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N° 225
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benshemsi

Le chômage selon Lahlimi

Ahmed R. Benshemsi
“Moul détail”, le “ferrach” de contrebande, le dealer… tous des “actifs occupés” !


Le chiffre est “historique”, claironnent les officiels. Pour la première fois depuis 35 ans, le taux de chômage au Maroc est “tombé” sous la barre des 10%. Il est, précisément, de 9,8% pour le premier trimestre 2006. Incroyable ! Notre taux de chômage serait donc plus bas que ceux de l’Allemagne, la France, l’Espagne et l’Italie ?!! Eh bien oui, à en croire le Haut commissariat au plan (HCP). L’explication serait simple : 9,8%, c’est une moyenne nationale. En milieu urbain, le taux
de chômage est de 15,4%, et en milieu rural, de 3,9%. Donc, si nous présentons un chiffre aussi formidable, c’est qu’il a plu cette année et que presque tous les ruraux ont travaillé aux récoltes. CQFD, et les sceptiques sont invités à ravaler leur chique sous peine d’être taxés de “nihilistes”…

Je vais quand même prendre ce risque, avec mes excuses anticipées à Monsieur Lahlimi. Non pas que notre Haut commissaire au plan nous donne de faux chiffres, hacha. Mais la méthode de calcul qui aboutit à ces chiffres est pour le moins étrange… Il faut savoir en effet que, selon le HCP, est considéré comme “actif occupé” (par opposition à “actif non occupé”, c’est-à-dire chômeur) “toute personne, même non rémunérée, participant à la production de biens et services”. “Même non rémunérée”, oui, vous avez bien lu.

Concrètement, ça se passe comme ça : des équipes d’enquêteurs du HCP sillonnent le royaume, et demandent aux gens : “Avez-vous exercé une activité les six derniers mois ?”. Que cette activité ait été payante ou pas, formelle ou pas (voire légale ou pas !), si la réponse est “oui”, hop, le sondé est considéré ipso facto comme “occupé”. Le sont donc, d’après cette logique : les vendeurs de cigarettes au détail, le petit dealer de quartier, le rural qui trime sans contrepartie sur une exploitation familiale (même 2 ou 3 jours par mois), le “ferrach” qui vend sur un trottoir du linge espagnol acheté à Sebta, le marchand d’escargots bouillis qui manie sa louche à la porte de Casa-Port, le revendeur de bouteilles vides qui passe avec sa carriole sous votre fenêtre en hurlant “bîîîîîîîî”, etc... Que faut-il, dans ce cas, pour être officiellement déclaré “chômeur” ? Il faut répondre à l’enquêteur : “Non, je n’ai pas levé le petit doigt durant les six derniers mois et j’attends, le joint au bec et sans bouger de mon trottoir, qu’on m’offre un job à la préfecture avec la mutuelle et l’assurance retraite.” (Je caricature, oui, mais à peine). Vu comme ça, un taux de chômage de 9,8% est plutôt un drame national…

Cela dit, cette drôle de nomenclature est peut-être légitime, finalement. Après tout, il est logique que le taux de chômage d’un pays reflète l’état réel de son tissu économique : très largement informel et précaire et se souciant comme d’une guigne de la légalité (notamment celle qui consiste à déclarer tout employé). Mais dans ce cas, M. Lahlimi et ses distingués statisticiens devraient pousser leur logique jusqu’au bout et intégrer dans le revenu national le fruit de toutes les activités informelles (donc, rappelons-le, illégales). Il y a quelques années, un homme politique de gauche avait estimé que ces activités fournissaient, au bas mot, la moitié du revenu national réel. Si le HCP se conformait à cette logique, notre PIB ferait un bond, pour le coup vraiment historique…
Politiquement, c’est évidemment inenvisageable. Quant à cette sympathique entourloupe que constitue notre méthode de calcul, on veut bien l’endosser, puisque ça nous permet d’aligner des taux de chômage à faire pâlir d’envie le monde développé. Et tant pis si ce même monde développé, plutôt que de pâlir, se gondole, le rouge aux joues. Le ridicule ne tuant pas, le Maroc est donc bien vivant. Et même en pleine forme.

 
 
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