Musique. La tribu des Batma
Chez les Batma, on est artiste de frère en frère, mais chacun poursuit sa carrière en solo à la recherche de sa propre identité. La nouvelle génération reproduit le schéma. Récit d'une saga made in Hay Mohammadi.
Au commencement il y a un arbre appelé le «Boutma», bien connu dans la Chaouïa, et auquel les gens du terroir prêtent une espérance de vie de 50 ans
Abderrahim Batma, l'aîné de la famille, raconte : Quand notre père Rahal a voulu donner un patronyme à notre famille, il a répondu à l'agent d'autorité qui le pressait de trancher par le |
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premier nom qui lui traversait l'esprit : mettez Bouhamria ! L'agent a refusé ce premier choix, arguant que ce nom était celui d'un saint de la région. Alors notre père s'est décidé pour B'tma, en référence à notre arbre. Le fameux Bouhamria finira par être intégré, des années plus tard, dans l'un des standards de Nass El Ghiwane (Hallab). Quant à la légende de B'tma, l'arbre, elle a longtemps habité la famille entière. Larbi, comme son frère Si Mohamed, chanteur et songwriter des légendaires Lemchaheb, sont morts tous les deux à l'orée de leurs 50 ans. Comme l'arbre auquel ils doivent leur patronyme
Je me souviens, raconte cet ami de la famille, que Abderrahim, à son tour, a longtemps paniqué à l'approche de ses 50 ans (ndlr il en a 53 aujourd'hui). Mais il a passé le cap et maintenant c'est au tour des autres frères Batma, pratiquement tous quadragénaires, de paniquer .
Le clan des Batma n'est pas obsédé que par le seul fantôme de la mort représenté par l'arbre de la Chaouïa. Il y a la musique, bien sûr, et l'art en général. Et un certain way of life, très éloigné des standards courants. Le père, employé aux chmane di fir (Office des chemins de fer), est un bon vivant qui autorise tout à ses huit enfants (sept garçons et une fille). La mère, Hadda, est une femme d'intérieur qui ne s'occupe pas que de ses fourneaux. Notre mère chantonnait des airs de sa tribu et il arrivait que Larbi intègre l'air dans une chanson, lâche l'un des frères Batma. Rah y'hawoum kif touiyer (il rôde comme un oiseau) fait partie de ces nombreux airs maternels qui parcouraient le répertoire des Ghiwane et lui donnaient un incomparable parfum de nostalgie.
Une famille venue des Carrières
La famille Batma a séjourné quelque temps aux Carrières centrales, cet immense bidonville qui donnait sa fierté au Hay Mohammadi. Le père, décidément un original, avait alors, entre autres passions, celle d'élever
des abeilles. L'été, quand il faisait chaud, les abeilles pouvaient séchapper de la baraque des Batma et essaimer dans tout le voisinage, se souvient non sans humour un ancien voisin. Plus tard, la famille a déménagé pour une maison en dur, au fond d'une impasse dont la plupart des résidents étaient, comme le père Rahal, employés à l'Office des chemins de fer. La promiscuité était telle qu'il arrivait à un fils Batma de rentrer chez le voisin ou vice-versa sans que cela perturbe l'harmonie du derb. Mais il y a plus, comme nous le raconte un familier des Batma : Quand on tapait à la porte des Batma pour chercher Larbi, la mère Hadda pouvait nous répondre : lequel d'entre eux ?. Car les Batma étaient tous artistes. Tous étaient des Larbi. En plus de Si Mohamed, dont la voix illumine tous les classiques de Lemchaheb, il y avait Abderrahim, grand zajjal (troubadour versé dans la poésie en dialectal), mais aussi Hassan qui a fondé un autre groupe Lerfag, Hamid et Rachid qui ont fait partie de Mesnaoua, etc. La plupart ont touché, à un moment ou à un autre, au théâtre, tous ont chanté ou écrit. Nous vivions dans une liberté qui nous permettait de donner libre cours à nos passions, nos amours, etc. se souvient, non sans nostalgie, Abderrahim. Mais la liberté avait aussi ses codes : tout le monde pouvait se mettre à côté de tout le monde mais chacun restait à place, selon son âge ! Larbi snobait un peu Si Mohamed, qui snobait Hamid et ainsi de suite jusqu'au benjamin de la famille, Redouane. C'est sans doute ce qui explique que, malgré leur formidable don naturel pour la chanson, Larbi, Si Mohamed et les autres ont fondé un groupe, chacun de son côté, pour ne se retrouver ensemble qu'en de rares occasions familiales. Une tradition qui se perpétue encore de nos jours puisque Tariq et Khansa, les deux enfants de Si Mohamed, mènent carrière chacun de son côté, dans des styles très éloignés l'un de l'autre, une situation assez exceptionnelle dans le contexte de la musique marocaine, loin, très loin, du moule des frères Megri ou du trio Amenna.
Larbi, le gourou
Et puis il y a Larbi. L'immense Larbi. Enfant, il a à peu près tout connu, même un petit séjour en taule suite aux événements de mars 1965. Il a aussi été, à un moment, gardien du parking (de vélomoteurs) jouxtant le cinéma Saâda, à quelques mètres de chez lui. Larbi a tout connu au cinéma Saâda, raconte ce confident. Il en a été le gardien de parking avant d'y jouer en groupe, d'y répéter et d'y vider quelques bouteilles, en compagnie d'un ou deux amis, dans l'arrière-salle du projectionniste. Larbi a fait l'acteur, pour Tayeb Saddiki au théâtre mais aussi pour des amis cinéastes comme les frères Derkaoui et Abdou Achouba sur Taghounja. Il n'aura eu qu'un regret, finalement : celui de n'avoir jamais été footballeur. Sans doute s'y est-il pris trop tard mais il a pu rattraper le coup en devenant dirigeant du TAS, le légendaire club du Hay Mohammadi, qui a longtemps rivalisé avec les deux grands clubs casablancais que sont le Wydad et le Raja. Toute la famille Batma partageait d'ailleurs l'amour du TAS. Abderrahim y a joué chez les cadets et Rachid (qui a remplacé aujourd'hui Larbi chez Nass El Ghiwane) a poussé le luxe jusqu'à évoluer chez les séniors. C'était bizarre, se souvient Abderrahim. A un moment, Rachid chantait chez Mesnaoua et jouait au TAS, alors en 2ème division. Larbi était vice-président du club derrière le syndicaliste Abderrazak Afilal, ancien patron de l'UGTM.
Dans les années 1970-80, Larbi Batma était devenu une espèce de gourou de la scène underground casablancaise, voire marocaine tout court. Il a longtemps frayé avec l'humoriste Ahmed Snoussi dit Bziz, fidèle parmi les fidèles et Mohamed Choukri, l'auteur du mythique Le pain nu. Hassan N'raiss, enfant du Hay qui a connu les deux hommes, raconte : Larbi ne connaissait pas très bien Choukri et, un jour, ce dernier l'invite en compagnie de l'écrivain Driss Khoury chez lui. Venez, leur a-t-il dit, je vais vous préparer l'mouch (le chat). Larbi a paniqué, croyant que Choukri allait leur donner un chat à manger ! Et Khoury souriait dans son coin, il savait que lmouch, dans le jargon de Choukri, signifiait le lapin, grande spécialité de Choukri
. Le même N'raiss, qui s'occupe avec d'autres amis de la fondation Nass El Ghiwane au Hay Mohammadi, raconte une autre anecdote qui en dit long sur le caractère altier de Batma. C'était vers la fin, Larbi venait d'éditer Arrahil (ndlr émouvante autobiographie rédigée en arabe et en dialectal par un Batma qui se savait condamné à mourir) et il devait signer son livre en France où il était invité pour trois jours. Mais il a eu des problèmes pour obtenir son visa et il l'a tellement mal pris qu'il a fini par effectuer un aller-retour express en France, en snobant tout le monde. Il disait à son public qui l'attendait en France : je suis venu (en France) pour repartir chez moi, c'est tout !. En France, lors d'une tournée musicale effectuée dans les années 1980, Larbi interrompt brutalement un concert de Nass El Ghiwane parce que le public, essentiellement des MRE, n'arrête pas de lui jeter de l'argent, selon une tradition habituellement réservée aux fêtes de mariage. Wa khoutna wa ma t'âlgou lina ma n'âlgou likoum (mes frères, ne nous jetez pas d'argent, on ne vous en jettera pas non plus !), dit-il alors à son public avant de perdre patience et de quitter la scène.
Fine ghadi biya khouya
Si les Nass El Ghiwane ont été si importants jusqu'aux années 1980, c'est qu'ils ont eu en Larbi Batma un personnage rock and roll, unique en son genre, ouvert à tout et extrêmement productif. Beaucoup de ses textes inédits reposent dans le coffre-fort de sa sur Mina, qui a hérité de son patrimoine artistique. Tout l'inspirait, et surtout les petites gens, la vie de quartier, un air fredonné par un menuisier ou un vendeur ambulant du derb, confie l'un de ses proches. A son frère Abderrahim, zajjal talentueux Chajarat al-Batma (l'arbre du Batma, édité en 2001), il disait : Toi au moins tu es allé à l'école, alors écris en arabe classique. Larbi se fiait à son instinct et à ses oreilles, il intégrait tout et couchait noir sur blanc des textes lumineux dont il est difficile d'extraire, exactement, ce qui revenait à chacun. Même dans son livre Arrahil, il trouve le moyen de conclure sur cette phrase extraordinaire : Rien de mieux pour finir que ce vers que j'ai écrit, à moins que je ne l'ai entendu dans l'une de nos tournées : Al-Mawt jaya ki s'haba bayda, tabkaw ala khir ya hal al-maârouf (la mort arrive comme un nuage blanc, au revoir gens de bien).
Celui que l'on appelait, à ses débuts, Bou bendir (l'homme au bendir) est mort en 1998, à l'âge de 49 ans, après avoir lutté contre le cancer depuis 1993. Il a eu la douleur de perdre sa femme, peu avant, mais aussi son père Rahal parti en 1992 et sa mère Hadda en 1995. Si Mohamed, l'immense chanteur de Lemchaheb, disparaît à son tour en 2001, à 49 ans aussi. Le reste de la famille vit toujours à Casablanca à l'exception du benjamin Redouane, immigré en Italie. Les enfants de Larbi, Si Mohamed, Rachid, Abderrahim font déjà du théâtre et de la musique. Quelques uns parmi eux deviendront, peut-être, des étoiles un jour. |