Réforme constitutionnelle. Les partis s'encanaillent
Armée. La Grande Bavarde
Communication. Les stars et l'humanitaire
Mémoire. Nos soldats oubliés
Etats-unis. Le scandale des écoutes
Israël. Qui est vraiment Ehud Olmert ?
Énergie. Comment amortir le choc pétrolier
Cinéma. De Marrakech à New York
Nostalgie. Les dernières divas arabes
N° 226
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

“Un peuple sans mémoire est un peuple mort”

Antécédents
Abdennasser Banouhachem
Ex-détenu politique, cadre à la Haca

1954. Naissance à Tiddas, région de Khémisset.
1976. Enlèvement à Rabat.
1984. (31-12) Libération.
1986. Obtention du baccalauréat.
1992. Journaliste à Al Maghrib, puis à l’Opinion puis à 2M.
2004. Intègre le département du suivi des programmes, chargé des droits humains et de la déontologie
Smyet Bak ?
Haddou Ben Mohamed.

Smyet mok ?
Rabha Bent Ahmed.

Nimirou d’la carte ?
G 204 688.

Vous avez récemment organisé un sit-in devant le complexe de police où vous avez été enlevé en 1976. Combien de gens parmi les passants ont-ils été sensibles, ce jour-là, à votre cause ?
Organiser ce sit-in ou n’importe quel autre acte de ce genre, c’est militer contre l’oubli. C’est d’ailleurs l’oubli qui menace la transition démocratique au Maroc. Il faut que les jeunes générations soient sensibilisées à ce qu’ont enduré leurs aînés, pour que ça ne recommence plus. Le sit-in est une forme de militantisme contre l’oubli, mais ce n’est pas suffisant, j’en suis conscient.

Ce n’est même pas ça. Regardez l’IER, le rapport du cinquantenaire… Malgré tout le tapage officiel, les
Marocains sont déjà passés à autre chose. Nous sommes peut-être un peuple sans mémoire, qui sait ?

Un peuple sans mémoire est un peuple mort qui répétera certainement les mêmes erreurs que celles du passé. D’ailleurs, la préservation de la mémoire est une recommandation centrale de l’IER. Les Marocains n’oublient pas, ils intériorisent. C’est dangereux parce que ça finit toujours par exploser, par remonter brutalement à la surface. D’où la nécessité d’une lecture et d’une analyse scientifique de ce qui s’est passé.

Il n’y a peut-être pas d’explication rationnelle…
Peut-être, mais il y a une vérité. Je veux savoir quelle est la raison d’état qui a permis ces exactions. Démontons le mécanisme de la prise de décision pour empêcher que ça se répète. En plus de la monstruosité des actes, il y a leur vanité. Etait-ce utile de déplacer des mutins détenus à la prison centrale de Kénitra vers Tazmamart ? Etait-ce utile de m’enlever puis de me juger à perpétuité par contumace ?
À quoi rimaient ces actes, qu’a gagné l’Etat dans tout ça ?

Le 31 décembre 1984, vous arrivez devant chez vous à quatre heures du matin, après neuf ans de disparition. Face à vous, votre mère qui nie avoir un fils qui s’appelle Abdennasser. Elle refusait de vous croire encore en vie ?
Plus tard, un spécialiste m’a expliqué que face à des situations comme celle-là, l’être humain développe des mécanismes de défense pour ne pas perdre conscience, par exemple. Ma mère a nié me connaître ; de mon côté, je ne la voyais pas, il y avait comme un brouillard… Je voulais fuir cet instant, mes muscles ne m’obéissaient plus. D’ailleurs, en me voyant, une connaissance a commencé à saigner du nez avant de s’évanouir. Elle a même dû être hospitalisée.

Lors de votre arrestation, vous aviez 22 ans, vous avez connu le reste du “groupe Banouhachem” en prison, et vous avez passé vos neuf ans de disparition forcée dans l’indifférence générale.
Vous l’avez ressenti comme une injustice ?

Nous étions surtout les seuls enlevés pour des opinions politiques. Les autres, quand ils n’étaient pas jugés, étaient enlevés pour usage d’armes, par exemple. Bien sûr que nous avons ressenti un sentiment d’injustice, mais il fallait résister. Après les premières séances de torture, je me suis posé la question : suis-je fait pour la politique ou suis-je un simple rêveur ? J’ai choisi la deuxième hypothèse mais il ne fallait surtout pas remettre en cause ses convictions à ce moment-là. Il fallait tenir, rester en vie et sortir pour témoigner.

Vous êtes en charge des droits de l’homme et de la déontologie à la HACA, vous croyez vraiment que ce soit une préoccupation grand public ?
Oui parce que dans droits humains, il y a aussi droits économiques et sociaux. Les droits de l’homme sont un pack indivisible.

À quoi aurait ressemblé votre vie sans les neuf ans de disparition forcée ?
Je ne sais. Ils font partie de ma vie et j’en suis fier. J’ai vécu une expérience unique : être seul avec moi-même pendant neuf ans, me découvrir, agir sur ma personnalité. Il y a évidemment la cicatrice qui ne guérit jamais et ce regret mêlé d’angoisse d’avoir eu si tard mon premier enfant.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés