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Par Driss Bennani

Audiovisuel. Révolution sur les ondes

Les membres de la Haca,
reçus par Mohammed VI.
(AFP)

La Haute autorité de la communication et de l’audiovisuel (HACA) a tranché : bientôt, votre autoradio s'enrichira de dix nouvelles fréquences. Côté télés, c’est la déception. Seule une chaîne, la franco-marocaine Médi1 Sat, décroche le sésame. Tour d’horizon.


Jamais “une décision historique” n'a été annoncée avec autant de discrétion, voire de timidité. Mercredi 10 mai, en début d'après midi, la MAP diffuse une banale dépêche dans sa rubrique culture annonçant “l'octroi de onze nouvelles licences privées de radio et de télévision”.
Une dépêche devinette (passée presque inaperçue) qui renseigne sur la nature des chaînes et des stations autorisées sans divulguer l'identité des détenteurs de licences. Dans le lot, on apprend simplement qu'il y a (c'est la terminologie utilisée par la HACA) une télévision satellitaire d'information générale nationale et internationale (Médi 1 Sat, de toute évidence), deux radios locales, quatre radios régionales, deux stations multirégionales et deux radios thématiques à vocation économique. Il a fallu attendre plusieurs heures pour que le secret défense de la HACA soit enfin levé… au téléphone, ou auprès des lauréats qui se sont reconnus dans la dépêche de la MAP. “C'est en fait un choix de communication, explique un responsable à la HACA. Nous n'avons pas cette obsession des noms que peuvent légitimement avoir des journalistes. Notre communiqué s'adressait d'abord au grand public et l'informait sur la nature des radios et des télévisions dont il disposera bientôt”. Pas si sûr, puisque même la très officielle TVM n'a pas jugé utile de traiter l'information dans ses différents journaux télévisés de la journée. Et dire que l'annonce des résultats tenait en haleine tous les professionnels des médias depuis plus de deux mois …

Sur les onze licences proprement dites, il n’y a en fait qu'une seule chaîne de télévision qui a été autorisée à émettre. Sans surprise, l'unique licence de télé a été octroyée à Médi 1 Sat, le projet franco-marocain piloté par l'énigmatique Pierre Casalta, patron de Médi 1, et appuyé par l'hôte du Palais de l'Élysée en personne. La véritable libéralisation de l'audiovisuel est donc à chercher du côté des radios. En tout, dix nouvelles stations devront bientôt émettre dans différentes régions du pays. Kamal Lahlou, éditeur de presse et publicitaire, hérite de trois stations régionales couvrant respectivement Marrakech, Agadir et Fès. Abderrahmane Adaoui, célèbre présentateur du journal télé à la RTM puis à Abou Dhabi, fait son come-back à travers Radio Plus et Atlas FM, deux stations de radio basées à Marrakech et à Agadir. Casablanca n'est pas en reste, avec Likoulli Annass, une station dirigée par Rachid Hayek, un producteur musical casablancais. Les descendants de Abdelkrim décrochent également une licence avec une station rifaine, initiée par deux jeunes Maroco-néerlandais. Les licences de radios économiques reviennent, quant à elles, respectivement au groupe Eco-Médias (Assabah et L'économiste) et au très médiatique Thami Ghorfi (président d'une école privée de commerce). Reste l'outsider de la liste, le seul rescapé de ce que des sources proches du dossier appellent “le groupe de la mort”. Younès Boumehdi, fils du général du même nom, décroche la seule licence de station musicale multirégionale du pays. Face à lui, des poids lourds tels les frères Chaâbi, le puissant Mohamed Mounir Majidi et Jettou junior repartent bredouilles. Aucune explication du côté des sages. “La procédure a été scrupuleusement respectée et les projets largement défendus par leurs initiateurs. Tous avaient les mêmes chances de voir le jour”, explique-t-on.

“Joli casting”
“C'est un joli casting”, affirme simplement un détenteur de projet recalé. “Des licences ont été accordées à des professionnels des médias, c'est une bonne chose, poursuit-il. Je ne comprends cependant pas que la HACA ait écarté tous les grands projets portés par des investisseurs influents et crédibles. Les sages ont-ils fait du zèle d'indépendance ? Ont-ils ainsi voulu prouver leur indépendance ? La question reste posée”. Plus amer, cet homme d'affaires porteur d'un projet non retenu de chaîne musicale : “Vu le temps que la HACA a pris pour décider de l'octroi des licences, on se disait qu'ils nous préparaient une grosse surprise, que plusieurs licences allaient être accordées en même temps. Je suis déçu de voir une seule chaîne de télévision et une seule chaîne musicale autorisées face à, ce n'est qu'un exemple, deux stations économiques, et donc forcément élitistes. C'est timide comme démarrage”. L'effet douche froide est d'autant plus grand que plusieurs candidats donnés favoris préparaient déjà les costumes de cérémonie pour une supposée réception royale qui n'aura finalement pas lieu. Tous disent avoir été personnellement rassurés par des membres du conseil des sages quant à l'issue de leurs dossiers. “A plusieurs reprises, raconte ce porteur de projet, j'ai eu des contacts directs avec des membres du conseil. A chaque fois, ils m'ont demandé de foncer. Ils m'assuraient à chaque fois que je demandais des nouvelles que le retard était simplement dû à des considérations protocolaires, à tel point que je me suis déjà engagé sur des investissements fonciers et que j'ai déjà pris rendez-vous avec des partenaires étrangers de haut rang”. Une petite phrase, citée en fin de communiqué, a particulièrement retenu l'attention de notre candidat malheureux. “D'autres projets, déclarés éligibles par le conseil, seront réexaminés dans une phase ultérieure à la lumière des opérations de recherche de nouvelles fréquences et de sécurisation juridique et technique nécessaires à leur exploitation”. Qu'est-ce à dire ? Simplement que d'autres projets réunissant toutes les conditions objectives pour être autorisés sont mis en stand by, en attendant la “recherche puis la sécurisation de nouvelles fréquences”. Découvrant cette déclaration, A. Chafiq, ingénieur en télécommunications, ne peut s'empêcher de sourire. “Les fréquences ne sont pas un métal précieux à rechercher quelque part, explique-t-il. Elles existent et doivent simplement être gérées et sécurisées pour que les communications ne se chevauchent pas et ne parasitent pas des fréquences déjà existantes. C'est tout ce qui ne passe pas par le fil en fait. Dans tous les pays du monde, il y a ce qu'on appelle les domaines de fréquences. Ils sont alloués aux opérateurs télécoms par exemple, aux communications militaires, navales, aux services secrets et à la retransmission audiovisuelle qui devrait disposer de son propre domaine de fréquence”. Bref, l'argument de la rareté ou l'indisponibilité des fréquences est scientifiquement aberrant. “Dire que les militaires ne veulent pas lâcher du lest est, pour le coup, plus sensé”, nuance un connaisseur de la question. A l'écriture de ces lignes (alors que l'identité des retenus a déjà filtré), la Haute autorité n'a pas encore officiellement communiqué ni expliqué les raisons de ses choix. “Qu'on nous dise que l'Etat préfère y aller doucement, que le dossier est politiquement sensible et qu'on a d'abord envie d'expérimenter quelques radios avant d'autoriser des télévisions difficilement contrôlables. Ce serait compréhensible mais qu'on ne nous sorte pas des arguments techniques qui ne tiennent pas la route. Il est inconcevable qu'il y ait ce black-out après autant d'attente”, proteste énergiquement un producteur de la place.

En tout, la HACA a reçu neuf demandes de création de chaînes de télévision et 52 projets de stations de radio. Au terme d'une première phase de sélection sur dossier, seuls 4 projets de télévision et 31 dossiers de création de stations radio ont été retenus. 26 demandes ont donc été rejetées pour “des raisons juridiques”. A ce stade, ce sont surtout des petits investisseurs qui ont été écartés de la course. “On m'a notifié que mon dossier était incomplet, affirme l'un d'entre eux. J'ai demandé plus d'explications, je n'ai jamais eu de réponse”. Cette étape passée, il fallait départager les 35 candidats restants, à travers les auditions des projets. Pendant un peu plus d'une heure, chaque porteur de projet répondait aux questions des membres du conseil et était noté par une commission technique. Certains candidats ont même été rappelés par la commission pour une deuxième audition. Les projets au contenu similaire ou s'adressant au même bassin d'audience ont été regroupés en huit pools et soumis à une “procédure d'appel à concurrence”. “Cela veut dire qu'au final, un seul candidat devait être autorisé à émettre au sein de chaque pool, explique une source à la HACA. D'autres projets ont été soumis à une procédure différente : le seul examen du dossier quand ce dernier n'avait pas de concurrent”. Soit, mais ceci explique-t-il le retard accusé par le CSCA pour l'annonce des résultats ? “Certainement pas, répond une voix autorisée au sein du conseil. C'est un mélange de considérations techniques et protocolaires”.

Retard protocolaire
Théoriquement, la HACA s'est auto-fixé la date du 5 avril pour dévoiler l'identité des lauréats des toutes premières licences audiovisuelles privées du Maroc indépendant. Voilà pourquoi, quelques jours auparavant, les membres du conseil se sont retirés en ultime conclave pendant une semaine à Marrakech. Jusque-là, le processus normal a été respecté à la lettre. Puis c'est le silence radio du côté des officiels. Les interprétations vont bon train… “Il y aurait quelques derniers ajustements à apporter”, “les projets sont au coude à coude et les membres ont du mal à les départager”, “il y aurait un problème de disponibilité de fréquences”… Que n'a-t-on pas dit durant les quelques jours qui ont suivi cette fameuse date du 05 avril. Impatients, les porteurs de projet commencent à appeler les membres du conseil. A tous, la même réponse, officieuse mais sans ambages, a été donnée : “Les dossiers sont au cabinet royal pour validation. Ils y resteront quelques semaines … ce qui explique une bonne partie du retard.” A croire cette source à la HACA, “la procédure est purement protocolaire. L'octroi de 80% des licences était décidé à Marrakech, le reste l'a été plus tard par les membres du conseil . Le Palais n'est jamais intervenu dans le processus”. Concrètement maintenant, tous les lauréats devront dans les jours qui viennent signer leur cahier des charges. En plus de l'orientation générale de la chaîne, ce document fixera les obligations de chaque station en terme de promotion de la culture locale, d'engagements déontologiques, etc. Normalement, les premières stations doivent impérativement commencer à émettre dans quatre mois au plus tard. Les réglements de la Haca prévoyant un délai maximum de 18 mois, accordé aux médias nationaux (tous ceux qui ont été autorisés sont des médias régionaux). Ces médias doivent-ils présenter puis valider des grilles de programme à la Haca ? “Absolument pas, assure un responsable. Nous ne sommes pas un organe de censure. Les médias sont libres de concevoir les programmes de leur choix. Nous intervenons uniquement après la diffusion s'il y a un manquement aux obligations et engagements contenus dans le cahier de charges”. Voilà déjà ce qui ne s'annonce pas de tout repos pour la HACA. Le boulot ne fait que commencer…


[Voir le schèma]


Licences. Les recalés

La liste de la HACA a fait 50 candidats malheureux au moins, et pas des moindres. Côté télévision, trois projets sont restés en course jusqu'à la dernière minute. Canal3, une télé locale casablancaise initiée par Moulay Ahmed Belghiti (Vidéorama), Ritmo TV lancée par des Italiens et 3 TV EM, une télé généraliste nationale. Finalement, une seule télé, satellitaire et internationale, verra le jour. Côté radio, les déçus sont plus nombreux. En tête de liste, on retrouve les poids lourds de la catégorie : les frères Chaâbi avec DJ Abdel pour une radio musicale, FC FM, une radio de services pilotée par Mohamed Mounir Majidi en personne et une station de divertissement proposée par le fils de Driss Jettou. Tous conservent évidemment toutes leurs chances puisque la HACA sera amenée à délivrer de nouvelles licences à de nouveaux investisseurs, dans les années à venir.

 
 
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