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Peinture. "Plutôt que de me suicider, je suicide mon travail"
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N° 228
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Bart Schut

Peinture. “Plutôt que de me suicider, je suicide mon travail”



Bio express.

1934.
Naissance le 26 avril à El Jadida.
1957. S’installe à Paris.
1962. Exposition au musée de Bab Rouah, Rabat ; enseigne à l’Ecole des Beaux-Arts à Casablanca.
1964. Exposition à la Zwemmer Gallery, Londres. Vend toutes les œuvres de l’exposition.
1969. Epouse Françoise et s’installe à Montréal.
1975. Rétrospective au Centre Rachi à Paris.
1976-1988. Se consacre à l’art thérapie. Anime des séminaires/ ateliers et enseigne la thérapie par l’art dans plusieurs universités et instituts de psychopédagogie.
1990. Rétrospective de films au Centre Georges-Pompidou à Paris.
1995. Touché profondément par le génocide dans ce pays, crée “Les fresques du Rwanda”.
2002. Après le 11 septembre 2001, commence la série “L’Exécution de l’œuvre” qui correspond à plus de 600 dessins détruits (“Les Urnes”).


André Elbaz. (DR)

C’est de l’art certes, mais pas comme nous le connaissons. Des rangées de récipients en verre remplis de morceaux de papier. Des toiles déchirés par l’artiste et fourrées dans des pots à spaghettis. À l’évidence, André Elbaz ne ressemble à aucun autre peintre au Maroc. Après un “exil volontaire” de quarante ans, ce Juif d’El Jadida a connu un retour triomphal avec ses expositions simultanées à Casablanca, Rabat, Fès et El Jadida, sa ville natale.


Qu’est-ce qui pousse un artiste à déchirer, à détruire ses propres
œuvres ? Tout a commencé le jour du 11 septembre 2001. André Elbaz regardait la télévision qui repassait en boucle l’image des deux tours jumelles du World Trade Center en train de s’écrouler comme un château de cartes. “Je n’ai pu chasser de mon esprit les images de ces gens qui se jetaient dans le vide de peur d’être brûlés vifs” dit Elbaz, maintenant âgé de 72 ans. “J’ai été peintre de guerre depuis 1964 ; la violence et la mort sont deux thèmes qui ont longtemps accompagné mon travail. Du coup, je me suis demandé comment je pouvais transposer ces émotions dans mon oeuvre. Je savais que je n’allais pas me contenter de peindre des avions écrasés et des corps sans vie. Alors je me suis dit que la seule façon d’exprimer la destruction, c’était de détruire moi-même quelque chose”. C’est en ces termes que le peintre explique cette forme d’art particulière et unique. Il va encore plus loin : “Au lieu de me suicider, je suicide mon travail”.

Créer à partir du chaos
Doit-on voir dans la destruction de ses œuvres le symbole du chaos et de la destruction qui sévissent dans le monde ? Ce peintre marocain, à la barbe blanche et aux yeux bleus perçants, s’en explique : “C’est un acte cruel certes, mais le monde l’est tout autant”. Pourtant, ce ne sont là ni des actes politiques ni l’expression de quelque colère. “Quand je déchire ou mets en morceaux mes peintures, affirme Elbaz, je sens que je donne naissance à une nouvelle œuvre d’art. Le rêve c’est de créer quelque chose de nouveau à partir de cette violence et de ce chaos. C’est un acte violent certes, mais surtout pas un acte de violence”.

Au total, Elbaz a détruit plus de 600 toiles, donnant ainsi naissance à plus de 400 nouvelles œuvres d’art : “les Urnes”. À la question de savoir si le fait de détruire ses travaux ne lui fait pas de la peine, le peintre qui ne se prend pas (et qui ne prend pas son art) trop au sérieux répond avec l’humour typique qu’on lui connaît : “Je crois que cela fait plus mal au papier qu’à moi-même”. Cependant, les attaques du 11 septembre ne sont pas les seuls actes de violence qui ont inspiré Elbaz.

Génocides
Quand, en 1994 au Rwanda, les Hutus ont massacré presque un million de Tutsis, Elbaz a commencé à peindre les horreurs de ce génocide. Révolté par l’attitude de la plupart des artistes qui sont restés dans leur tour d’ivoire, ignorant les réalités cruelles de ce monde, il s’est mis à peindre les corps de personnes mortes. Il a ainsi représenté des centaines, des milliers de corps pour s’insurger contre la violence et la haine.

L’artiste explique sa philosophie dans le commentaire de son Triptyque 1995 intitulé “Chute-Béance-Envol”, en soutenant que “l’art est peut-être notre seule chance pour surmonter les traumatismes de l’Histoire ; une chance qui nous permet d’apprendre à créer plutôt que de continuer à détruire, à symboliser plutôt que d’être un objet qu’on manipule, c’est-à-dire exclusivement obnubilé par les violences aveugles”.

Par ailleurs, il est clair que son background juif justifie son travail sur le génocide du Rwanda car les similitudes avec l’holocauste qui a eu lieu en Europe sont évidentes. “Etre sensible aux souffrances du peuple juif m’a rendu sensible à celles des autres peuples”, explique Elbaz. En revanche, il se définit volontiers comme un peintre marocain : “Je suis un peintre marocain” ne cesse-t-il de rappeler, “et je suis très fier de l’être ! C’est une richesse extraordinaire”. Elevé dans les cultures juive, française et arabe, le peintre reconnaît que c’est cette dernière qui a eu le plus grand ascendant sur lui en tant qu’artiste et en tant qu’être humain. C’est la raison pour laquelle Elbaz aime à se voir dans le rôle d’ambassadeur de l’art marocain. Or, la dernière exposition qu’il a organisée dans sa terre natale remonte à… 1964 ! Depuis, ce peintre natif d’El Jadida se rend au Maroc pour voir sa famille et ses amis tout en restant ignoré de la scène artistique de Casablanca et de Rabat.

Elbaz a pourtant connu le succès sous d’autres cieux. Ce peintre qui a sillonné le monde quatre décennies durant, a connu la consécration à Londres, Paris, Madrid et Montréal. Son œuvre fut alors de plus en plus reconnue à l’étranger où il vit en compagnie de sa femme Françoise et de ses deux enfants. Mais, outre la peinture, Elbaz a réalisé des courts métrages, donné des conférences et obtenu un doctorat pour ses travaux en psychiatrie et en art, deux thèmes qu’il affectionne particulièrement surtout lorsqu’ils concernent les enfants.

Retour aux sources
Ce n’est qu’en 2003, à la suite d’un entretien avec le critique d’art Aziz Daki, que l’idée d’exposer ses œuvres au Maroc a fait son chemin. “Elbaz est l’un des fondateurs de la peinture marocaine, c’est l’un des plus grands peintres de l’histoire (courte) de l’art moderne marocain”, explique Daki qui enseigne la littérature à la faculté des lettres d’El Jadida. “Plus que toute autre chose, ajoute-t-il, Elbaz veut que les Marocains, et plus particulièrement les jeunes, découvrent son travail. De fait, il a toujours gardé des liens extrêmement forts avec son pays”.

Cet attachement est d’autant plus manifeste dans l’exposition de Fès où Elbaz montre ses “Villes Orientales”. “Ah… mes villes orientales” lâche-t-il dans un soupir, “les voir me donne tellement de plaisir mais les peindre est autrement plus difficile”. Les paysages de sa ville natale renvoient l’artiste à son enfance : “Grandir à El Jadida est quelque chose d’extraordinaire”. Elbaz se souvient non sans fierté de cette époque : “Nous n’avions ni jouets ni livres. Nous devions inventer nos propres jouets, monter nos propres histoires. C’est ce qui a stimulé mon imagination et qui, plus tard, a fait de moi un artiste”.

À l’avenir, Ebaz voudrait enseigner la peinture aux jeunes artistes marocains. “J’aimerais donner des conférences et parler d’art aux jeunes d’ici”. Le peintre trouve que le travail des jeunes artistes marocains est prometteur mais souligne que les circonstances dans lesquelles ils travaillent ne sont pas très stimulantes : “La vigueur et le courage ne font pas défaut, ce qui manque en revanche, ce sont des endroits où les gens peuvent se réunir pour parler d’art et d’histoire de l’art. Je voudrais que cela devienne le nouveau couscous du Maroc artistique : un plat que l’on peut retrouver partout”.

Mais Elbaz qui vit et travaille à Paris, devrait s’installer au Maroc pour y enseigner. Et le peintre s’y prépare déjà : “Je voudrais passer six mois par an ici pour enseigner et peindre. Je me rappelle que lorsque je travaillais ici dans les années soixante, j’ai créé quelques œuvres que je considère comme les plus intenses de ma production. Ce n’étaient peut-être pas les plus belles mais c’étaient sans aucun doute parmi les plus fortes. Si je devais travailler ici de nouveau, je serais bien curieux de voir à quoi mes œuvres ressembleraient”, dit-il avant de conclure, en esquissant un sourire : “Si je deviens célèbre après ma mort, je voudrais que les gens se souviennent de moi en tant que peintre marocain avant tout”.



Rétrospective.

Les fresques du Rwanda
, du 16 mai au 30 juin 2006 à l’Institut français de Rabat.
Les Urnes, du 18 mai au 30 juin 2006 à l’Institut français de Casablanca.
Les fibres végétales, du 23 mai au 30 juin 2006, salle Chaïbia, El Jadida.
Les villes orientales, du 1er au 30 juin 2006 au musée Batha, Fès.

 
 
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