225 TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
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Portrait. L'irrésistible ascension du mâalem Baqbou
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N° 225
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Chadwane Bensalmia

Portrait. L’irrésistible ascension du mâalem Baqbou

(DR)

Il a été l’élève des plus grands maîtres gnaoua (Bosso, Paca, Moulay El Hassan...). Mais surtout, Mustapha Babqou est l’héritier officiel du mâalem Sam, le père de tagnaouite au Maroc.


Crémerie Brik, à la porte de Jamaâ El Fna, c’est dans ce petit café populaire où les retraités du quartier tuent l’ennui entre deux prières, que le plus discret de nos mâalems gnaouis donne ses rendez-vous. Affalé sur une chaise, tout de blanc vêtu, les mains recouvertes de henné, Mustapha Baqbou a l’allure et les manières du maître qu’il est.
Ici, il est connu de tous et il connaît tout le monde. Du vieux vendeur de cigarettes au détail auprès duquel il se fournit quand l’argent lui fait défaut, au gardien de motos à qui il confie sa mobylette le temps du nouss nouss rituel, en passant par les chauffeurs des calèches, tout ce monde est désormais initié aux petites habitudes du mâalem Mustapha. Et quand on le connaît , on sait que, passée la courtoisie de mise, il ne faut pas l’importuner trop longtemps, car Mustapha Baqbou est un solitaire. Tous les jours, il s’attable dans le même coin discret, commande son café crème et passe des heures à regarder jouer son enfant de cinq ans, Hamza, l’unique compagnon qu’il tolère dans sa solitude. Mustapha vit presque en retrait de la communauté et les seuls gnaoua qu’il fréquente sont les membres de sa troupe. Ce trait de caractère ne manque d’ailleurs pas de titiller quelques susceptibilités dans la communauté gnaouie. On lui reproche de regarder les autres de haut, de snober les rassemblements et les soirées entre gnaoua. “Je ne vois pas ce que j’irais y faire. Ils passent leur temps à casser du sucre sur le dos les uns des autres. Il n’y a plus de respect pour tagnaouite (l’esprit gnaoui). La rivalité commerciale a pris le dessus sur l’amour de l’herfa (le métier)”, s’empresse de se défendre notre homme. Et quand bien même Mustapha Baqbou serait réellement l’homme suffisant qu’on dit, ce serait légitime. Après tout, il est le seul à pouvoir prétendre au titre d’héritier du mâalem Ssam, le plus grand maître gnaoui que le pays ait connu, le seul qui ait jamais fait l’unanimité parmi les gnaoua, quelle que soit leur école. Et ce legs, c’est en public, sur la scène même du festival d’Essaouira, que le mâalem Ssam le lui a fait.

Succéder au Maître, un don à cultiver
“Maintenant, je peux mourir l’esprit tranquille car je sais que mon œuvre survivra. Ce soir, devant Dieu et vous tous, j’atteste que Mustapha Baqbou est mon successeur”, a déclaré le maître à la fin de la soirée. Ce soir-là, Mustapha a pleuré de joie. Le mâalem Ssam venait de lui faire le plus grand cadeau mais aussi la plus grande reconnaissance dont puisse se targuer un gnaoui, “l’éligibilité à la succession”. Pourtant, il y a quelques décennies encore, quand Mustapha faisait ses premiers pas de koyo (apprenti gnaoui), rien ne présageait de la carrière qui l’attendait. C’est même un peu par fatalité que le petit dernier de la famille Baqbou a épousé l’herfa. Enfant d’une famille gnaouie, il a naturellement appris à jouer des qraqebs (castagnettes), à chanter quelques morceaux et à danser sur quelques t’rouha (transes), mais il ne semblait avoir aucun intérêt pour le métier. Et puis dans cette famille, où le père comptait sur son fils aîné pour assurer la succession, on ne se souciait pas vraiment de “produire” un troisième mâalem. Mustapha ne s’est tourné vers tagnaouite que pour pallier son échec scolaire. “C’était l’école ou l’herfa et je ne supportais pas l’école. La question était tranchée d’avance ! Je me suis donc mis à accompagner mon père et mon frère dans les lila (veillées)”. Au bout d’un an, Mustapha finit par prendre goût au métier. Il décide de faire le grand saut. Commencer là où tout gnaoui qui se respecte commence : dans la rue.

La rue est un passage obligé, la première école de tout jeune gnaoui. Avant même de prétendre au statut de koyo, il doit passer par la krima. La pratique consiste à quitter le cocon protecteur de la communauté pour apprendre à vivre par soi-même. Mustapha l’a fait. Il a plié bagage et entamé une vie de bohème, voyageant d’une ville à l’autre à travers le pays et vivant de la générosité des gens. La krima est un corollaire de la culture gnaouie. C’est une sorte d’initiation à la souffrance et à la privation, en hommage et souvenir des ancêtres mais c’est également le moyen pour les gnaoua des différentes écoles de se rencontrer et d’apprendre les uns des autres. La krima est difficile à tenir seul. Alors souvent, c’est à deux que les futurs koyos s’y lancent.

Les ficelles du métier, d’un mâalem à l’autre
Mustapha lui, avait pour partenaire son frère aîné, Ahmed. C’est ce dernier qui va l’introduire dans le “cercle” casablancais, dans les veillées de son propre maître, Moulay El Hassan, un autre grand nom de tagnaouite. Tous les soirs, pendant que le mâalem joue, Mustapha s’éclipse discrètement pour pleurer. “C’est à ça qu’on reconnaît un vrai mâalem, à sa capacité à faire pleurer son auditoire”, clame-t-il. Et ce pouvoir-là, seuls quelques grands maîtres peuvent s’en vanter. Abderrahman Paca, Hmida Bosso, Ahmed Babqou (le frère aîné de Mustapha), et bien sûr l’inégalable mâalem Ssam. Mustapha les a tous eus pour maîtres. D’abord son frère auprès duquel il a pour la première fois eu le droit de jouer du guenbri, en public. Mustapha avait appris à en jouer dans le secret, sans doute parce qu’il pensait ne pas être digne de toucher à l’instrument des maîtres. Et puis, il n’était pas simple d’afficher une telle prétention quand on avait pour frère aîné, Ahmed Baqbou. Mais celui-ci a décelé la fibre chez son cadet et a fini par le prendre dans sa troupe, quelques mois avant la deuxième grande rencontre de Mustapha, Hmida Bosso. “A la fin, je me dis que j’ai eu la chance d’avoir les meilleurs pour mâalems. Ce que je sais aujourd’hui, c’est en grande partie ces hommes-là qui me l’ont appris. Et même si j’ai créé mon propre jeu, ma propre école, ils resteront mes mâalems vénérés. Pas seulement parce qu’ils m’ont appris à jouer. Tout le monde peut apprendre la technique. Il ne suffit pas de connaître des nqate (notes) pour s’improviser mâalem. Il faut savoir écouter. Et pour cela, il faut commencer par respecter ses aînés, être suffisamment humble pour observer et recevoir. Mes mâalems m’ont appris le respect de tagnaouite, de mes aînés et de la tradition gnaouie”.

Après l’école Bosso, c’est Abderrahman Paca que Mustapha a choisi pour nouveau maître. Et à force de zèle et de persévérance, l’élève a même fini par le rattraper. Quelques années plus tard, il le remplace au sein des Jil Jilala. Une période qu’il n’aime d’ailleurs pas évoquer quand la discussion tourne autour de tagnaouite car il “n’aime pas la confusion des genres”.

Et puis, à la fin, il y a eu le légendaire Ssam auprès duquel le koyo marrakchi a peaufiné son apprentissage et gravi les échelons pour devenir lui-même un grand mâalem. Pendant des années, à chaque mois de chaâbane, Mustapha boucle sa petite valise de nomade, se rend à Casablanca et frappe à la porte de Ssam, presque suppliant, pour recevoir son enseignement. Le soir, pendant que ce dernier donne son tarh (cours) aux autres koyos, Mustapha, lui, reste en retrait, dans son petit coin, le regard dans le vide et l’oreille tendue vers le guenbri du maître. Il a appris note par note, son par son, nuance par nuance, tout le répertoire de Ssam, s’exaltant à chaque critique, à chaque reproche, parce que c’est en soi une reconnaissance.

Aujourd’hui, il est tout fier de crier à qui veut l’entendre qu’il n’y a personne d’autre dans ce pays pour jouer à la manière de Ssam. “On confondrait même mes mains et les siennes sur un guenbri, avance-t-il, l’air enchanté. Mais ça, c’est le fruit de toute une vie de travail, le fruit de la vieille école. Les jeunes d’aujourd’hui n’ont plus ni le respect ni la patience pour apprendre l’herfa. A peine ont-ils appris à gratter un peu qu’ils se prennent pour les égaux de leurs maîtres. Les miens, je leur baisais la tête et les mains tous les jours pour les remercier de me faire partager leur savoir”. Amer ? Désenchanté ? Nostalgique ? Probablement les trois. Une certitude cependant. Jamais plus Baqbou ne jouera dans la lila d’un autre. D’ailleurs, quand on lui tend un guenbri, il se contente de l’embrasser avant de le remettre à son propriétaire. Du reste, quand la question de la succession lui est posée, sa réponse se résume à un clin d’œil et un baiser sur la joue de son petit Hamza.

 
 
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