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Exposition. L'art du h'rig
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N° 225
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Exposition. L’art du h’rig

(La lluvia, 2001. j. freixanes
los dias lentos)

Emu par le destin tragique des harraga, habité par le thème du voyage et de l'exil, José Freixanes a entraîné ses élèves des Beaux Arts de Grenade dans la réalisation d'un gigantesque patchwork multiculturel qu'il expose dans l'ancienne cathédrale de Casablanca.


Cathédrale du Sacré-Cœur, Casablanca. C'est un bien étrange vacarme qui s'échappe, en cette matinée printanière, de l'antre de ce temple immaculé, élevé en 1930 par les colons français. Dans un concert d'enclumes, une quarantaine de jeunes au look baba, «A» anarchiste
dessiné sur l'épaule et pieds dénudés, virevoltent au cœur de la nef dans un océan de tissus bigarrés. ça tchatche en espagnol, celui, rapide, rauque et capitonné à la fois, de l'Andalousie. Ces étudiants de la faculté des Beaux Arts de Grenade ont rejoint, depuis quelques jours, leurs pairs casablancais, pour mettre en place l'exposition de leur professeur et mentor José Freixanes. Il faut faire vite, vernissage dans trois jours.

L'œuvre en question laisse pantois : 680 mètres carrés d'étoffes, méticuleusement cousus ensemble jusqu'à former un titanesque patchwork bientôt fermement tendu à ses extrémités puis élevé en diagonale de manière à occuper tout l'espace entre les colonnes de la cathédrale. Une immense tenture ondulante évoquant une khaïma libyenne traditionnelle : et pour cause, chaque élément de tissu la composant est, à l'origine, l'habit d'un étranger, Grec, Suédois, Sénégalais ou Marocain, vivant en terre de Grenade.

Un labeur collectif, achevé par l'artiste de Galice et ses étudiants au terme d'une année de collecte et de couture intensive. Un labeur insolite mais qui trouve tout son sens et sa cohérence dans l'œuvre de son auteur José Freixanes, depuis plus de dix ans, obnubilé par le drame de l'immigration, sans jamais avoir cédé au voyeurisme et à l'impudeur.

Le choc du h'rig
Almeria, Adra, El Egido, Motril… Dès 1995, José arpente les côtes sud de l'Espagne, d'un point chaud à un autre, là où les postes frontières grossissent chaque jour de candidats à l'eldorado fraîchement cueillis, là aussi où corps humides et pateras brisées viennent s'échouer chaque jour au petit matin. Son premier reportage photo, grave et métaphorique, où mort et désillusion sont présentes à travers les flancs éraflés des vieilles barques de bois bleu mangées par les herbes, est publié par la revue socioculturelle espagnole Microfisuras. Suivent des centaines d'autres photos, capturées dans le sable et les récifs, tantôt publiées, tantôt exposées, devenant bientôt la matière première de peintures aux traits fins, aux teintes translucides et au message plus explicite, explorant les thèmes du vertige et de l'absence.

Si, dans son art, cette omniprésence de l'immigration, de la perte et de la douleur, est bel et bien le reflet d'une “préoccupation pour le monde dans lequel nous vivons”, José Freixanes ne peut pour autant pointer de déclic particulier ayant donné naissance à l'œuvre d'une décennie. “Peut-on dire qu'il y a un commencement précis de la conscience de quelque chose ? Je ne sais pas, peut-être est-ce le jour où ma fille s'est fait traiter de sale noire dans la rue… Difficile à dire, il ne s'agit pas que de cela”. Voyageur invétéré “tant dans l'âme que dans le corps”, José Freixanes a vécu huit années en Inde, où sont nés ses deux enfants adoptifs.

L'odeur de la mort
“Le souvenir qui m'a le plus marqué, ce fut, il y a dix ans, le cimetière de pateras du port de Malaga. Combien y en avait-il, peut-être 2000, peut-être plus, entassées les unes sur les autres jusqu'à former une montagne. Elles étaient sales et dégageaient une odeur de mort, l'odeur du «drama», mais des objets et habits témoignaient aussi de la vie”. De fait, lorsqu'en 2005, l'artiste réfléchit à l'œuvre collective qu'il va réaliser avec ses élèves de 3ème et 4ème années des Beaux Arts de Grenade, où il enseigne quatre mois par an, il pense tout d'abord confectionner la fameuse tenture à partir des vêtements appartenant, dans un temps entre présent et passé, aux damnés de la traversée retrouvés sur la plage au cours des nombreuses battues organisées.

Il faut alors demander l'autorisation de la Guardia civil, des associations… Malgré la gravité, au sens émotionnel, de l'acte en soi - “la possibilité d'être un témoin direct du drame humain, d'un voyage vers la vie devenant voyage vers la mort” - des premiers vêtements sont collectés jusqu'au jour où, à Almeria, l'artiste et les quelques élèves qui l'accompagnent assistent à l'accueil, par la police, d'une patera transportant cinq hommes, réduits à l'ombre d'eux-mêmes, seuls rescapés d'une embarcation dont vingt-cinq occupants ont été engloutis par la mer. “Alors nous avons renoncé à utiliser les vêtements des morts”, rappelle José Freixanes, définitivement écoeuré par la vision d'une touriste photographiant une famille de harragas brûlant le corps d'un des siens.

Une œuvre contrastée et contradictoire
D'une œuvre mortuaire, la khaïma d'étoffes devient alors porteuse d'espoir et un véritable plébiscite pour la vie. Plus de deux cents étrangers de Grenade, informés par le bouche à oreille, se rendent jusqu'aux Beaux Arts pour donner eux-mêmes leurs biens. “Tisser pour unir ce qui est séparé, tisser un grand drapeau capable d'annuler les frontières, tisser pour défaire les nœuds”, c'est le message de José Freixanes, dix ans après la rencontre entre son art et les harragas, à travers cette œuvre pleine de contrastes : ainsi exposé dans une cathédrale coûteuse, dure, grise et empreinte d'éternité, le patchwork multiculturel met en exergue le fragile, le léger, le coloré et l'éphémère. Une œuvre contrastée et contradictoire, à l'image, une fois encore, de «ce monde dans lequel nous vivons». Un monde dont il est possible de rétablir l'harmonie, veut croire l'artiste, adepte du multi- culturalisme et de la différence, dans le dialogue. Une fois la tenture hissée sous la voûte immaculée du Sacré-Cœur, un singulier jeu de miroir semble opérer entre les mille et une pièces ainsi cousues et les formes chromées des vitraux encore luisants, comme en écho au vœu (tout sauf pieux) du concepteur. Et si c'était vrai…



José Freixanes. Artiste humaniste

Il ressemble un peu à Socrate, José Freixanes, avec ses yeux doux, sa tignasse blanche lissée en arrière et sa barbe d'homme mûr, entouré de ses jeunes disciples, qu'il met en garde contre le sophisme des politiques. Né à Pontevedra en 1953 et formé aux Beaux Arts de Bilbao puis de Madrid, José appartient à la génération d'artistes galiciens dont la trajectoire a démarré dans les années 1980 via le groupe “Atlantica”. Peintre d'abord mais, précise-t-il en souriant, “plus par défaut que par vertu”, il a vite exploré d'autres voies d'expression artistique pour mieux interroger les enjeux de l'art, comme celui de questionner. “L'art est une question bien posée”, dit-il, philosophe. A quarante-deux ans, alors qu'il mène une confortable vie d'artiste entre Paris et Cologne, il lâche tout pour se concentrer sur cette quête. Entre 1995 et aujourd'hui, son travail sur l'immigration ne dit pas autre chose : “Qui sommes-nous, pourquoi sommes-nous, où allons-nous ?”. L'éducation, pour José Freixanes, est aussi une œuvre d'art. Chaque année, sous couvert d'un travail collectif, il confronte ses élèves des Beaux Arts de Grenade au thème du conflit social. Le musée de la Reine Sofia de Madrid, la Xunta de Galice comme la Chase Manhattan Bank de New York détiennent certaines de ses œuvres.

 
 
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