Réforme constitutionnelle. Les partis s'encanaillent
Armée. La Grande Bavarde
Communication. Les stars et l'humanitaire
Mémoire. Nos soldats oubliés
Etats-unis. Le scandale des écoutes
Israël. Qui est vraiment Ehud Olmert ?
Énergie. Comment amortir le choc pétrolier
Cinéma. De Marrakech à New York
Nostalgie. Les dernières divas arabes
N° 226
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

ZB observe et constate que rares sont ceux qui se réjouissent de la réussite d’autrui.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Enfin ! Quelque chose s’est enfin produit dans la vie professionnelle de Zakaria Boualem ! En arrivant au bureau, il a découvert une information qui a mis toute la direction de l’informatique dans un état de transe quasi gnaouie. Une promotion vient d’être officiellement annoncée. C’est un événement. Bien sûr, les initiés avaient vu le coup venir. Ils avaient prévu, anticipé, débattu, commenté avec des semaines d’avance. Mais Zakaria Boualem ne fait pas partie des initiés. Pour tout dire, il s’en fout complètement. Il lui semble que le monde professionnel est une machine à humilier, un système qui rabaisse l’individu, en particulier celui qui cherche à s’élever. Il refuse les règles du jeu, fait son boulot plutôt correctement tout en se complaisant dans la posture de celui qui ne demande rien - ce qui constitue la meilleure manière de se voir satisfait. L’heureux élu s’appelle Ali Boufous. Il a été nommé chef de département. C’est un jeune ingénieur qui est entré à la banque en même temps que Zakaria Boualem. À l’annonce de sa nomination, Zakaria Boualem observe les réactions de tous ceux qui s’estimaient en concurrence avec Ali Boufous. En fait, il y a deux attitudes possibles :

Attitude 1 : “Ah, bsahhtou. Ce Ali Boufous doit avoir des qualités que je n’ai pas, je vais travailler plus dur pour avoir le même sort rapidement, mon tour va arriver…”

Attitude 2 : “Naaaari, pourquoi lui et pas moi ? Il doit connaître quelqu’un, ce n’est pas possible. Il n’y a que comme ça que ça marche, de toute façon, c’est bien connu, on est au Maroc.”

Evidemment, c’est cette dernière attitude qui est majoritaire. A aucun moment, il n’est question des qualités de Ali Boufous. Non, on cherche à comprendre avec des arguments d’ordre surnaturel. On cherche le piston, le raccourci, les qoualeb. La seule idée que Ali Boufous puisse tout simplement être compétent n’est jamais envisagée. La seule valeur, c’est l’ancienneté : je suis arrivé dans la direction en même temps que lui, donc j’y ai droit aussi. Personne ne parle de la qualité de son travail, de son efficacité ou de son sérieux. Ce type de critères est considéré comme parfaitement superflu. On ne se regarde jamais en face, on préfère se comparer, en prenant bien soin de ne jamais douter de soi. D’ailleurs, la remise en cause, chez nous, est aussi naturelle que peut l’être le chaâbi pour un batteur slovène. Autrement dit, le système est louche, donc les promotions sont louches. Entre nous, c’est une attitude parfaitement compréhensible, elle se base sur des données souvent exactes. Souvent exactes, mais pas toujours exactes. Aussi bizarre que cela puisse paraître, il existe dans notre pays des gens qui réussissent à force de sérieux et de persévérance. L’exploit le plus déprimant de notre système, c’est de nous l’avoir fait oublier. La logique propre de l’entreprise ultralibérale, basée sur la concurrence, a été chez nous défigurée par notre jalousie maladive et notre incapacité à fournir un effort continu.

Revenons à Ali Boufous. Dans quelle catégorie se situe-t-il : pistonnés ou sérieux ? Zakaria Boualem n’en sait rien, puisqu’il s’en fout, je vous l’ai déjà dit plus haut. Et merci. Ce qui lui semble plus important, c’est de décrire la suite des événements. Tous les partisans de l’attitude numéro deux se succèdent dans le nouveau bureau de Ali Boufous pour lui lécher les bottes avec enthousiasme. Félicitations à gogo, bisous baveux, ricanements hypocrites. C’est une scène imposée du grand théâtre de nos relations humaines, qui ne doit pas faire oublier que nous vivons dans une société où rares sont ceux qui se réjouissent de la réussite d’autrui. Zakaria Boualem, lui, du haut de sa dignité maladive, refuse ce cinéma piteux. Il se contente de noter que son nouveau chef, Ali Boufous, est tellement absorbé par ses nouvelles responsabilités qu’il va louper le match de Barcelone, ce soir.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2005 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés