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N° 225
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Aït Akdim

Iran. Lettre au Grand Satan

Mahmoud Ahmadinejab. (AFP)

Pour la première fois depuis la rupture des relations diplomatiques en 1980, un président iranien prend langue avec l'Amérique. Dans une missive de dix-huit pages mêlant références religieuses et admonestations moralisatrices, Ahmadinejad tient à Bush un discours censé “lui parler”. Lecture commentée.


Lundi 8 mai, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad écrit au président américain pour lui proposer de “nouveaux moyens” de régler les tensions dans le monde. Une lettre de dix-huit pages en anglais,
transmise par l'ambassade de Suisse à Téhéran. Après la prise d'otage de l'ambassade américaine de Téhéran en 1980 - à laquelle Ahmadinejad a été un moment accusé d'avoir participé - les contacts diplomatiques entre les deux pays ont été rompus. Aujourd'hui, alors que les concertations se multiplient pour accentuer la pression occidentale sur Téhéran, le président iranien a choisi de s'adresser directement à son homologue américain.

C'est une lettre au ton courtois et fleuri, qui débute par : “Depuis quelques temps maintenant, j'ai réfléchi [aux problèmes du monde]”. Envoyée au président Bush en pleine crise sur son programme nucléaire, elle donne en fait peu de clés pour cerner les intentions de Téhéran. Seul indice, cette allusion en forme de question : “Pourquoi tout progrès technologique et scientifique accompli dans la région du Moyen-Orient est-il perçu comme une menace pour le régime sioniste ?”

La réaction des Etats-Unis n'a pas tardé, par la voix de la secrétaire d'Etat Condoleezza Rice qui a déclaré que “la lettre n'en est pas une, elle ne répond pas aux questions qui nous occupent de manière concrète”. Pour l'ambassadeur américain aux Nations Unies John Bolton, c'est “de la poudre aux yeux. [Un comportement] typique des Iraniens lorsque des décisions importantes sont sur le point d'être prises”. La qualifiant dans un premier temps de “vaste vision historique et philosophique”, la Maison Blanche avait annoncé que le président ne répondrait pas à la lettre. Mais George W. Bush a fini par lâcher quelques mots lors d'un déplacement en Floride. Regrettant l'absence de propositions concrètes, il n'en a pas moins appelé à la poursuite du dialogue diplomatique avec Téhéran.

Une apostrophe moralisante
Maniant le ton pédagogue du professeur - Ahmadinejad rappelle qu'il a été enseignant - et la conviction du croyant, le président iranien annonce “de nouvelles voies pour résoudre les problèmes”. Dans son apostrophe, il prend le temps d'expliquer à Bush qu'il a eu tort d'attaquer l'Irak en 2003 sur la base de justifications fallacieuses. “On a dit des mensonges dans le dossier irakien. Quel a été le résultat ? Je ne doute pas que mentir est répréhensible dans n'importe quelle culture, et que vous n'aimez pas que l'on vous mente”. Le président iranien Mahmoud Ahmadinejad suggère à son homologue américain George W. Bush un retour aux principes religieux à même de rétablir la confiance entre les deux pays : “Cela signifie un retour réel aux enseignements des prophètes, au monothéisme et à la justice, pour préserver la dignité humaine et l'obédience au Tout-Puissant et à ses prophètes”.

Le Président iranien lance une charge contre le libéralisme politique qui s'inscrit dans la tradition de la pensée politique de l'islamisme : “le libéralisme et la démocratie occidentale se sont révélés incapables de réaliser les aspirations de l'humanité. Aujourd'hui, ces deux concepts ont échoué. Les lucides peuvent dès à présent entendre les rumeurs de l'éclatement et de la chute de l'idéologie et des idées du système démocratique libéral”.

Deuxième cible “traditionnelle” de la rhétorique d'Ahmadinejad : Israël. Revenant sur la naissance de l'Etat hébreu, il condamne les conditions de sa formation et persiste dans la provocation au sujet de la Shoah. “Supposons que ces événements soient réels. Cela se traduit-il logiquement par la création de l'Etat d'Israël au Moyen-Orient ou par le soutien à un tel Etat ?” Et plus loin “le soutien à un tel régime peut-il coïncider avec les enseignements de Jésus, Moïse ou les valeurs libérales ?”.

Ce leitmotiv de la guidance morale de la politique étrangère dessine les contours du système discursif du président iranien. Les mots sont méticuleusement choisis. Oubliés les “Grand Satan” et autre “oppresseur mondial”, hérités du khomeynisme. Condamnant les attentats du 11 septembre, Ahmadinejad ne ferme pourtant pas la porte aux théories du complot qui ont fleuri depuis. “Pourquoi de multiples aspects des attaques ont-ils été gardés secrets ? Pourquoi les responsables et les coupables n'ont-ils pas été identifiés et jugés ?”. Surtout, Ahmadinejad entend tenir à Bush un discours que, dans sa logique, le président américain peut comprendre : “On m'a dit que Votre Excellence suit les enseignements de Jésus”. Intégrismes de tous les pays…

Sympathy for the Devil
Le timing et l'opportunité politique du message a d'abord surpris, côté américain. Mais le but premier de la manœuvre ne paraît pas tant de rassurer les partenaires occidentaux que de gagner la sympathie du monde musulman, et plus largement des opposants à la politique américaine.

Derrière le vernis religieux policé, on peut déceler dans la missive des bribes de contestation gauchisante quand le Président iranien pointe la pauvreté en Afrique ou cite les initiatives récentes d'émancipation de la tutelle américaine en Amérique latine. Se posant comme le porte-parole de la colère populaire au Moyen-Orient contre l'Amérique et Israël, le président iranien pose des questions frontales : “Etes-vous satisfait de la situation actuelle du monde ? Pensez-vous que les politiques actuelles peuvent être poursuivies ?”

Ahmadinejad se rêve-t-il en leader mondial de l'opposition au système Bush ? En Indonésie, où il était en visite cette semaine, le président a été accueilli avec ferveur, semblant cueillir les fruits de son discours populiste. Aux Etats-Unis, les faiseurs d'opinion s'inquiètent déjà de la sympathie que le président iranien pourrait capitaliser auprès de “la rue arabe”, depuis l'annonce d'une aide iranienne au gouvernement palestinien. En s'éloignant des rondeurs de la diplomatie moyen-orientale, les références religieuses tout autant que le parler simple de son courrier sont de nature à accroître la popularité du dirigent iranien dans la région.

Pourtant, l'entreprise de séduction ne semble pas prendre le pas sur la realpolitik, comme le démontre la récente nomination d'un ambassadeur en Irak, même sous occupation américaine. Comme le suggère Quentin Peel dans le Financial Times : “L'Iran pourrait simplement être en train d'avancer ses pions dans une grande ‘partie d'échecs’”. Une partie où tous les coups n'ont pas encore été joués.



ONU. Grandes manœuvres

L’annonce a été faite mercredi. Faute d'un accord à l'ONU sur une résolution exigeant du régime iranien de cesser son programme nucléaire, la troïka européenne devrait faire une offre à Téhéran, à l'issue d'une réunion prévue lundi à Bruxelles, avant un rendez-vous le 19 mai à Londres avec les Etats-Unis, la Russie et la Chine qui devrait déboucher sur des propositions d'incitations au régime iranien pour qu'il renonce à son programme nucléaire controversé. A l'origine du blocage, la Chine et la Russie refusent la référence au chapitre VII de la Charte de l'ONU, qui ouvre la voie à une éventuelle action militaire. Les chefs de la diplomatie des cinq Grands et de l'Allemagne se sont quittés lundi 8 mai dans la soirée, après plus de trois heures de discussions sans accord. Un répit qui risque d'être de courte durée pour Ahmadinejad.

 
 
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