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N° 227
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Comme tout le monde, ZB attend la vague, avec la ferme intention de se laisser porter.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



C’est avec sérénité que Zakaria Boualem attend le tsunami. Sans émotion particulière, juste un petit sourire au coin de l’œil. L’étrange spectacle de Marocains cultivés et rationnels tremblant devant une vague imaginaire le fait beaucoup rigoler. Pour sa part, il ne croit pas un seul instant au raz de marée. Par contre, il a l’impression d’affronter un tsunami de débilité, une lame de fond de paroles crétines. ça a commencé avec son voisin de palier, un vieil homme diabétique qui, à l’annonce de la fin du monde, s’est empressé de s’envoyer trois tablettes de chocolat, un plaisir dont il s’était privé depuis le milieu des années quatre vingt. Il est convaincu qu’il va mourir après demain noyé. Peut être dans le sucre… Il y a aussi ces innombrables coups de fil de collègues qui n’osent pas avouer qu’ils y croient. Alors, ils glissent juste à la fin de la conversation : “oua, l’moussamaha a khouya, yak ?!”. Il y a aussi le gardien de voitures, qui explique à qui veut l’entendre qu’il ne craint rien puisqu’il est un nageur haut de gamme, doublé d’un surfeur émérite. Depuis qu’il a vu Brice de Nice sur son lecteur DVD portable, il est devenu un peu débile… Mais il faut aussi citer les experts improvisés en sismologie, ceux qui expliquent à tout le monde ce qui va se passer dans le détail. En général, ils considèrent que la ville de Casablanca, à partir du 26 mai, sera réduite à Hay Salmia 2, accompagné de trois îlots : le minaret de la mosquée Hassan 2 et les deux bouts des Twin Center. Trois îlots, donc, appelés à constituer un archipel dès le 27 mai au matin. C’est un peu léger, pour une capitale économique… Et puis, il y a les adeptes de la théorie
surnaturelle, les préférés de Zakaria Boualem. Ceux qui expliquent que c’est normal qu’un tsunami nous tombe dessus parce que c’est le ghadab et qu’on s’est comporté comme des sagouins depuis plusieurs dizaines de milliers d’années au moins. A les écouter, ce tsunami est une très bonne nouvelle. Il confirme toutes leurs théories, il va nettoyer tout ce petit monde, mettre de l’ordre moral dans ce pays à la dérive, renvoyer les pécheurs devant leur créateur pour tout recommencer à zéro, comme l’équipe nationale. Plus ils expliquent pourquoi on va tous mourir, plus ils jubilent. On a l’impression qu’ils vont être les seuls à flotter sur la grande vague. On a l’impression qu’ils n’ont rien à se reprocher, qu’ils vont être les seuls à bénéficier de cette grande lessive générale.

Et puis, il y a les spécialistes autoproclamés de la sismologie marine. Ils sont capables d’expliquer pourquoi le tsunami est inévitable ou pourquoi il est évitable. Ils peuvent aussi dans la même heure expliquer pourquoi il ne fallait pas expulser Lehmann, pourquoi l’Iran est un pays où il fait bon vivre, pourquoi la Chine, pourquoi le Sida et pourquoi pas... Le tout en prenant bien soin de s’abstenir de lire quoi que ce soit de sérieux sur la question. Surtout pas, c’est trop fatigant. Ce qui l’est moins, c’est de parler, de surfer sur les sites-canulars, de commenter le tout en y ajoutant sa touche personnelle, forcément catastrophiste - ça attire plus l’attention, et ça fait plus de bruit. Le téléphone sonne, c’est le grand-père de Zakaria Boualem, un homme qui a la particularité d’avoir vu la tête de Mohamed V en relief sur la lune un certain soir de 1955. Le plus étonnant, c’est qu’il n’était pas le seul. Lui aussi, il a une théorie sur le tsunami. On lui a dit qu’on avait lu sur l’Internet que les fonctionnaires américains de la NASA s’étaient tous convertis en masse à l’islam après avoir vu une photo prise du ciel. On y voyait la fameuse vague du tsunami 2004 qui, en fait, formait le mot “Allah”. Que voulez-vous que Zakaria Boualem réponde à ça ? Rien du tout, il ne répond rien du tout. Il n’a plus de force. Il fait comme tout le monde : il attend la vague, pour se laisser porter...

 
 
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