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N° 225
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Khalid Tritki

Patronat. Le putsch des grands groupes

Moulay Hafid Elalamy. Candidat
unique, par forfait général. (DR)

Depuis juin 2003, les grands groupes attendent leur revanche. Ils la tiennent aujourd’hui. C'est le fruit d'une longue préparation dont le choix du candidat n'est qu'un élément. Le “coup” aura vraisemblablement lieu avec la bénédiction de l'Etat.


À part Moulay Hafid Elalamy, président directeur général du groupe Saham, et son binôme Mohamed Chaibi, PDG de Ciments du Maroc, personne ne veut monter au front dans la bataille pour la présidence de la confédération patronale. La date limite des candidatures a expiré vendredi 12 mai, et à l'heure où nous mettons sous presse (jeudi 11
mai), il est quasiment sûr qu'aucun candidat ne se présentera face à Elalamy. Bouchaïb Benhamida, président de la fédération des BTP (Bâtiment et travaux publics), dont la candidature était presque acquise jusqu'au mercredi 10 mai, a fait marche arrière. “Objectivement, nous n'arrivons pas à comprendre cette décision. Il est facile d'évoquer les raisons familiales ou de santé, mais nous savons que ce n'est pas cela qui l'a poussé à se désister”, tente d'expliquer l'un de ses proches dont l’intonation laisse deviner la grande déception. Pourquoi ce patron respecté par ses pairs a-t-il jeté l'éponge ? Plus grave encore, pourquoi personne ne veut se porter candidat à la présidence du patronat ? Les amateurs de sensationnel s'accrochent toujours à la thèse de la peur : le bulldozer étatique menacerait d'écrabouiller tout outsider qui n'aurait pas l'aval du Palais. Or, cette règle va aussi bien pour la CGEM que pour toutes les autres institutions du pays. Elle est, de ce fait, bien assimilée par les usages et tout le monde (ou presque) s'en accommode. Ce qui fait dire à ce jeune patron, spécialisé dans les services, que Benhamida s'est désisté “par manque de courage pour assumer une bataille face à un rival plus jeune qui, en terme d'image, reflète un Maroc qui bouge”. En gros, notre ex-candidat s'est dégonflé. L'autre concurrent d'Elalamy, qui n'est autre que Fawzi Chaâbi, fils de l'emblématique Miloud Chaâbi, PDG de Ynna Holding, s'est rangé au côté du patron du groupe Saham. Aux dernières nouvelles, Elalamy, accompagné de Khalid Oudghiri, président du conseil de surveillance d'Attijariwaf bank, s'est rendu auprès de Fawzi Chaâbi pour le convaincre de rejoindre les troupes, ses troupes. Des sources fiables confirment la rencontre des deux hommes et soutiennent que Chaâbi ne se présentera pas, mais siégera en bonne place dans le bureau du futur patron des patrons. Elalamy neutralise ainsi un mastodonte électoral : les Chaâbi contrôlent plus de 80 sociétés avec une force de vote qui flirte avec les 300 voix. La route est donc toute dégagée devant le PDG de la CNIA qui entame la dernière ligne droite avec confiance. “C'est trop facile pour une candidature de cette envergure”, glissent les sceptiques. Et d'ajouter, “forcément, la préparation à cette présidence était longue et bien calculée”.

Les racines du mal
Elalamy a sa propre version déclinée dans sa dernière sortie médiatique sur les colonnes de La Vie Eco. Ses proches en ont fait une rhétorique : Elalamy se présente pour sortir la CGEM de la crise et éviter, en cas d'absence de candidat et donc d'élection, que le patronat ne fasse appel au tribunal, selon les statuts de la CGEM, pour désigner un président. Ils présentent cela comme un sacrifice consenti par “le fils prodigue, seul capable de mettre de l'ordre dans la maison”. Toujours selon cette thèse, la décision d'Elalamy a été prise il y a à peine un mois. Si on retient cette version, en trente jours, il est parvenu à convaincre tous les grands groupes du pays, une poignée de fédérations à grand impact électoral et à concocter un super programme comprenant les agendas 2006, 2007 et 2008. Certes, le patron de Saham court plus vite que son ombre, mais on n'improvise pas une élection patronale. Une autre version s'impose, dont les racines remontent aux élections patronales de juin 2000.

Revenons donc à cette époque : la CGEM, sous la présidence de Abderrahim Lahjouji, se portait bien et ne constituait pas un enjeu électoral. Preuve en est le climat qui a marqué ses présidentielles. Deux candidats étaient en lice : Hassan Chami, l'actuel président de la confédération, et Mourad Belamâachi, un jeune sorti de nulle part qui s'était mis dans la tête de prendre le contrôle du patronat. Il n'avait aucune chance de battre Chami qui partait largement favori. Et qui a gagné. Chami avait donc hérité d'une CGEM unie et solidaire mais qui avait buté sur l'intransigeance du gouvernement Youssoufi : pas d'avancée sur le code du travail, aucune ouverture fiscale (hormis la parenthèse de l'amnistie), panne de la mise à niveau… Deux ans après, le gouvernement change, Driss Jettou entre en scène. Le profil du nouveau premier ministre et son passé à la CGEM plaident pour une entente entre le patronat et le gouvernement. Les grands patrons, ayant leurs propres revendications sectorielles, ont assimilé cette entente à un chèque en blanc signé par Chami au profit de Driss Jettou. De là est venue l'idée de renverser Chami qui brigue un deuxième mandat en juin 2003.


Chami change de tactique
Le jour de l'élection, la tension est à son comble. Adnane Debbagh, soutenu par tous les grands groupes (à part Karim Lamrani et le groupe Wafabank), se présente comme une alternative à l'équipe Chami. Le microcosme des affaires le donne gagnant. C'était sans compter avec la capacité d'anticiper de Chami. Ce dernier, un vieux routier des élections patronales, a un joker dans sa manche. Le jour du vote, il fait alliance avec ses ennemis d'hier (surtout le clan Belamaâchi) et dame le pion à Debbagh. Après avoir rayé ce dernier de la carte patronale, Chami change de tactique. L'été 2003, il organise un déjeuner dans un grand hôtel de Tanger auquel il convie tous les grands patrons de la place. Mounir Majidi, secrétaire particulier du roi et timonier de la fortune royale, est présent. A l'issue de ce déjeuner, Chami sort avec un cahier des charges regroupant toutes les doléances de ses détracteurs. Au lendemain de cette rencontre, il forme un comité de grands groupes au sein du patronat. “De juillet à décembre 2003, les Akhennouch, Amhal, Bensalah, Bakkoury et autres, faisaient le déplacement et assistaient aux réunions du comité. Mais dès 2004, ils se sont lassés”, raconte un témoin de l'époque. En fait, résolution a été prise de ne plus accorder de crédit aux promesses de l'équipe Chami et d'œuvrer pour l'évincer. La thèse de la récupération par le Palais aidant, la CGEM s'est trouvée de plus en plus isolée. L'interview accordée par Hassan Chami à La Vérité l'été 2004, où il pointe du doigt le système de gouvernance sous l'ère Mohammed VI, a été la goutte qui a fait déborder le vase.

La préparation du putsch
Septembre 2004, un groupe de grands patrons déclare son hostilité à la CGEM sous la présidence de Chami. Aziz Akhennouch, PDG d'Akwa, Mohamed Bensalah, patron d'Holmarcom, Mustapha Amhal, patron de PGC, Youssef Alaoui, PDG de Cicalim et Moulay Hafid Elalamy, pour ne citer que ces noms connus, ont entamé une série de réunions pour peaufiner la stratégie d'assaut. L'Etat y a participé également. Ainsi, des patrons comme Mustapha Bakkoury de la CDG, Abdessalam Ahizoune, président du directoire de Maroc Telecom, Ahmed Nakkouch ex-patron de l'ONE et tout récemment, Mohammed Rabie Khlie, patron de l'ONCF, étaient de la partie. Cela veut dire, en gros, que l'Etat n'a jamais été neutre vis-à-vis de la CGEM et la thèse de la récupération par le pouvoir est bel et bien présente. Et pour y arriver, cette armada de patrons s'est mise en quête d'un candidat qui corresponde à ses aspirations. “Au départ, raconte une source étatique, ce clan tablait sur la candidature de Aziz Akhennouch, mais il a décliné l'offre arguant de son agenda surbooké puisqu'il est à la fois à la tête du groupe Akwa et à la présidence de la région de Souss Massa Drâa”. Et c'est là que Moulay Hafid Elalamy entre en scène en tant que candidat potentiel. Ses proches reconnaissent cette phase de préparation : “Il est vrai que de grands groupes, dont l'ONA et la SNI (donc Majidi et consorts), ont sollicité la candidature d’Elalamy. Il n'en demeure pas moins que ce dernier n'a pris sa décision qu'il y a un mois”. Faux, rétorquent nos sources. Elalamy s'est déclaré candidat à partir de novembre 2005 et a pris le temps de consolider sa base électorale. Une mission dont il s'est acquitté avec succès, puisque la force de ceux qui le soutiennent est assez dissuasive : la preuve, personne ne se présente contre lui.



Elalamy. Légitimité et engagement

Que peut apporter la candidature d'Elalamy ? Selon Karim Tazi, président de l'Amith (association marocaine des industries des textiles et de l'habillement) “Elalamy pourra mettre fin à cette "fissure" artificielle qui existe depuis des mois et peut, par ailleurs, ramener des jeunes patrons à la maison”. L'idée est que cette séparation de clans est due plus à des animosités personnelles qu'à une différence idéologique. En revanche, Jalil Benabbès Taârji, président de la Fédération du tourisme, reconnaît la valeur de l'homme, mais reste sceptique sur son programme. Selon lui “Elalamy n'a pas encore décliné son agenda, ni expliqué comment il compte mener la barque dans l'intérêt de tous”. Il réclame donc un débat d'idées au lieu d'une confrontation d’hommes.



Statuts; L’erreur de Chami ?

Plusieurs patrons se plaisent à considérer la réforme des statuts de la CGEM comme une erreur stratégique. “La réforme a renforcé la force de frappe des grands groupes. Leur poids électoral pèse dans la balance et ils auront toujours un homme à eux à la tête du patronat”, nous explique un patron déçu de la tournure que prend l'élection patronale. Si c'est le cas, pourquoi la fédération des PME s'est-elle alliée à Moulay Hafid Elalamy alors qu'elle s'est opposée à la réforme ? Réponse de Hammad Kessal, président de la FPME : “Nous soutenons Elalamy parce que les grands groupes nous ont donné la garantie d'ouvrir les marchés et les financements aux PME. Et si cela ne se réalise pas, nous garderons notre marge de manœuvre car notre fédération est mûre et dispose de moyens pour se défendre”. Décryptage : la FPME dispose d'une porte de sortie, elle peut créer sa propre confédération des PME. Une idée qui fait son chemin dans le microcosme des affaires.

 
 
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