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Bouya Omar. Reportage en enfer
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N° 227
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Sekkouri Alaoui

Société.
Bouya Omar. Reportage en enfer


Enchaîner les malades, une des
méthodes “thérapeutiques” phares
à Bouya Omar. (AIC PRESS)

Bouya Omar est le symbole de la folie “soignée” de manière traditionnelle. Le sanctuaire, devenu mythique dans l'imaginaire populaire, abrite une réalité désastreuse : business, misère et charlatanisme. Plongée dans l'enfer du décor.


“Pourriez-vous nous indiquer la route pour…” Le marchand ambulant que nous interpellons à l'entrée de Alataouia, village des environs de Kelâat Sraghna, nous évite d'aller jusqu'au bout de notre question. “Si c'est pour Bouya Omar vous tournez à droite en direction de Demnate, vous roulez une dizaine de minutes et vous y êtes”, répond-il avec un léger sourire aux lèvres. Et apparemment l'air fier de nous avoir démasqués. “Ne soyez pas étonnés, ajoute-t-il. Il se trouve que tous les étrangers qui transitent par ici ont pour destination finale Bouya Omar. D'ailleurs, que viendraient-ils faire d'autre dans ce coin perdu ?”

Welcome to Bouya Omar
Des vieillards nus, tenant à peine sur leurs jambes, se lavant dans les
conduits d'irrigation, au risque de se noyer. Des pèlerins, pieds et mains liés par des chaînes, errant dans les champs. Des gamins, supposés être à l'école, jouant dans des décharges d'ordures. C'est à ces images de désolation que nous avons droit tout le long du dernier kilomètre qui nous sépare de notre destination. En arrivant sur la grande place du village, même si notre arrivée ne suscite apparemment aucun étonnement, nous avons néanmoins le sentiment d'être épiés. “Faites attention ! Ici il y a des yeux et des oreilles partout. Les responsables du site et les autorités locales sont constamment informés de ce qui se passe dans le village”, nous prévient cet habitué des lieux.

Une fois à l'intérieur du sanctuaire, nous sommes à nouveau envahis par cette impression de retour au Moyen Age. Dans le hall, le long des parois, des dizaines de pèlerins dont des enfants, sont installés à même le sol. La plupart, enchaînés, semblent accepter passivement cette situation.

Sous le dôme, d'autres malades tournent autour du tombeau de Bouya Omar lui demandant, nous dit-on, de leur venir en aide. La légende raconte qu'un saint du nom de Bouya Omar, fondateur de ce village, avait le pouvoir de guérir les personnes atteintes de maladies mentales. On lui attribue même la guérison de centaines de malades.

Sans doute mis au courant de notre présence, le maître des lieux, se présentant comme le descendant de Bouya Omar, nous invite chaleureusement à nous installer. Comme le veut la coutume, nous lui faisons don de sucre et de bougies, ce qui visiblement ne semble pas le satisfaire. Il nous fait comprendre très vite que c'est du cash dont il a besoin pour nous bénir. A quoi sert tout l'argent amassé dans la (très grosse) tirelire installée près du tombeau ? Nul ne le sait. Mais bon, qui sait, peut-être cet homme pieux, ce cherif a-t-il découvert le moyen de l'envoyer, avec les deux billets que nous lui avons donnés, à… son aïeul.
Quant à sa noble filiation, ça reste à prouver. Un peu plus tard, nous ferons la connaissance, dans un café du village, d'un vieillard affirmant être l'un des “vrais descendants de Bouya Omar”. Exhibant fièrement l'attestation officielle qui le prouve, il accuse Haj Omar de l'avoir chassé du village avec la complicité des autorités locales. “Jusqu'aux années quatre- vingt, les ‘vrais’ descendants géraient le sanctuaire à tour de rôle. Tout se passait normalement jusqu'à ce que cet intrus manigance avec les autorités pour mettre la main sur le sanctuaire. Nous sommes allés voir Hassan II qui nous a promis de nous rendre notre dû. Mais il est mort juste avant de pouvoir le faire”.

Bouya Omar, dompteur de jnoun
“Pourquoi suis-je ici ? C'est à cause des jnoun a khouya”, répond Taoufik, ce boucher de Rabat qui en est à sa quatorzième année à Bouya Omar. Comme lui, la plupart des pèlerins de Bouya Omar sont convaincus d'être possédés. Dans une étude menée par le professeur Mekki Touhami et d'autres psychiatres marocains, le témoignage d'un ancien malade, actuellement hôtelier, après douze ans à Bouya Omar, est édifiant quant à la perception de la maladie mentale chez les pèlerins et leurs familles : “Toutes les maladies mentales ne seraient que le résultat de l'action maléfique des jnoun, aidés en cela par la malveillance de tel ou tel sorcier ou de telle ou telle femme empoisonneuse”.

Le docteur Hachem Tyal a une réponse toute simple pour expliquer ce qu'il appelle “le tout jnoun” : “Vous savez, dès que les gens ne comprennent pas quelque chose, ils mettent tout sur le dos des jnoun”. Le traitement nécessite alors, d'après le témoin de Mekki Touhami, le pèlerinage au marabout avec, de temps en temps, sacrifice d'animaux, donations diverses et résidence obligée auprès de Bouya Omar “dompteur des jnoun”, jusqu'à ce que ce dernier convoque le malade dans un rêve, pour trancher dans une sorte de tribunal entre les jnoun et lui, pour aboutir en fin de compte à une sorte d'exorcisme fantasmatique.
Ce procédé d'un autre âge continue d'attirer toujours autant de monde. Les pèlerins - ils seraient près de 2000 à séjourner à Bouya Omar- viennent de tout le pays et même de l'étranger. C'est le cas de Hamid, un Rifain qui vit depuis une quinzaine d'années en Norvège et qui en est à son premier essai à Bouya Omar : “Les jnoun me poussent à sniffer de la coke et à me piquer à longueur de journée. Toutes les cures de désintoxication que j'ai suivies n'ont rien donné. Bouya Omar est ma dernière chance”. Sacré jnoun !

Les geôles de Bouya Omar
Il faut prendre la peine de circuler dans les ruelles sinueuses de Bouya Omar pour avoir un avant-goût des conditions dans lesquelles on vit par ici. Les quelques rares malades qui sont suivis sur place par leurs proches s'en sortent plutôt bien. C'est également le cas de ceux originaires du nord. Installés entre eux dans une des bâtisses les plus “cossues” du village, ils ne manquent de rien : bonne nourriture, eau chaude, télé, DVD… et même cocaïne, disent certains. C'est un peu le Club Med, comparé à ce qui se passe autour. “Ce sont essentiellement des proches de notables et de trafiquants de drogue qui y vivent, bénéficiant par la même occasion de la protection des autorités locales. Ils se permettent même de cacher des criminels en cavale”, nous apprend cette source locale. Quant à ceux qui sont “déposés” par leurs proches, ils sont confiés à d'anciens malades moyennant des sommes fixées à la tête du client. Ça débute à 500 DH et ça peut grimper facilement à 10 000, voire 20 000 DH pour ceux qui en ont les moyens. Si vous faites le calcul, c'est un joli pactole en perspective pour ceux qui ont “investi” là-dedans. La preuve, à Alataouia on raconte que la plupart des édifices et commerces les plus importants appartiendraient à certains d'entre eux.

En réalité, quel que soit le “loyer” que vous versez pour lui, votre proche partagera une cabane ou, pour les plus chanceux, une chambre minuscule en dur avec pour “colocataires”, dix, quinze, voire vingt personnes. Enchaîné comme les autres, il dormira par terre, ne se lavera qu'exceptionnellement (la veille de l'arrivée des proches), et ne sortira jamais sans l'accord de son surveillant. Quant aux couvertures, vêtements et nourriture que vous lui apporterez, ils se retrouveront une fois sur deux en vente au souk du village.

Fait encore plus grave, confirmé par de multiples personnes sur place, de nombreux malades sont poussés à travailler dans les champs voisins, à faire le ménage dans les maisons de la région ou tout simplement à mendier. Affections organiques, neurologiques, neuropsychiatriques ou générales (paraplégie, hémiplégie, épilepsie, états infectieux…) sont les symptômes enregistrés en marge de ces pratiques par le docteur Mekki Touhami qui a beaucoup écrit sur la question de la médecine traditionnelle, ces trente dernières années.

Circulez, y a rien à voir !
En 2002, certaines bonnes volontés emmenées notamment par le psychiatre casablancais Hachem Tyal, ont voulu réagir à travers la création d'une association “d'aide aux pensionnaires de Bouya Omar”. L'idée étant d'acquérir à proximité du sanctuaire un terrain de cinq hectares où serait, non seulement construit un centre médical qui suivrait l'état de santé des pèlerins, mais où on leur proposerait des activités récréatives et même rémunérées, notamment en leur permettant de cultiver la terre. D'autre part, l'association désirait améliorer l'hygiène dans le village. “Sans être intrusif, ni chambouler les habitudes, nous souhaitions apporter un plus à ces gens pour qu'ils puissent faire leur pèlerinage dans les meilleures conditions”, raconte Tyal. Le projet était très avancé, des rencontres avaient même eu lieu avec différents hauts responsables du pays mais ça n'a pas abouti. “Le projet a été très mal vécu sur place. Ce qui est tout a fait normal, beaucoup d'intérêts auraient été dérangés voire menacés si une structure associative s'y installait”, ajoute Tyal. Des sources proches du dossier évoquent même l'existence de menaces de mort contre certains porteurs de projet, ce qui a contribué à le faire abandonner. Alors faut-il que les autorités interviennent et s'imposent de force à Bouya Omar ? Hachem Tyal est catégorique là-dessus : “Surtout pas ! Il ne faut pas chercher la confrontation, il faudra que nous réessayions de nous installer là-bas par le dialogue, jusqu'à ce que nous soyons acceptés”. En attendant, l'enfer de Bouya Omar continue.



Hôpitaux psychiatriques. Trop peu de lits et de médecins

2000 lits. C’est, selon l’AMDH, ce que compte le Maroc comme lits psychiatriques. Un chiffre dérisoire quand on sait que des estimations révèlent qu'un pour cent des Marocains serait atteint de schizophrénie, soit 300 000 personnes. Le gros de ces lits est réparti essentiellement sur les trois centres spécialisés en psychiatrie, le tristement célèbre pavillon 36 de Ibnou Rochd, l'hôpital Arrazi de Salé et Mernichi de Marrakech. Il existe par ailleurs sept centres de moindre importance, en plus des 14 services dédiés à la psychiatrie dans certains hôpitaux généraux. Reste la question du personnel qualifié qui fait également défaut. “On forme très peu de psychiatres et d'infirmiers spécialisés dans ce domaine, on devrait penser à y remédier avant de penser à avoir des lits supplémentaires”, nous avoue ce psychiatre.

 
 
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