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Par Bart Schut
Peinture. Plutôt que de me suicider, je suicide mon travail
Bio express.
1934. Naissance le 26 avril à El Jadida.
1957. Sinstalle à Paris.
1962. Exposition au musée de Bab Rouah, Rabat ; enseigne à lEcole des Beaux-Arts à Casablanca.
1964. Exposition à la Zwemmer Gallery, Londres. Vend toutes les uvres de lexposition.
1969. Epouse Françoise et sinstalle à Montréal.
1975. Rétrospective au Centre Rachi à Paris.
1976-1988. Se consacre à lart thérapie. Anime des séminaires/ ateliers et enseigne la thérapie par lart dans plusieurs universités et instituts de psychopédagogie.
1990. Rétrospective de films au Centre Georges-Pompidou à Paris.
1995. Touché profondément par le génocide dans ce pays, crée Les fresques du Rwanda.
2002. Après le 11 septembre 2001, commence la série LExécution de luvre qui correspond à plus de 600 dessins détruits (Les Urnes). |
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Cest de lart certes, mais pas comme nous le connaissons. Des rangées de récipients en verre remplis de morceaux de papier. Des toiles déchirés par lartiste et fourrées dans des pots à spaghettis. À lévidence, André Elbaz ne ressemble à aucun autre peintre au Maroc. Après un exil volontaire de quarante ans, ce Juif dEl Jadida a connu un retour triomphal avec ses expositions simultanées à Casablanca, Rabat, Fès et El Jadida, sa ville natale.
Quest-ce qui pousse un artiste à déchirer, à détruire ses propres |
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uvres ? Tout a commencé le jour du 11 septembre 2001. André Elbaz regardait la télévision qui repassait en boucle limage des deux tours jumelles du World Trade Center en train de sécrouler comme un château de cartes. Je nai pu chasser de mon esprit les images de ces gens qui se jetaient dans le vide de peur dêtre brûlés vifs dit Elbaz, maintenant âgé de 72 ans. Jai été peintre de guerre depuis 1964 ; la violence et la mort sont deux thèmes qui ont longtemps accompagné mon travail. Du coup, je me suis demandé comment je pouvais transposer ces émotions dans mon oeuvre. Je savais que je nallais pas me contenter de peindre des avions écrasés et des corps sans vie. Alors je me suis dit que la seule façon dexprimer la destruction, cétait de détruire moi-même quelque chose. Cest en ces termes que le peintre explique cette forme dart particulière et unique. Il va encore plus loin : Au lieu de me suicider, je suicide mon travail.
Créer à partir du chaos
Doit-on voir dans la destruction de ses uvres le symbole du chaos et de la destruction qui sévissent dans le monde ? Ce peintre marocain, à la barbe blanche et aux yeux bleus perçants, sen explique : Cest un acte cruel certes, mais le monde lest tout autant. Pourtant, ce ne sont là ni des actes politiques ni lexpression de quelque colère. Quand je déchire ou mets en morceaux mes peintures, affirme Elbaz, je sens que je donne naissance à une nouvelle uvre dart. Le rêve cest de créer quelque chose de nouveau à partir de cette violence et de ce chaos. Cest un acte violent certes, mais surtout pas un acte de violence.
Au total, Elbaz a détruit plus de 600 toiles, donnant ainsi naissance à plus de 400 nouvelles uvres dart : les Urnes. À la question de savoir si le fait de détruire ses travaux ne lui fait pas de la peine, le peintre qui ne se prend pas (et qui ne prend pas son art) trop au sérieux répond avec lhumour typique quon lui connaît : Je crois que cela fait plus mal au papier quà moi-même. Cependant, les attaques du 11 septembre ne sont pas les seuls actes de violence qui ont inspiré Elbaz.
Génocides
Quand, en 1994 au Rwanda, les Hutus ont massacré presque un million de Tutsis, Elbaz a commencé à peindre les horreurs de ce génocide. Révolté par lattitude de la plupart des artistes qui sont restés dans leur tour divoire, ignorant les réalités cruelles de ce monde, il sest mis à peindre les corps de personnes mortes. Il a ainsi représenté des centaines, des milliers de corps pour sinsurger contre la violence et la haine.
Lartiste explique sa philosophie dans le commentaire de son Triptyque 1995 intitulé Chute-Béance-Envol, en soutenant que lart est peut-être notre seule chance pour surmonter les traumatismes de lHistoire ; une chance qui nous permet dapprendre à créer plutôt que de continuer à détruire, à symboliser plutôt que dêtre un objet quon manipule, cest-à-dire exclusivement obnubilé par les violences aveugles.
Par ailleurs, il est clair que son background juif justifie son travail sur le génocide du Rwanda car les similitudes avec lholocauste qui a eu lieu en Europe sont évidentes. Etre sensible aux souffrances du peuple juif ma rendu sensible à celles des autres peuples, explique Elbaz. En revanche, il se définit volontiers comme un peintre marocain : Je suis un peintre marocain ne cesse-t-il de rappeler, et je suis très fier de lêtre ! Cest une richesse extraordinaire. Elevé dans les cultures juive, française et arabe, le peintre reconnaît que cest cette dernière qui a eu le plus grand ascendant sur lui en tant quartiste et en tant quêtre humain. Cest la raison pour laquelle Elbaz aime à se voir dans le rôle dambassadeur de lart marocain. Or, la dernière exposition quil a organisée dans sa terre natale remonte à
1964 ! Depuis, ce peintre natif dEl Jadida se rend au Maroc pour voir sa famille et ses amis tout en restant ignoré de la scène artistique de Casablanca et de Rabat.
Elbaz a pourtant connu le succès sous dautres cieux. Ce peintre qui a sillonné le monde quatre décennies durant, a connu la consécration à Londres, Paris, Madrid et Montréal. Son uvre fut alors de plus en plus reconnue à létranger où il vit en compagnie de sa femme Françoise et de ses deux enfants. Mais, outre la peinture, Elbaz a réalisé des courts métrages, donné des conférences et obtenu un doctorat pour ses travaux en psychiatrie et en art, deux thèmes quil affectionne particulièrement surtout lorsquils concernent les enfants.
Retour aux sources
Ce nest quen 2003, à la suite dun entretien avec le critique dart Aziz Daki, que lidée dexposer ses uvres au Maroc a fait son chemin. Elbaz est lun des fondateurs de la peinture marocaine, cest lun des plus grands peintres de lhistoire (courte) de lart moderne marocain, explique Daki qui enseigne la littérature à la faculté des lettres dEl Jadida. Plus que toute autre chose, ajoute-t-il, Elbaz veut que les Marocains, et plus particulièrement les jeunes, découvrent son travail. De fait, il a toujours gardé des liens extrêmement forts avec son pays.
Cet attachement est dautant plus manifeste dans lexposition de Fès où Elbaz montre ses Villes Orientales. Ah
mes villes orientales lâche-t-il dans un soupir, les voir me donne tellement de plaisir mais les peindre est autrement plus difficile. Les paysages de sa ville natale renvoient lartiste à son enfance : Grandir à El Jadida est quelque chose dextraordinaire. Elbaz se souvient non sans fierté de cette époque : Nous navions ni jouets ni livres. Nous devions inventer nos propres jouets, monter nos propres histoires. Cest ce qui a stimulé mon imagination et qui, plus tard, a fait de moi un artiste.
À lavenir, Ebaz voudrait enseigner la peinture aux jeunes artistes marocains. Jaimerais donner des conférences et parler dart aux jeunes dici. Le peintre trouve que le travail des jeunes artistes marocains est prometteur mais souligne que les circonstances dans lesquelles ils travaillent ne sont pas très stimulantes : La vigueur et le courage ne font pas défaut, ce qui manque en revanche, ce sont des endroits où les gens peuvent se réunir pour parler dart et dhistoire de lart. Je voudrais que cela devienne le nouveau couscous du Maroc artistique : un plat que lon peut retrouver partout.
Mais Elbaz qui vit et travaille à Paris, devrait sinstaller au Maroc pour y enseigner. Et le peintre sy prépare déjà : Je voudrais passer six mois par an ici pour enseigner et peindre. Je me rappelle que lorsque je travaillais ici dans les années soixante, jai créé quelques uvres que je considère comme les plus intenses de ma production. Ce nétaient peut-être pas les plus belles mais cétaient sans aucun doute parmi les plus fortes. Si je devais travailler ici de nouveau, je serais bien curieux de voir à quoi mes uvres ressembleraient, dit-il avant de conclure, en esquissant un sourire : Si je deviens célèbre après ma mort, je voudrais que les gens se souviennent de moi en tant que peintre marocain avant tout. |
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Rétrospective.
Les fresques du Rwanda, du 16 mai au 30 juin 2006 à lInstitut français de Rabat.
Les Urnes, du 18 mai au 30 juin 2006 à lInstitut français de Casablanca.
Les fibres végétales, du 23 mai au 30 juin 2006, salle Chaïbia, El Jadida.
Les villes orientales, du 1er au 30 juin 2006 au musée Batha, Fès. |
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