ZB observe et constate que rares sont ceux qui se réjouissent de la réussite dautrui.
Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque
Enfin ! Quelque chose sest enfin produit dans la vie professionnelle de Zakaria Boualem ! En arrivant au bureau, il a découvert une information qui a mis toute la direction de linformatique dans un état de transe quasi gnaouie. Une promotion vient dêtre officiellement annoncée. Cest un événement. Bien sûr, les initiés avaient vu le coup venir. Ils avaient prévu, anticipé, débattu, commenté avec des semaines davance. Mais Zakaria Boualem ne fait pas partie des initiés. Pour tout dire, il sen fout complètement. Il lui semble que le monde professionnel est une machine à humilier, un système qui rabaisse lindividu, en particulier celui qui cherche à sélever. Il refuse les règles du jeu, fait son boulot plutôt correctement tout en se complaisant dans la posture de celui qui ne demande rien - ce qui constitue la meilleure manière de se voir satisfait. Lheureux élu sappelle Ali Boufous. Il a été nommé chef de département. Cest un jeune ingénieur qui est entré à la banque en même temps que Zakaria Boualem. À lannonce de sa nomination, Zakaria Boualem observe les réactions de tous ceux qui sestimaient en concurrence avec Ali Boufous. En fait, il y a deux attitudes possibles :
Attitude 1 : Ah, bsahhtou. Ce Ali Boufous doit avoir des qualités que je nai pas, je vais travailler plus dur pour avoir le même sort rapidement, mon tour va arriver
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Attitude 2 : Naaaari, pourquoi lui et pas moi ? Il doit connaître quelquun, ce nest pas possible. Il ny a que comme ça que ça marche, de toute façon, cest bien connu, on est au Maroc.
Evidemment, cest cette dernière attitude qui est majoritaire. A aucun moment, il nest question des qualités de Ali Boufous. Non, on cherche à comprendre avec des arguments dordre surnaturel. On cherche le piston, le raccourci, les qoualeb. La seule idée que Ali Boufous puisse tout simplement être compétent nest jamais envisagée. La seule valeur, cest lancienneté : je suis arrivé dans la direction en même temps que lui, donc jy ai droit aussi. Personne ne parle de la qualité de son travail, de son efficacité ou de son sérieux. Ce type de critères est considéré comme parfaitement superflu. On ne se regarde jamais en face, on préfère se comparer, en prenant bien soin de ne jamais douter de soi. Dailleurs, la remise en cause, chez nous, est aussi naturelle que peut lêtre le chaâbi pour un batteur slovène. Autrement dit, le système est louche, donc les promotions sont louches. Entre nous, cest une attitude parfaitement compréhensible, elle se base sur des données souvent exactes. Souvent exactes, mais pas toujours exactes. Aussi bizarre que cela puisse paraître, il existe dans notre pays des gens qui réussissent à force de sérieux et de persévérance. Lexploit le plus déprimant de notre système, cest de nous lavoir fait oublier. La logique propre de lentreprise ultralibérale, basée sur la concurrence, a été chez nous défigurée par notre jalousie maladive et notre incapacité à fournir un effort continu.
Revenons à Ali Boufous. Dans quelle catégorie se situe-t-il : pistonnés ou sérieux ? Zakaria Boualem nen sait rien, puisquil sen fout, je vous lai déjà dit plus haut. Et merci. Ce qui lui semble plus important, cest de décrire la suite des événements. Tous les partisans de lattitude numéro deux se succèdent dans le nouveau bureau de Ali Boufous pour lui lécher les bottes avec enthousiasme. Félicitations à gogo, bisous baveux, ricanements hypocrites. Cest une scène imposée du grand théâtre de nos relations humaines, qui ne doit pas faire oublier que nous vivons dans une société où rares sont ceux qui se réjouissent de la réussite dautrui. Zakaria Boualem, lui, du haut de sa dignité maladive, refuse ce cinéma piteux. Il se contente de noter que son nouveau chef, Ali Boufous, est tellement absorbé par ses nouvelles responsabilités quil va louper le match de Barcelone, ce soir. |