|
Par Abdellatif El Azizi
Société. Drogue, évasions et complicités
L'évasion spectaculaire de Mourad Bouziane de la prison de Oukacha n'aura duré que 24 heures. C'était suffisant pour que tout un réseau de complicités autour du baron de la drogue soit mis à nu. Révélations en marge de la cavale.
Les pneus crissent, la Kangoo ne freine pas complètement, juste le temps qu'il faut pour ouvrir la portière arrière. Il n'en faut pas plus pour que l'homme, un colosse d'une remarquable agilité saute dans une voiture qui redémarre sur les chapeaux de roue. C'est le début de l'une des plus spectaculaires évasions de l'histoire carcérale du Maroc. C'était |
|
le mardi 2 mai 2006, devant l'hôpital Ibn Rochd de Casablanca. Mourad Bouziane, un baron de la drogue notoire, incarcéré à Oukacha, est conduit à l'hôpital pour subir des examens dans le service d'endocrinologie. L'homme souffrirait dun diabète chronique. En réalité, il faisait du cinéma, simulant des vomissements, des douleurs, des maux de tête pour avoir droit à être pris en charge dans un centre hospitalier, s'indigne un infirmier du service.
Chronique d'une évasion programmée
A dix heures du matin, le détenu a été menotté et conduit dans une fourgonnette de la prison à l'hôpital. On l'a confié à deux gardiens considérés parmi les plus intègres, a précisé aux enquêteurs le chef qui a donné l'ordre du transfert.
Une fois à l'hôpital, le détenu est soumis à une batterie de tests qui se sont révélés peu concluants sur une éventuelle pathologie du pseudo-malade, selon un médecin interne. Vers 13h 30, le détenu et ses anges gardiens quittent l'hôpital. Une fois dehors, le baron propose à ses compagnons de fortune de manger une bonne assiette de poisson et de prendre un café avant de rejoindre la prison Il ajoute à sa proposition, un argument de taille : 500 DH pour chacun des gardiens. Chose promise, chose due, ceux-ci s'empressent de lui enlever les menottes. C'est à ce moment-là que Bouziane, avec une aisance déconcertante, s'éloigne un peu et contacte ses complices grâce à son téléphone cellulaire, précise une source policière proche de l'enquête. Quelques secondes après, voilà la Kangoo qui fonce à toute allure sur lui. Les gardiens n'ont alors que le temps de voir la voiture tourner à une vitesse folle au coin de la rue. Ils préviennent leur hiérarchie qui contacte la BNPJ sur-le-champ. Ils seront incarcérés sur ordre du procureur.
Les barrages ne seront d'aucune utilité et c'est grâce à la mise sur écoute sur ordre du parquet que le fuyard sera intercepté le lendemain, vers vingt et une heures à Rabat. L'homme, attablé à un restaurant chic sur la route des Zaërs contactait un de ses complices et le sommait de lui procurer 20 000 DH sur le champ. Equipée d'un GPS (système de géo-localisation par satellite), la BNPJ a pu suivre les déplacements de Bouziani grâce à son portable. Les enquêteurs n'ont eu alors qu'à cueillir le dangereux criminel. Conduit à la prison de Aïn Borja à Casablanca, Bouziane sera rejoint en cellule par quelques uns de ses complices, le chauffeur de la Kangoo, qui est l'un de ses cousins, et les deux filles qui lui rendaient visite régulièrement et s'occupaient de transmettre ses ordres à ses sbires, chargés de distribuer la drogue dans les quartiers huppés de Casablanca. Dix jours après cette spectaculaire évasion, de nombreuses questions restent sans réponse.
Le cercle des complices corrompus
Quelle est la part de responsabilité des surveillants dans l'évasion de Mourad Bouziane ? La centrale est réputée pour son système de surveillance, on la dit la plus sécuritaire du Maroc. Ici, se purgent de très longues peines, rappelle un gardien. Pourtant, en plus des deux gardiens mis aux arrêts immédiatement après l'annonce de la fuite du baron de la drogue, quatre autres fonctionnaires de la prison ont été rattrapés par la machine judiciaire et écroués le dimanche 7 avril. En passant aux aveux, Bouziane désigne d'ailleurs l'un de ces gardiens comme étant son propre fournisseur de cocaïne à l'intérieur de la prison. L'homme qui a déjà été dégradé en 2005 pour trafic de drogue alors qu'il assurait la fonction de chef de détention dans le pavillon 4 est surnommé par ses collègues le lion, en raison d'une cruauté remarquable envers les détenus.
Négligences, défaillances et corruption pourraient donc expliquer la spectaculaire évasion du baron. L'enquête administrative menée le jour même à l'intérieur de l'établissement par une commission de l'administration pénitentiaire qui se trouvait à Casablanca au moment des faits, a en effet pointé plusieurs dysfonctionnements de taille. D'abord Bouziane s'est fait la belle en se faisant inscrire sur le registre des malades, en contradiction totale avec les règles pénitentiaires : l'autorisation pour se rendre à l'hôpital a été accordée au détenu sans respect des procédures d'usage. Il faut en effet impérativement, dans le dossier de transfert, la signature du médecin, de l'infirmier, de l'officier chargé du greffe et enfin du directeur lui-même. De plus pour Bouziane, il fallait l'accord du procureur. En effet pour les prisonniers dont le dossier est encore entre les mains de la justice, tout transfert doit passer par un ordre écrit du procureur. Or le dossier de Bouziane est toujours en cour de cassation, précise une source judiciaire. Sans compter qu'auparavant, notre homme a bénéficié à sept reprises, en l'espace de deux mois, de l'autorisation de se rendre à l'hôpital. Plus grave encore, ce n'est pas la première fois qu'un détenu s'évade de Oukacha en utilisant le même procédé. Contradiction supplémentaire : avant qu'il ne soit transféré à la prison de Oukacha, le trafiquant a été précédé d'un fax de l'administration centrale avertissant le directeur de la prison de l'arrivée d'un dangereux criminel qu'il faut surveiller de très près. La correspondance est tombée le 15 septembre 2005 et Bouziane, lui, est arrivé à la prison le 16. La commission d'enquête n'a pas trouvé trace de ce fax. Dans la foulée, on a quand même suspendu un pauvre bougre, le responsable des activités sportives et artistiques, qu'on a accusé de négligence sous le prétexte dscutable qu'il assurait l'intérim à l'époque où le fax est tombé.
En réalité, on a cherché à trouver un bouc émissaire pour éviter que les projecteurs ne soient braqués sur la corruption et l'anarchie qui règnent au sein de la prison et qui prouvent par la même occasion l'implication de l'administration dans la disparition d'un document aussi important, rappelle une source carcérale. En effet, il semble, d'après des témoignages de nombreux prisonniers, que Bouziane faisait la loi au sein de l'aile 1, une sorte de prison pour VIP d'où il inondait la prison de coke. Tout le monde sait où se payer un joint ici, le haschich, c'est la drogue des prolos. Quant à Bouziane, il fait dans la dope de luxe, celle qui est réservée aux gens qui ont du fric. Cela, tout le monde le sait à Oukacha. Pour avoir de la coke, il suffit de demander. Bouziane payait jusqu'à 3000 DH par jour pour graisser la patte à tout le monde et avoir ainsi les coudées franches, rappelle un détenu. Cette prison, bien plus que les autres, apparaît ainsi comme un monde grouillant de petits trafics, de corruption, d'arrangements peu orthodoxes entre taulards et matons, pour obtenir des passe-droits et des privilèges, d'affrontements violents entre bandes rivales ou baroudeurs isolés. Bouziane est un véritable chef : l'homme, de par sa carrure impressionnante et grâce à sa puissance financière, écrase tous les autres malfrats. Personne ne lui résiste et même les dealers qui travaillaient pour leur compte sont obligés de se mettre sous sa protection, avoue un prisonnier.
Les frasques d'un fils de commissaire
Mais qui est Mourad Bouziane ? Ce fils d'un ex-commissaire est connu pour être l'un des plus gros barons de drogue du Maroc. L'homme qui a pourtant grandi au sein de la jeunesse dorée de Casablanca a opté dès son jeune âge pour le monde de la délinquance. Fort de la protection que lui permettait la position de son père au sein de la hiérarchie sécuritaire, il s'est lancé dans le trafic de drogue, privilégiant celui des drogues dures. Il est d'ailleurs l'un des premiers à avoir inondé de cocaïne les quartiers huppés de Casablanca, à une époque où cette denrée était vraiment rare. Devant les lycées chic de la ville, ses dealers font le pied de grue et même depuis son arrestation en 2003, l'homme continue à tirer les ficelles d'un vaste trafic, s'indigne un policier.
Ses soirées dans son cabanon de Bouznika Bay sont légendaires. Toute la jet-set, dont le fameux Hicham Basri, raffolait de ces fêtes où la coke était distribuée gratuitement et les filles proposées gracieusement, précise un habitué de la faune qui accompagnait le baron dans ses virées excentriques. Car le personnage est à la mesure de sa réputation. Coureur de jupons incorrigible, plutôt beau gosse, Mourad Bouziani ne faisait pas dans la dentelle. Ses colères étaient légendaires, il était capable de braquer son pistolet sur vous pour un oui ou pour un non, rappelle notre source.
C'est d'ailleurs cette propension irrépressible à la violence qui lui vaudra de se retrouver derrière les barreaux. L'incident qui lui a valu la prison a éclaté dans la nuit du 3 au 4 août 2003, lorsqu'une altercation s'est produite entre lui et un autre narco-trafiquant, Hicham Harbouli, au sujet du détournement d'une cargaison de haschich appartenant à ce dernier. Cela a conduit les bandes antagonistes à un face-à-face avec des armes à feu, qui s'est soldé par des blessures assez graves de deux membres de la bande adverse. Hicham Harbouli, lui-même légèrement blessé par balle, a pris la fuite le lendemain pour l'Espagne. Mounir Erramach qui se trouvait là par hasard s'est fait embarquer lui aussi. C'est là que va éclater la fameuse affaire Erramach qui marquera le début d'une série de procès qui va entraîner la chute de nombreux juges, d'officiers de la Gendarmerie royale, des Forces armées royales, de douaniers, ainsi que d'un président de commune et de plusieurs intermédiaires. Au total, une trentaine de personnes seront mises en cause. La plupart seront relaxées sauf Erramach et Bouziane qui écoperont de vingt ans de prison ferme. El Nene en prendra pour huit ans et Harbouli, toujours en fuite est finalement condamné à la perpétuité.
Une fois en prison, Bouziane n'hésitera pas à négocier sa libération en acceptant d'accuser le journaliste Houssine Majdoubi de corruption. En effet, le 23 août, des agents de la police judiciaire de Tétouan informent le journaliste que Mourad Bouziane, l'accuse d'avoir touché 10 000 DH pour publier des articles incriminant la police de Tétouan. Lors de la confrontation, Bouziane revient sur ses accusations et finit par avouer au juge d'instruction que la PJ de Tétouan et la DST l'ont obligé à citer le journaliste lors de son audition.
Aujourd'hui, Bouziane qui a été condamné à vingt ans de prison pour tentative de meurtre avec préméditation, possession et usage d'armes à feu, trafic de drogue, corruption et falsification de documents, et qui risque une peine de réclusion criminelle supplémentaire pour tentative d'évasion, semble avoir ajouté un autre trophée à son tableau de chasse, celui de héros de la belle. En témoigne la délectation avec laquelle les détenus de Oukacha s'amusent à relater dans le détail son évasion, rappelle un employé de banque incarcéré à la prison. |
 |
Gênant. L'énigme Erramach
Que cache l'affaire Erramach ? Pour condamner Mounir Erramach, on n'a retenu aucun des principaux griefs qui sont reprochés aux autres détenus impliqués dans la même affaire. Ni tentative de meurtre avec préméditation, ni possession d'armes à feu, ni corruption et encore moins falsification de documents, pourtant, l'homme, accusé essentiellement de trafic de cigarettes, a été condamné par la chambre criminelle de la Cour d'appel de Tétouan, le 29 décembre 2004, à vingt ans de réclusion. Une condamnation disproportionnée s'indigne sa défense. De plus, il est le seul parmi les condamnés à subir aujourd'hui un régime sévère, digne des années de plomb, avec un isolement total et une pression continue de la part de l'administration de la prison de Salé. Même quand il a été pris de convulsions terribles à cause d'une crise néphrétique, s'il n'y avait eu les cris et les appels des salafistes, ses voisins de pavillon, il aurait pu mourir, précise une source carcérale qui rappelle que l'unique fois où Erramach est allé à l'hôpital, c'est justement cette fois-là, pour se faire opérer du rein ! Selon un connaisseur du dossier, si on le laissait parler, Erramach pourrait faire des révélations bien embarrassantes pour de gros bonnets sécuritaires ! |
|
|