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Nostalgie. Les dernières divas arabes
N° 226
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Fatiha Boucetta

Nostalgie. Les dernières divas arabes

A l'heure où les bimbos siliconées libanaises et égyptiennes envahissent les ondes, remontons le temps et souvenons-nous de ces déesses qui ont bercé des générations d'Arabes mélomanes.


Leur public les adorait, comme on peut adorer des déesses (c'est d'ailleurs ce que signifie le mot “diva”, en italien). L'amour qu'il leur témoignait confinait parfois au mysticisme, et les couplets les plus fameux d'Oum Kalthoum ou d'Asmahan étaient toujours salués par des “Allah, Allah” quasi extatiques. En les portant ainsi aux nues, les spectateurs (ils le disaient) célébraient “le don divin” que le Créateur leur avait accordé. De Doha à Casablanca, en passant par Alger et Le Caire, seules les divas réussissaient à faire l'unité du monde arabe, en dépit de ses divergences politiques, culturelles, dialectales, etc.
Comme tout cela semble loin, aujourd'hui… Les “bombes anatomiques” du catalogue Rotana (du nom de cette chaîne musicale libanaise spécialisée dans les bimbos siliconées) remuent bien les foules arabes, mais pas pour les mêmes raisons que les divas d'hier. Oubliés, les effets de voix puissants, les sujets “nobles”, et cette passion de la retenue qui était la marque des plus grandes. Si Leïla Mourad, Najat Saghira, Samira Tawfiq ou, aujourd'hui, Majda Roumi ou Mayada El Hannaoui peuvent aussi prétendre à la dignité de cantatrices, seules quatre grandes dames ont marqué le monde arabe au fer rouge, devenant “indémodables” pour l'éternité. Redécouvrons-les…


Oum Kalthoum. La plus grande

(AFP)

De son vivant, elle est déjà une légende. La presse égyptienne l'a surnommée “la quatrième pyramide” et trente ans après sa mort, ceux qui l'évoquent font toujours assaut de paraboles : kawkab acharq (l’astre de l'orient), sayyidat attarab al ârabi (la reine de la chanson arabe)… on en passe et des plus dithyrambiques. Naguib Mahfouz, prix Nobel égyptien de littérature, disait qu'Oum Kalthoum (c'est son vrai prénom) était le “tarab” à elle seule. Et pour Mahfouz, ce mot ne renvoie pas uniquement à la chanson, mais à “la jouissance, l'ivresse et l'extase”. A ses yeux, et à ceux de toute la “Oumma” arabe, Oum Kalthoum figure tout cela à la fois…

Qui eût cru que cette petite campagnarde, née en 1904 au village de Tomaï Ezzahayra, dans le delta du Nil, était promise à un destin aussi grandiose ? Imam et humble déclamateur du Coran, son père, le cheikh Ibrahim, prend conscience du don de sa fille quand elle a 6 ans. Il l'emmène dans des fêtes de village où elle chante, chastement habillée en… garçon ! A l'adolescence, elle rencontre son premier professeur, le cheikh et compositeur réputé Abou El Ila, qui ne tarde pas à l'emmener au Caire, la Mecque de la chanson. Elle n'a pas vingt ans.

Les plus grands poètes et musiciens de son époque composent pour elle. Ahmed Chawqi, le “prince des poètes”, lui écrit des textes flamboyants, dont le fameux Woulida el houda - qui fait passablement grimacer la Cour du roi Farouk, puisqu'elle y qualifie le prophète Mohammed d'“imam des socialistes”…

Ahmed Rami est l'un des premiers à écrire pour elle des poèmes en égyptien dialectal. Alors que ses aînées se prélassent dans la guimauve en arabe classique, Oum Kalthoum chante la passion, le patriotisme et l'amour de Dieu dans la langue du peuple. Instantanément, c'est une révolution. C'est aussi à cette époque, dans les années 20, qu'elle s'essaie au cinéma, et plus spécialement aux comédies musicales. Une expérience peu probante mais dont on retient tout de même la célébrissime ghanni li chouaya chouaya, du compositeur Zakaria Ahmed, tirée de la bande-son du film Sallama . Les plus grands compositeurs égyptiens de l'époque travaillent pour elle : Mohammed El Qasabji, Riad Es Sounbati auquel on doit l’immortel “tube” Al Atlal.

Oum Kalthoum révolutionne la musique de son époque, autant par les textes que par la modernité de leurs accompagnements. La première, elle adjoint à ses orchestres des violons, des contrebasses, des orgues et même des guitares électriques ! Elle impose aussi un code de conduite qui tranche avec celui des chanteuses d'alors, connues pour leurs excès (cigarettes allumées avec des billets de banque, alcool consommé dans des chaussures à talons…). D'apparence sévère, réputée pour les regards foudroyants qu'elle décroche aux indisciplinés parmi ses spectateurs, elle ne laisse d'autre choix à son public que de se tenir à carreau et l'écouter pieusement. Elle est capable de partir si elle estime qu'on lui manque de respect. A Tripoli, devant Kadhafi lui-même, elle interrompt son concert (et refuse de le reprendre !) après qu'un spectateur a hurlé “chante, femme !” pendant un intermède musical… En guise d'excitation, Oum kaltoum ne tolère que les incantations divines qui ponctuent les plus inspirés de ses couplets.

Le mythe de la chanson-fleuve est né et mort avec elle. Maniant les maqamat (gammes arabes) à la perfection, elle peut improviser pendant une heure sur le même thème et répéter ses couplets de cent façons différentes - ce qui transporte littéralement son public, capable d'applaudir dix fois le même couplet, et avec le même entrain ! Quand, le premier jeudi de chaque mois, elle présente à la radio un nouveau récital, voire une nouvelle chanson(un rituel qui a fini par s'installer), “l'Egypte s'arrête de respirer”, écrivent les journaux de l'époque. C'est qu'Oum Kalthoum met un soin particulier au choix de ses sujets. Elle qu'on ne peut soupçonner de légèreté envers l'islam, fait mettre en musique un poème d'Abou Firas El Hamadani, poète de la jahiliya (période antéislamique). Elle fait même traduire du persan, par Ahmed Rami, une cinquantaine de vers des fameux quatrains de Omar Khayyam, le plus notoire “libertin” de l'islam. Mais avec elle, tout passe. A la fin de sa carrière, son répertoire comprend plus de 600 chansons. Au rythme d'une nouvelle par mois pendant cinquante ans, faites le compte…

Les femmes lui baisent les mains et les hommes s'inclinent devant elle. Dans les pays arabes où elle se produit, elle est reçue avec les honneurs dus à un chef d'Etat. Son passage à l'Olympia en 1967 (une de ses très rares incursions hors d'Orient) laisse une trace… politique, puisqu'elle en consacre la recette à l'armée égyptienne, occupée à panser ses plaies après la défaite éclair de la guerre des six jours contre Israël. Bruno Coquatrix, le grand ordonnateur des spectacles parisiens, avoue qu'il n'a “jamais vu un tel phénomène” : une foule hystérique, quasi électrisée… et calme comme un chaton dès l'apparition de la diva ! Après son départ, le général De Gaulle lui envoie un télégramme : “Madame, par votre voix, vous m'avez ému, ainsi que le peuple français”. Combien d'artistes ont eu cet honneur ?

Malgré le mystère dont Oum Kalthoum s'entoure (très secrète, elle n'accorde d'interviews qu'au compte-gouttes et a, tout au plus, une poignée d'amis intimes), sa vie privée fait les gorges chaudes du tout Le Caire. On la dit sèche, froide, autoritaire, dépourvue de générosité. On lui prête, aussi, une certaine aversion pour les hommes. Aime-t-elle les femmes ? On le dit aussi. Elle épouse pourtant, assez tard, le docteur Hassan Hafnaoui, médecin cairote. Elle n'a jamais eu d'enfants, ce sont ses neveux et nièces qui l'assistent dans ses dernières années. Ses funérailles, à l'âge de 71 ans, déclenchent une hystérie collective dont l'unique précédent, dans l'histoire de l'Egypte, aura eu lieu lors de celles de Nasser. Ce même Nasser qui, quand un officier lui annonce, au lendemain de la révolution, qu'il a donné consigne d'interdire Oum Kalthoum de radio “parce qu'elle chantait sous l'ancien régime”, a répondu : “Et alors ? Le soleil aussi se levait, sous l'ancien régime”…


Asmahan. La divine au destin tragique

(AFP)

Jeune femme gracile aux yeux verts et à la voix haute, Asmahan est en quelque sorte l'anti-Oum Kalthoum, dont elle est la contemporaine. De son vrai nom Aman El Atrach (elle est, peu s'en souviennent, la sœur de célèbre Farid El Atrach), elle naît en 1918. Son père, le prince druze Farid El Atrach, disparaît tôt laissant sa famille quasiment sans ressources. C'est sa mère, musicienne de métier, qui initie ses enfants au chant.

Sous le nom de scène d'Asmahan, la jeune Amal accède à la célébrité dès son adolescence via les comédies musicales, genre très en vogue à l'époque. Son plus grand succès, Layali el ounsi fi Vienna, est à
l'origine une bande-son de film, composée par son frère Farid. Dans un Moyen-Orient secoué de convulsions politiques, la rumeur publique la dit agent double, sans jamais préciser pour quelles puissances. Il faut dire que quasiment toutes rodent autour de l'Egypte prochainement indépendante, et qu'Asmahan n'a cessé, durant sa courte vie, de voyager en Occident.

Pour elle aussi, Mohamed El Qasabji (qui travaille aussi pour Oum Kalthoum) compose plusieurs chansons, et notamment le fameux ya toyour dont les vocalises haut perchées permettent à l'opéra de pénétrer la chanson arabe. On connaît à Asmahan des mélodies d'amour, de touchantes plaintes dont layta lil barraq, devenu depuis un classique, où elle narre les déboires d'une femme agressée et battue. Asmahan s'essaie aussi au chant religieux, dont on retient surtout le célèbre ode au prophète, âlik salati'llah wi salamou.

Avec son visage de madone grecque, son air perpétuellement mélancolique, sa grande puissance vocale et son souffle long et fluide, Asmahan aurait pu prétendre à une carrière “à la Oum kalthoum” mais elle meurt en 1944 dans un accident de voiture, âgée de 26 ans à peine. Les insinuations sur l'implication d'Oum Kathoum dans la mort subite de sa rivale, tout comme les rumeurs de son élimination par les services secrets anglais, ont fait leur temps. Ne restent plus que le mystère et la légende…


Faïrouz. Le Liban sur des airs de jazz

(AFP)

S i Oum Kalthoum est “la quatrième pyramide d'Egypte”, Fairouz, est “la septième colonne de Baalbek”. C'est ainsi que l'ont surnommée les Libanais après qu'elle a chanté, en 1954, en plein air, sous les six colonnes de la ville libanaise antique. Un monument… au sens propre !
De son vrai nom Nouhad Haddad, Fairouz (“turquoise” en arabe) est née en 1935 au village libanais de Jabal El Arz, puis grandit à Beyrouth. “Fine”, “élégante”, “racée” et “dotée d'une voix cristalline” (telles sont les expressions les souvent utilisées pour la décrire), elle commence sa carrière en 1947 dans une chorale à la radio de Beyrouth. C'est grâce à Halim El Roumi, le premier producteur qui l'a auditionnée (sur des chansons d'Asmahan), que Fairouz rencontre les frères
Rahbani, avec lesquels elle va vivre une longue carrière. Pour elle, ils écrivent des ballets, des chansons patriotiques et adaptent bon nombre de refrains traditionnels libanais. Mais ce sont les chansons sur la Palestine qui en font une star mondiale : zahrat al mada'in et al qouds al âtiqa sont aujourd'hui des classiques indémodables. Altière, souriant rarement pendant ses concerts (décidément une manie chez les divas arabes), Fairouz a également chanté La Mecque, dans un arabe classique d'une rare pureté - sans jamais toutefois renier sa religion chrétienne originelle.

Sous l'influence des frères Rahbani (dont elle épouse l'un, Assi), Fairouz est la première cantatrice arabe à intégrer sans complexe des “sons occidentaux” dans ses chansons. Les Libanais sont d'abord étonnés, puis ravis d'entendre des extraits de leur répertoire interprétés sur des airs de salsa, de jazz ou de… Mozart ! Les conservateurs ne la ratent pas, l'accusent de trahir et même de “défigurer” la musique arabe. Mais elle tient bon, et sa popularité finit par balayer toutes les critiques. Des risques, elle ne cesse d'ailleurs d'en prendre, passant des chants patriotiques aux sketches musicaux, de l'opérette aux chansons d'amour, toujours à grands renforts d'instruments “occidentaux”. Ultime sacrilège, son tube habbaytak bissaif, habbaitak bicheti, devient un des slows préférés des boîtes de nuit européennes ! Mais elle est devenue une star immense, refusant de quitter le Liban pendant ses quinze ans de guerre civile et le public lui a tout pardonné.

Aujourd'hui elle est âgée de 71 ans et c'est son fils Zaïd Rahbani qui est devenu son compositeur attitré. Et toujours sur des airs de jazz…


Warda. L’ “héritère algérienne” d'Oum Kalthoum

(AFP)

Puteaux, en banlieue parisienne. C'est dans cette improbable ville-dortoir pour immigrants que naît en 1940, Warda, la seule maghrébine à accéder au statut de grande diva arabe. Née de père algérien et de mère libanaise, elle se produit dès l'âge de six ans au Tam Tam, cabaret du Quartier latin tenu par son père et qui devient, pendant la guerre d'Algérie, l'un des principaux lieux de ralliement du FLN à Paris. Les autorités françaises ne tardent d'ailleurs pas à le fermer et la jeune fille, âgée à peine de 14 ans, doit quitter précipitamment la France pour se réfugier à Beyrouth avec sa famille.

C'est de là qu'elle chante des chansons patriotiques algériennes à la
radio, dont bladi ya bladi et djamila. Et c'est après l'avoir entendue à la radio que le compositeur Riad Es Sounbati (il a écrit pour Oum Kalthoum, encore elle !) s'intéresse à la petite Algérienne. Elle a alors 18 ans et il compose pour elle deux chansons sur des poèmes de Salah El Kharfi, poète algérien exaltant, lui aussi, la lutte pour l'indépendance.

C'est sans doute en référence à ses premières chansons que le public affuble Warda du surnom “Al jazaîriya” (l'Algérienne) - un surnom qu'elle porte haut malgré l'écrasante suprématie des chanteuses du Machrek. Ce n'est qu'après avoir chanté El gil assaîd, Al watan al akbar en 1961 avec les stars égyptiennes Najat Saghira, Chadia, Sabah, et Abdelhalim Hafez, qu'elle est officiellement adoubée comme leur égale.

Arrivée en Algérie à l'indépendance en 1962 (elle n'y a jamais mis les pieds avant), elle se marie… et ne chante plus pendant dix ans, à la demande d'un mari jaloux et possessif. Il faut que le président Houari Boumediene en personne le lui demande pour qu'elle accepte de remonter sur les planches, à l'occasion du dixième anniversaire de l'indépendance, ce qui ne manque pas, d'ailleurs, de briser son mariage. Elle quitte alors l'Algérie pour le Maroc, où elle travaille un temps avec le grand chanteur populaire Mohammed Fouiteh.

Logiquement, comme toutes les chanteuses arabes qui veulent se faire un nom, elle doit s'installer en Egypte. C'est là qu'elle rencontre Baligh Hamdi, l'un des derniers compositeurs d'Oum Kalthoum (décidément !). Avec une des premières chansons composées pour elle par Hamdi, khallik hena, vient la gloire. Et accessoirement, le bonheur, puisqu'elle épouse Hamdi en secondes noces. L'Egypte lui fait un triomphe et les journaux n'hésitent pas à la poser en “héritière d'Oum kalthoum”, sans doute le plus grand compliment qu'on puisse faire à une chanteuse arabe, maghrébine de surcroît ! Il faut dire que ses chansons sont aussi interminables que celles de l’”astre de l'Orient”, et qu'elle en compte aujourd'hui près de 300 à son répertoire. Autre consécration suprême : elle a les honneurs d'une composition du grand Mohammed Abdelwahab, déjà âgé. Mais la comparaison a ses limites. Elégante, mais loin de l'austérité d'Oum Kalthoum, Warda, sur scène, s'adresse à son public, rit, plaisante…

Aujourd'hui retirée en Algérie, on la dit malade… et bénéficiant de la sollicitude particulière du président Bouteflika, son fan depuis toujours.

 
 
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