollywood a apporté son soutien à l'initiative, à travers des stars latinas comme l'actrice d'origine mexicaine Salma Hayek. A Chicago, plus de 400 000 personnes ont manifesté en agitant des drapeaux des Etats-Unis et de pays d'Amérique latine. Leur mot d'ordre : “We are America” (Nous sommes l'Amérique), A New York, plusieurs chaînes humaines ont été organisées et des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées en fin d'après-midi. Et à Orlando, en Floride, 20 000 personnes ont manifesté sous le regard de contre-manifestants qui leur ont suggéré de “défiler jusqu'à rentrer au Mexique”… Mais “qui va ramasser vos tomates ? Qui va construire vos maisons ?”, semblait leur répliquer une banderole dans le cortège.

Pourquoi une réforme ?
Aux Etats-Unis, les avis sont presque unanimes : une réforme de la politique de l'immigration est nécessaire. Chaque année, la frontière avec le Mexique, même étroitement surveillée, laisse passer des dizaines de milliers de clandestins, qui, pour la plupart, deviennent des sans-papiers à l'avenir incertain. “Avec chaque jour qui passe sans qu'on revoie notre système d'immigration, la situation empire”, estime le démocrate Harry Reid, favorable comme presque tous les membres de sa famille politique à une réforme associant répression accrue et possibilité de régularisation pour les clandestins. George Bush, lui, plaide depuis plus de deux ans pour une réforme qui permette d'accueillir les immigrés venus du Sud à titre temporaire. Mais le projet se heurte à des intérêts politiques très sensibles. L'électorat américain, surtout le républicain, deviendrait de plus en plus anti-immigration, au fur et à mesure que les immigrés montrent leur force dans les manifestations fleuves organisées régulièrement depuis la fin mars. Signe de la peur croissante que provoque l'immigration venue d'Amérique latine, le dernier livre de Samuel Huntington, père du célèbre Choc des civilisations. Dans Who are we ? (Qui sommes-nous ?), Huntington craint la fin d'une Amérique anglo-saxonne, blanche et protestante, devant une “invasion” latino, hispanophone et catholique, plus dangereuse selon lui que toutes les vagues d'immigration qu'a connues l'Amérique.

Quel avenir pour les immigrés ?
L'initiative du 1er mai a été très largement couverte par les journaux et les télévisions aux Etats-Unis mais aussi en Amérique latine. L'hebdomadaire mexicain Proceso, clairement marqué à gauche, appelait sans équivoque au boycott des produits “gringos” (américains) et prenait parti pour les immigrés : “Il est temps d'élever la voix ! Aucun être humain n'est clandestin, aucun immigrant n'est un criminel, personne ne doit vivre comme un citoyen de seconde zone”.

Au lendemain de leur manifestation, les immigrés ont réussi à montrer leur force et ont bel et bien accru la pression sur le Congrès pour qu'il mène à bien une réforme migratoire allant au-delà de la répression. Le chef de la majorité au Sénat, Bill Frist, a ainsi annoncé la reprise du débat sur l'immigration “dans environ deux semaines”. D'après lui, la réforme devrait permettre aux près de 12 millions d'immigrés clandestins de “sortir de l'ombre”, sans toutefois qu'il leur soit accordé d'amnistie pure et simple, perspective qui épouvante l'électorat républicain le plus conservateur. “Beaucoup de nos Etats et une large partie de l'économie dépendent largement des immigrés légaux”, a admis M. Frist. L'avenir de la réforme reste malgré tout incertain, victime du contexte pré-électoral à six mois d'élections parlementaires qui s'annoncent serrées.

 
 
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