Portrait. Lirrésistible ascension du mâalem Baqbou
Il a été lélève des plus grands maîtres gnaoua (Bosso, Paca, Moulay El Hassan...). Mais surtout, Mustapha Babqou est lhéritier officiel du mâalem Sam, le père de tagnaouite au Maroc.
Crémerie Brik, à la porte de Jamaâ El Fna, cest dans ce petit café populaire où les retraités du quartier tuent lennui entre deux prières, que le plus discret de nos mâalems gnaouis donne ses rendez-vous. Affalé sur une chaise, tout de blanc vêtu, les mains recouvertes de henné, Mustapha Baqbou a lallure et les manières du maître quil est. |
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Ici, il est connu de tous et il connaît tout le monde. Du vieux vendeur de cigarettes au détail auprès duquel il se fournit quand largent lui fait défaut, au gardien de motos à qui il confie sa mobylette le temps du nouss nouss rituel, en passant par les chauffeurs des calèches, tout ce monde est désormais initié aux petites habitudes du mâalem Mustapha. Et quand on le connaît , on sait que, passée la courtoisie de mise, il ne faut pas limportuner trop longtemps, car Mustapha Baqbou est un solitaire. Tous les jours, il sattable dans le même coin discret, commande son café crème et passe des heures à regarder jouer son enfant de cinq ans, Hamza, lunique compagnon quil tolère dans sa solitude. Mustapha vit presque en retrait de la communauté et les seuls gnaoua quil fréquente sont les membres de sa troupe. Ce trait de caractère ne manque dailleurs pas de titiller quelques susceptibilités dans la communauté gnaouie. On lui reproche de regarder les autres de haut, de snober les rassemblements et les soirées entre gnaoua. Je ne vois pas ce que jirais y faire. Ils passent leur temps à casser du sucre sur le dos les uns des autres. Il ny a plus de respect pour tagnaouite (lesprit gnaoui). La rivalité commerciale a pris le dessus sur lamour de lherfa (le métier), sempresse de se défendre notre homme. Et quand bien même Mustapha Baqbou serait réellement lhomme suffisant quon dit, ce serait légitime. Après tout, il est le seul à pouvoir prétendre au titre dhéritier du mâalem Ssam, le plus grand maître gnaoui que le pays ait connu, le seul qui ait jamais fait lunanimité parmi les gnaoua, quelle que soit leur école. Et ce legs, cest en public, sur la scène même du festival dEssaouira, que le mâalem Ssam le lui a fait.
Succéder au Maître, un don à cultiver
Maintenant, je peux mourir lesprit tranquille car je sais que mon uvre survivra. Ce soir, devant Dieu et vous tous, jatteste que Mustapha Baqbou est mon successeur, a déclaré le maître à la fin de la soirée. Ce soir-là, Mustapha a pleuré de joie. Le mâalem Ssam venait de lui faire le plus grand cadeau mais aussi la plus grande reconnaissance dont puisse se targuer un gnaoui, léligibilité à la succession. Pourtant, il y a quelques décennies encore, quand Mustapha faisait ses premiers pas de koyo (apprenti gnaoui), rien ne présageait de la carrière qui lattendait. Cest même un peu par fatalité que le petit dernier de la famille Baqbou a épousé lherfa. Enfant dune famille gnaouie, il a naturellement appris à jouer des qraqebs (castagnettes), à chanter quelques morceaux et à danser sur quelques trouha (transes), mais il ne semblait avoir aucun intérêt pour le métier. Et puis dans cette famille, où le père comptait sur son fils aîné pour assurer la succession, on ne se souciait pas vraiment de produire un troisième mâalem. Mustapha ne sest tourné vers tagnaouite que pour pallier son échec scolaire. Cétait lécole ou lherfa et je ne supportais pas lécole. La question était tranchée davance ! Je me suis donc mis à accompagner mon père et mon frère dans les lila (veillées). Au bout dun an, Mustapha finit par prendre goût au métier. Il décide de faire le grand saut. Commencer là où tout gnaoui qui se respecte commence : dans la rue.
La rue est un passage obligé, la première école de tout jeune gnaoui. Avant même de prétendre au statut de koyo, il doit passer par la krima. La pratique consiste à quitter le cocon protecteur de la communauté pour apprendre à vivre par soi-même. Mustapha la fait. Il a plié bagage et entamé une vie de bohème, voyageant dune ville à lautre à travers le pays et vivant de la générosité des gens. La krima est un corollaire de la culture gnaouie. Cest une sorte dinitiation à la souffrance et à la privation, en hommage et souvenir des ancêtres mais cest également le moyen pour les gnaoua des différentes écoles de se rencontrer et dapprendre les uns des autres. La krima est difficile à tenir seul. Alors souvent, cest à deux que les futurs koyos sy lancent.
Les ficelles du métier, dun mâalem à lautre
Mustapha lui, avait pour partenaire son frère aîné, Ahmed. Cest ce dernier qui va lintroduire dans le cercle casablancais, dans les veillées de son propre maître, Moulay El Hassan, un autre grand nom de tagnaouite. Tous les soirs, pendant que le mâalem joue, Mustapha séclipse discrètement pour pleurer. Cest à ça quon reconnaît un vrai mâalem, à sa capacité à faire pleurer son auditoire, clame-t-il. Et ce pouvoir-là, seuls quelques grands maîtres peuvent sen vanter. Abderrahman Paca, Hmida Bosso, Ahmed Babqou (le frère aîné de Mustapha), et bien sûr linégalable mâalem Ssam. Mustapha les a tous eus pour maîtres. Dabord son frère auprès duquel il a pour la première fois eu le droit de jouer du guenbri, en public. Mustapha avait appris à en jouer dans le secret, sans doute parce quil pensait ne pas être digne de toucher à linstrument des maîtres. Et puis, il nétait pas simple dafficher une telle prétention quand on avait pour frère aîné, Ahmed Baqbou. Mais celui-ci a décelé la fibre chez son cadet et a fini par le prendre dans sa troupe, quelques mois avant la deuxième grande rencontre de Mustapha, Hmida Bosso. A la fin, je me dis que jai eu la chance davoir les meilleurs pour mâalems. Ce que je sais aujourdhui, cest en grande partie ces hommes-là qui me lont appris. Et même si jai créé mon propre jeu, ma propre école, ils resteront mes mâalems vénérés. Pas seulement parce quils mont appris à jouer. Tout le monde peut apprendre la technique. Il ne suffit pas de connaître des nqate (notes) pour simproviser mâalem. Il faut savoir écouter. Et pour cela, il faut commencer par respecter ses aînés, être suffisamment humble pour observer et recevoir. Mes mâalems mont appris le respect de tagnaouite, de mes aînés et de la tradition gnaouie.
Après lécole Bosso, cest Abderrahman Paca que Mustapha a choisi pour nouveau maître. Et à force de zèle et de persévérance, lélève a même fini par le rattraper. Quelques années plus tard, il le remplace au sein des Jil Jilala. Une période quil naime dailleurs pas évoquer quand la discussion tourne autour de tagnaouite car il naime pas la confusion des genres.
Et puis, à la fin, il y a eu le légendaire Ssam auprès duquel le koyo marrakchi a peaufiné son apprentissage et gravi les échelons pour devenir lui-même un grand mâalem. Pendant des années, à chaque mois de chaâbane, Mustapha boucle sa petite valise de nomade, se rend à Casablanca et frappe à la porte de Ssam, presque suppliant, pour recevoir son enseignement. Le soir, pendant que ce dernier donne son tarh (cours) aux autres koyos, Mustapha, lui, reste en retrait, dans son petit coin, le regard dans le vide et loreille tendue vers le guenbri du maître. Il a appris note par note, son par son, nuance par nuance, tout le répertoire de Ssam, sexaltant à chaque critique, à chaque reproche, parce que cest en soi une reconnaissance.
Aujourdhui, il est tout fier de crier à qui veut lentendre quil ny a personne dautre dans ce pays pour jouer à la manière de Ssam. On confondrait même mes mains et les siennes sur un guenbri, avance-t-il, lair enchanté. Mais ça, cest le fruit de toute une vie de travail, le fruit de la vieille école. Les jeunes daujourdhui nont plus ni le respect ni la patience pour apprendre lherfa. A peine ont-ils appris à gratter un peu quils se prennent pour les égaux de leurs maîtres. Les miens, je leur baisais la tête et les mains tous les jours pour les remercier de me faire partager leur savoir. Amer ? Désenchanté ? Nostalgique ? Probablement les trois. Une certitude cependant. Jamais plus Baqbou ne jouera dans la lila dun autre. Dailleurs, quand on lui tend un guenbri, il se contente de lembrasser avant de le remettre à son propriétaire. Du reste, quand la question de la succession lui est posée, sa réponse se résume à un clin dil et un baiser sur la joue de son petit Hamza. |