Le Marock des uns, le Maroc des autres
Outre la grande qualité du film Marock, je déplore la tendance du dossier que vous lui avez consacré (TelQuel n° 223), à nous forcer à lériger en une oeuvre montrant la réalité du Maroc tout en en brisant les tabous, faisant là clairement le lien avec la ligne éditoriale courageuse de TelQuel. Je considère ce lien comme un raccourci soit naïf, soit intellectuellement malhonnête.
Vous avez, à la fin de votre article, (reprenant au passage des répliques du film pour illustrer des réalités qui sont pour nous, Marocains, des lieux communs), établi une liste des tabous supposés être abordés voire brisés par ce film, lun dentre eux étant la bourgeoisie marocaine... Or ce qui est ici listé comme un tabou parmi dautres nest autre que le cadre unique de ce film... En effet, de quel Maroc sagit-il ici ? Définitivement pas de celui des masses populaires dont vos journalistes connaissent fort bien les problèmes et préoccupations. Marock nest ni plus ni moins quun bon film réalisé par une réalisatrice talentueuse mais complètement déconnectée de (ou indifférente à) ce qui se passe en dehors des murs du lycée Lyautey, ou au-delà des rues dAnfa.
Pourquoi ne pas présenter ce film comme ce quil est, cest-à-dire un film sur une bourgeoisie marocaine casablancaise francisante, à la recherche de je ne sais quel modèle de vie sociale qui nest définitivement pas celui de nos différents référentiels, vivant dans linsouciance, parlant exclusivement français, dénigrant les autres langues locales, méprisant et écrasant les petites gens et sombrant dans des perversions qui sont les siennes ? Pourquoi ne pas le présenter uniquement comme le film de cette bourgeoisie ? Comme un trip sympa remémorant une jeunesse particulière et non généralisable aux autres quartiers, villes ou campagnes de notre pays ?
La misère montrée ici ne lest que du seul point de vue de cette même catégorie sociale, pis, de celui de son mépris, de son arrogance et de ses ô combien nombreux dépassements... Le même raisonnement est à appliquer à des sujets tels que le respect de la prière, manger le ramadan, les soirées arrosées...
Jaimerais bien savoir comment Marock devrait être compris par un compatriote venant de Hay Mohammedi, de Idaoutanane, ou de Khouribga
Ajoutons à la liste : le fils du gardien ou du jardinier, la fille de la bonne, le policier qui sest fait insulter dans une scène que vous avez allègrement citée pour dénoncer la corruption, ou alors un (ou une) musulman(e), peut-être un peu plus pieux que la moyenne, qui nen demeure pas moins un frère sinon dans la religion, du moins dans la patrie
Devra-t-il le voir comme il regarderait un film étranger, ou devra-t-il sattendre à ce que ce film lui parle ? Si oui, quels enseignements en retirera-t-il, étant donné quil sagit dun film miroir des réalités ? Je peux dores et déjà vous citer quelques réactions : il y aura des blessures damour-propre, des souffrances ravivées, des perspectives de vie biaisées (probablement une idée faussée, chez les jeunes, de la réussite représentée par cette classe sociale)
Tout cela parce quon ne sest pas contenté de présenter ce film comme rien dautre que ce quil est en réalité...
Votre point de vue est tout à fait juste. Lunivers de Marock est exclusivement celui de la bourgeoisie casablancaise francisante, souvent arrogante, et quoi quil en soit, coupée des réalités de lécrasante majorité des Marocains. Cette catégorie nen existe pas moins, et Leila Marrakchi a choisi (cest sa liberté dartiste) den dresser un portrait. Il se trouve que ce portrait est saisissant de réalisme, cest ce que nous avons salué. Pour le reste, il va de soi que seuls les membres de cette catégorie sociale se retrouveront dans ce film. Mais qui a dit quon allait voir un film uniquement pour sy retrouver ?
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