Travail, santé, logement... L'AMDH répond à l'Etat
Pédophilie. Double scandale
Bouya Omar. Reportage en enfer
Casablanca. La Star Ac' recrute
Hamas/Fatah. Cohabitation périlleuse
Égypte. Kefaya, ça ne suffit pas
Rabat-Salé. Bataille autour des ordures
Portrait. Bouab par la grande porte
Musique. La tribu des Batma
Thidrin. Les Ghiwane du Rif
N° 227
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud et Latifa Lekhdar

Casablanca. La Star Ac’ recrute

Dernière révision de chansons
avant d’auditionner. (AIC PRESS)

Pour son premier casting organisé à l'étranger, la Star Academy 6, émission vache à lait de TF1, est venue à Casa. ça valait le coup de s'infiltrer…


Neuf heures, lundi 22 mai. L'avenue des FAR rentre dans sa transe circulatoire matinale. Bien droits dans leur habit rouge et or, les majordomes du Royal Mansour, hôtel cossu dont la façade nickel jure avec le grisâtre des immeubles voisins, observent le va-et-vient d'une clientèle inhabituelle : moyenne d'âge, 18 ans. Certes, le portable est collé à l'oreille, le look clinquant, l'air conquérant. Mais on ne vient pas
parler affaires ou siroter un atei à 40 DH. Aujourd'hui, c'est Star Ac'.

Vous savez, l'émission que tout le monde regarde même ceux qui ne l'avouent pas… Bref, la Star Ac' est à Casa. Pour la première fois, la vache à lait de TF1, qui récidive pour la sixième fois, organise un casting à l'étranger. C'est pas un scoop, ça ? Assez pour essayer de s'infiltrer… Je suis secondée dans ma mission par Latifa, une valeureuse stagiaire que je compte bien exploiter à loisir, d'autant que, depuis une semaine, me voilà affublée de deux béquilles dans lesquelles j'ai même pas eu le temps de cacher des micros.

De toute façon, rien de plus facile que de passer inaperçu. L'attribution des numéros se fait dans une insouciante anarchie. Pas dans le Royal Mansour, qui tient à l'atmosphère calfeutrée digne des hôtels respectââbles. C'est là-bas que ça se passe, à vingt mètres, sur le parking. Quand on se présente au casting le plus bas de la pyramide sélective, on entre par la petite porte (de service).

Première étape vers la gloire
Sur le parking, trois barrières alignées forment une fine barricade, au cas où ça serait l'émeute. On en est loin. Tranquillement, les djeun's viennent récupérer leur ticket, sur présentation aléatoire de la carte nationale. 112 pour moi, 113 pour Latifa. Ouf ! ça nous laisse le temps d'inventer un truc à chanter. Les trois gardiens chargés de gérer cette première étape vers la gloire, qui flottent dans une autre réalité, semblent pourtant s'amuser des émotions de ce troupeau juvénile qui s'ébroue dans des fringues de marques.

Jupe à fleurs, ceinture dorée, ballerines raffinées, Dina sonde ses adversaires. Un candidat sur deux a les mains agrippées sur un classeur bourré de paroles de chansons. Le champ des possibles est multiple. Dina, elle, chantera “Killing me softly” des Fugees et “Vole” de Céline Dion. Pas de bol, Yasmine, qu'elle vient de rencontrer (elle porte la même ceinture dorée !), veut faire pareil. “Yasmine, tu restes avec moi !”, lance une tierce copine maigrichonne à l'air de peste, soucieuse de ne pas laisser ses alliées se disperser pendant qu'elle tente de négocier avec un gardien. “Thalla fina”, glisse-t-elle l'air de rien. “Tu t'arranges pour qu'on fasse pas trop la queue et moi je prendrai soin de toi”.

“A combien on en est ?”, vient s'enquérir un homme à la mèche poivre et sel, la chemise au vent. 124. Les cinquante premiers numéros se rassemblent devant l'escalier et s'engouffrent dans le Royal Mansour. Le stress monte, des groupuscules se forment, ça spécule sec sur le déroulement du casting. Il faut dire qu’il règne un flou artistique sans bornes. L'info a surtout circulé de bouche à oreille. Les mieux renseignés l'ont vue sur le site de TF1 ou de la Star Ac', comme Lamia, qui est “tombée dessus accidentellement” en se trompant de site web. Il faut “faire” une chanson en français, une chanson en anglais. Non, une douce, et une qui bouge. Sans oublier l'impro de danse. C'est vrai qu'ils nous donnent une minute pour convaincre ? “De toute façon, tout le monde va chanter de la variétoche”, s'énerve Hind, un rien blasée, qui pense dur comme fer se barrer tout de suite mais finira par rester comme tous les hésitants de première heure, dont Latifa et moi.

Devant l'attente qui s'annonce, des candidats s'assoient en rang d'oignons sur le rebord du mur. Certains sont collés au portable, d'autres révisent leurs chansons. Passage en revue des troupes. Au bout à gauche, y a trois marginaux avec une guitare. Il faut dire que le look foulard-jean-babouches est ultra-minoritaire. Au bout à droite, y a trois gazelles “brushinguées” qui se prennent pour Posh Beckham au défilé Prada. Au milieu, tee-shirt jaune et piercing au menton, c'est Marouane, ex de Studio 2M, “celui qu'était en finale contre Joudia”, me glisse Ahlam, 17 ans et cool Raoul, qui sèche son cours d'électronique au lycée technique de Mohammedia pour participer, en cachette, au casting de sa vie. Si son père savait… Mineure, elle a bidouillé une autorisation parentale, sans se prendre la tête comme Yasmine qui, elle, l'a carrément fait certifier par la wilaya. Ahlam ne prend pas de cours, ou presque. “Je suis la Star Ac tous les jours, alors j'apprends en même temps qu'eux !”. A côté, Toufik, 26 ans, originaire de Perpignan “avé l'acceng” et à la tête de deux sociétés d'évènementiel à Marrakech, a mis son costard blanc “pour faire décontract”. Persuadé que le jury ne veut pas entendre de R'n'B “à la Nâdiya”, il chantera Aznavour.

Même Nikos est là…
Soudain, tout le monde s'agglutine autour de Aïda, petit top bleu canard et sourire vainqueur : elle vient de sortir et est sélectionnée. Entre deux coups de fil à sa maman, elle témoigne. On attend dans une grande salle, puis on passe par cinq devant un membre du jury, puis on chante un par un, puis le monde se divise en deux. D'un côté, ceux à qui on dit “merci, au revoir” ; de l'autre, ceux qui passent dans l'autre salle et rencontrent Nikos le Grand qui leur dit “à demain, dix heures”. Puis Aïda se fend de quelques leçons de chant et entame un impeccable “New York, New York”, la chanson qui l'a rapprochée de la postérité, pendant que son auditoire louche sur le petit bracelet mauve “Casablanca” à son poignet.

“De 100 à 120 !” Oups! c'est à nous. Deux étages plus haut, dans une salle moquettée de rouge, awttani faut poiroter. Sur le formulaire, une case indique “profession”. Journaliste, ça fait louche. Finaude, Latifa me suggère de marquer “moul naânaâ”. Toujours avoir une stagiaire sous la main. On se met la pression pour chanter un truc. Pour elle, ça sera “Fever”. Devant nous, Marouane, celui de Studio 2M, n'a rien préparé. “Je vais y aller au feeling, en analysant le jury d'un simple regard, et j'improviserai”. Tranquille. ça y est, je sais, je vais chanter “Manu” de Renaud, la seule que je connaisse par cœur. Tout en fredonnant les paroles pour me rafraîchir la mémoire, j'aperçois un visage familier qui semble dans ses petits souliers. C'est un chanteur de metal qui ne veut pas que je souffle son nom… Venu pour tenter sa chance sans conviction, il stresse surtout pour la semaine prochaine, quand il jouera sur la même scène que Moonspell au Boulevard des jeunes musiciens. Encore devant, Simo et Omar évacuent l'angoisse comme ils peuvent. “Ils veulent des candidats qui ont à peine les bases, comme ça ils pourront dire que c'est eux qui les ont formés”, répète Omar, dont le tee-shirt orange flashy sermonne que “Piracy is killing music” (le piratage tue la musique). “C'est pour fayoter, se marre-t-il. En vrai, je télécharge grave. Un truc de ouf !”. Latifa s'énerve. “La prochaine fois que j'entends Killing me softly, je me suicide direct”. Ah non ! Après, ma rédaction va me tomber dessus. C'est vrai que c'est saoulant, on n'entend que ça depuis une heure, et puis qu'est-ce que ça traîne, on a faim, nous. Marouane l'expérimenté flaire la supercherie. “A tous les coups ils sont en pause déjeuner”. Bien vu.

Deux heures plus tard, c'est parti, plus moyen de reculer. Un, deux, trois, quatre, cinq, j’entre dans une chambre avec Simo, Omar, Amal et Ali. Amal s'inquiète de la fenêtre ouverte. “Khasna dak le truc qui fait l'écho…” Arrive un grand blond platine au tee-shirt branchouille qui nous rassure. C'est juste un casting pour une émission de variétés. Ah bon ? “En plus je suis de bonne humeur, on n'a vu personne débarquer en touriste. En France, j'ai vraiment envie de la claquer des fois”. Gloups! C'est pourtant moi la première. RAS, je m'en sors dignement, je trouve. Tout le monde suit. Le grand blond a l'air déçu. “On va pas faire affaire ensemble. Merci”. Ah! si, il veut entendre Amal à nouveau. Nous on sort. Quoi, il n'a pas aimé ma voix cristalline ? C'est sûrement à cause du bruit sur l'avenue des FAR. Simo est au fond du lac, il pense que le grand blond jaloux a cru qu'il sortait avec Amal. Omar philosophe. “Même Ronaldo a fait des essais pour un club en Europe et n'a pas été pris”. Ah! ça va tout de suite mieux. Et Latifa aussi a été recalée ! Dans son groupe à elle, Mohammed s'en foutait de Dammary-les-Lys, il voulait juste tracer en France. À chacun son rêve...

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés